‹ Histoire de Napoléon d'après lui-memeChapitre 26 sur 52 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Napoléon Bonaparte premier Consul de la république française. — Campagne de Marengo.

JLa Constitution de Tan VIII venait d'investir Napoléon de la magistrature suprême pendant dix ans. Son premier, soin en saisissant les rênes de l'Etat , fut d'écrire au prince-rëgent d'Angleterre, pour mettre un terme à une guerre, déjà si longue et si sanglante ; mais les ouvertures du premier Consul furent rejetées avec hauteur par lord Greenville, ministre de S. M. britannique: il fallut donc continuer à faire la guerre. Les relations des républiques française et américaine avaient été détruites par l'impéritie du Directoire: le premier Consul s'empressa de les rétablir ; ses premières démarches auprès du Congrès de l'Union furent accueillies, malgré lous les griefs

Paix proposée à l'Angleterre et aux Ame'ricaini.

dont se plaignaient les Américains : des plénipotentiaires passèrent les mers pour se rendre à Paris , où ils furent témoins des honneurs décernés à la mémoire de AVasington. Les deux républiques cessèrent dès lors ces représailles qui n'avaient fait que les aigrir mutuellement, et vécurent dans la meilleure intelligence. Une nouvelle constitution , par laquelle le premier Consul s'établissait le médiateur et l'arbitre des treize cantons, fut donnée à la Suisse conquise.

Organisation Dans SOU sjstéme de réunir et de fondre toutes les opinions, le premier Consul, en réorganisant les tribunaux et les départemens, plaça dans la magistrature, ainsi que dans tous les emplois civils, un grand nombre d'hommes que les événemens avaient éloignés des affaires publiqties ; et, s'il ne voulut pas faire le procès au dixhuit fructidor, en rappelant en masse les proscrits de cette époque , il trouva le moyen de les faire assimiler aux émigrés : le Gouvernement pouvait des lors rayer et faire rentrer en France ceux qu'il ne regardait pas comine coupables. C'est ainsi que Portalis, Carnoi , Barbé-Marbois , etc. ,

civile et judiciaire

Siluatiuii iiiililaire

arrivèrcnl de nouveau à remplir des {brictioiis publiques. Carnol fut placé au ministère de la guerre.

Au mois de janvier 1800, la France avait quatre armées sur pied : celle du nord, ,ieia France. commandée par Brune ; celle du Danube , sous les ordres de Jourdan ; celle d'Hclvétie, conduite par Masséna; et enfin celle d'Italie.

T/armée du nord avait vu s'embarquer la dernière division du duc d'Yorck ; elle n'était plus en réalité qu'une armée d'observation pour contenir les partisans de la maison d'Orange, et pour s'opposer aux tentatives que l'Angleterre pourrait faire pour débarquer des troupes en Hollande.

L'armée du Danube, battue à Stockacli , avait été obligée de repasser le Rhin.

L'armée d'Helvétie avait d'abord évacué une partie de la Suisse; mais Masséna, ayant battu les Russes à Zurich , avait, de nouveau, conquis toute cette république.

Enfin, l'armée d'Italie, battue à Génola, se ralliait en désordre sur les cols des Apennins.

Paul 1*', înécontenl de la politique de l'Autriche et de f Angleterre, et affligé de

militaire de l'Aulriche.

la perle de l'élite de son armée, n'avail pas, il est vrai , abandonné la coalition; mais il avait ordonné à ses troupes de quitter le champ de bataille et de repasser la Yistule.

Situation L'abandon de Tarmée russe ne découragea

pas l'Autriche, elle déploya tous ses moyens, et mit deux grandes armées sur pied : l'une en Italie , forte de cent quarante mille hommes, sous les ordres du feld-maréchal Mêlas, et l'autre en Allemagne , commandée par le feld-maréchal Kray , composée décent vingt mille hommes. Cette dernière élait destinée à rester sur l'offensive pour couvrir l'Allemagne.

Mais le général Mêlas avait ordre de s'emparer de Gènes, de Nice et de Toulon , oh il devait être joint par l'armée anglaise de Mahon , par l'armée napolitaine , et par les corps français que Willot et Pichegru devaient insurger dans le Midi. Le cabinet de Vienne comptait que ses armées seraient , au milieu de l'été , maîtresses de la Provence. La France n'avait à opposer aux troupes de Mêlas que trente-cinq à quarante mille hommes, qui gardaient l'Apennin et les hauteurs de Gênes : ces débris de l'armée d'I-

(le Masscna (iêncs.

lalie ctaieiiL accules sur luj pays |Wi4vrp,, bloqui' depuis iong-Ieiups.par nier^ ftt çiiip communication avec la vï^lJée (Ijii ^^^ I>a cavalerie , les charrois périssaient de misère ; les maladies contagieuses et les.désertigp^s désorganisaient Tarmce : Te mal était arrivé au point que des corps entiers, tambours battant, drapeaux déployés, avaient abandonné leur position, et repassé le Yar.

Masséna fut alors envoyé à Gênes pour i nv prendre le commandement de cette armée.

Le premier Consul arrêta le mal par des ordres du jour, d'un effet magique sur les soldats: Tarmée se réorg;misa, les subsistances lurent assurées, les déserteurs rejoignirent. L'armée d Italie vit avec plaisir à sa tête , le général qu'elle avait toujours •vu à Tavant-garde , dans ses plus beaux momens de gloire.

En même temps qu'il envoyait Masséna Am.ée a., ai.in. à Gênes , le premier Consul avait ordonné — Moreau. la réunion des armées du llhin et d'Helvélie en une seule armée du Rhin ; cette armée réunie était une des plus belles c(u'ait jamais eues la république' ; elle comptait cent cinquante mille hommes , et était formée de toutes les vieilles bau<ic'S. JNapoléonen donna

le commandement à Moreau , qui lui avaiî montré le dévouement le plus absolu dans la journée du 1 8 brumaire. Tout l'hiver avait été employé à recruter, habiller et solder celte armée, naguère dans un dénument extrême.

Napoléon ordonna au général Moreau de prendreroffensive,et d'entrer en Allemagne, afin d'arrêter le mouvement de l'armée autrichienne d'Italie, qui déjà était arrivée sur Gênes. Le plan de campagne, envoyé à Moreau par le premier Consul, était tel, qu'en six à sept jours l'armée du Rhin devait être devant Ulm , après avoir culbuté la gauche de l'ennemi, et rejeté le reste en Bohême. Ce plan d'opération devait donner lieu à des événemens plus ou moins décisifs, selon les chances de la fortune, l'audace et la rapidité des mouvemens du général français. Mais Moreau était incapable d'exécuter et même de comprendre un pareil mouvement ; il envoya le général Dessolles à Paris, présenter un autre projet au ministre de la guerre. Napoléon, fortement contrarié, pensa un moment à aller lui-même se mettre à la tête de cette armée ; il calculait qu'il serait sous les murs de Vienne avant que l'ar-

( 265 ) méc autrichienne d'Italie fut devant Nice ; mais l'agitation intérieure de la république s'opposa à ce qu'il quittât sa capitale. Le projet de Moreau fut modifié, et on l'autorisa à exécuter un plan mitoyen. Moreau entra en campagne sans résolution ; ses troupes se battirent presque toujours en détail , et, malgré leur supériorité sur celles du maréchal Kray, il fallut à Moreau quarante jours pour faire ce qui aurait pu être exécuté en huit à dix jours. Lorsqu'il signa l'armistice de Parsdorf , les places d'Inglostadt, Ulm et Philisbourg restèrent à l'Autriche.

Du côté d'Italie , où se trouvaient les plus naiie. — Méiai. grandes forces de l'Autriche, le général Mêlas avait levé ses cantonnemens dès le commencement de mars. Laissant ses parcs de réserve et sa cavalerie dans les belles plaines qu'il occupait , ce général s'approcha de l'Apennin avec soixante-dix à quatrevingt mille hommes. Le quartier-général de Masséna était à Gênes. Suchet commandait la gauche de l'armée française, forte de douze mille hommes ; Soult avait reçu le commandement du centre, et Miollis barrait la rivière du levant avec la droite , forte de

ciru| «mile hommes. Une réserve de cinq à six mille hommes était dans la ville.

La situation de l'armée française était délicate; elle exigeait beaucouj3 de vigilance ; l'arrivée des convois de blé était gênée par terre et par mer, le vice-amiral Keith ayant déclaré bloqués tous les ports de la rivière de Gênes, depuis Vintimille jusqu'à Sarzanne. Les grandes opérations ne commencèrent que le 6 avril ; les Autrichiens se présentèrent en force devant les retranchemens des Français , qui durent se retirer pour couvrir Gênes ; Masséna sortit le lendemain de la ville, prit les Autrichiens à revers, et les précipita dans les ravins. Malgré plusieurs succès partiels que les Français obtinrent , farmée française se trouva coupée ; et toutes les tentatives faites par Masséna, pour rétablir ses communications avec Suchet furent inutiles. Ce général dul se retirer, avec la gauche de Varmée , derrière le Var, et Masséna se concentra dans Gênes. Cette ville fut bientôt étroitement bloquée par le général autrichien Ott. Mêlas arriva à Nice avec trente mille hommes , le 1 1 du mois de mai : les officiers autrichiens étaient ivres de joie , ils ne dou-

( 26- ) laieiil pas de pénétrer jusqu'au cœur de la France.

Cependant, un arrêté des consuls avait, dès le mois de janvier , ordonné la formation d'une armée de réserve. Un appel fut fait à tous les anciens soMats, et Ton opéra une levée de trente mille conscrits. Le général Berthier partit de Paris, et se rendit à Dijon , pour prendre le commandement de cette armée de réserve : les principes de la Constitution de fan VIII ne permettaient pas au premier Consul de la commander lui-même; mais aucune disposition , aucun principe ne s'opposait à ce qu'il y fût présent. Dans le fait , le premier Consul commanda l'armée de réserve , et Berthier , son major -général eut le titre de général en chef Cette armée de réserve devait déboucher sur les derrières de Mêlas , enlever ses magasins , ses parcs , ses hôpitaux , et enfin lui présenter la bataille, après l'avoir coupé de l'Autriche. La perte d'une seule bataille devait entraîner la perte totale de l'armée autrichienne , et opérer la conquête de toute l'Italie. Un pareil plan exigeait, pour son exécution , de la célérité , un profond secret et beaucoup d'audace: le secret était le plus

Armé le réserve.

(litlicile à conserver; comment tenir cache' aux nombreux espions de l'Angleterre et de l'Autriche, le mouvement de l'arme'e? Le moyen que le premier Consul jugea le plus propre , fut de divulguer ce secret luimême, d'y mettre une telle ostentation qu'il devînt un objet de raillerie par l'ennemi , et de faire en sorte que celui-ci considérât toutes ces pompeuses annonces comme un moyen de faire une diversion aux opérations de l'armée autrichienne qui bloquait Gênes. On déclara donc pai* des messages au sénat que le point de réunion de l'armée de réserve était Dijon ; que le premier Consul en passerait la revue , etc. Aussitôt , tous les espions se dirigent sur cette ville : ils y virent , dans les premiers jours d'avril, un grand état-major sans armée; et lorsque, le 6 mai, le premier Consul passa luimême la revue de la prétendue armée de réserve , on fut étonné de n'y compter que sept a huit mille conscrits ou vétérans , la plupart n'étant même pas habillés. Les rapports des espions furent faits en conséquence à Londres, Vienne, etc.

Cependant la véritable armée de réserve s'était formée en route ; la pacification de

la Vendée avait permis de tirer de bonnes Iroupes de ce pays , ainsi que de Paris. Le parc d'artillerie s'était garni avec des pièces et des caissons envoyés partiellement de plusieurs arsenaux. Pour cacher le mouvement des vivres , on avait fait confectionner, à Lyon, deux millions de rations de biscuit , qui furent dirigées sur Genève. Le 8 mai, le premier Consul arriva dans cette ville : le fameux Necker brigua l'honneur de lui être présenté : Napoléon fut médiocrement satisfait de sa conversation.

Enfin, le i3 mai, le premier Consul passa, à Lausanne , la revue de la véritable avantgarde de l'armée de réserve; c'était le général Lannes qui la commandait. Les autres divisions suivaient en échelons. L'armée se composait de trente-six mille combattans , en qui l'on pouvait avoir confiance. Elle avait un parc de quarante bouches à feu.

Le premier Consul avait préféré le pas- „ . .

■T i r Pesage du grand

sage du grand Saint - Bernard à celui du sami-Bemard. Mont-Cénis , parce que, en descendant du premier, on avait l'avantage de laisser Turin sur la droite, et d'agir dans un pays plus couvert et moins connu. Le passage prompt

( 270 ) de l'artillerie paraissait une chose impossible: mais on avait tout prévu. Les munitions furent portées à dos de mulet; les canons , placés dans des troncs d'arbres creusés de manière à pouvoir les recevoir ; cent soldats devaient s'atteler h chaque bouche à feu ainsi disposée. Toutes ces dispositions furent faites avec tant d'intelligence par les généraux d'artiljerie Gassendy et Marmorit, que la marche de l'artillerie ne causa aucun retard. Pendant toute la durée du passage la musique des régimens se faisait entendre , et le pas de charge donnait une nouvelle vigueur aux soldats dans les endroits difficiles.

Le i6 mai, le premier Consul alla coucher au couvent de Saint-Maurice , et toute l'armée passa le Saint-Bernard les 17, t8, 19 et 20. Napoléon passa lui-même le 20 avril, et s'arrêta une heure au couvent des Hospitaliers. Ce couvent , bien rapprovisionné , fournit d'excellentes rations à chaque soldat . La descente fut plus difficile pour les chevaux que ne l'avait été la montée : Napoléon l'opéra à la Ramasse sur un glacier presque perpendiculaire.

L'avant -garde arriva bientôt à Aoste ,

( 27r ) ville qui fut pour l'armée d'une grande ressource. Le lendemain, Lannes altatjua à Châlillon quatre à cinq mille hommes qui y étaient en position, et que l'on avait cru suffisans pour garder la vallée.

L'armée française croyait avoir franchi tous les obstacles; elle suivait une vallée assez belle où l'on trouvait de la verdure et des maisons , lorsque tout-à-coup elle fut arrêtée par le canon du fort de Bard. Ce fort ferme absolument la vallée ; la route passe dans les fortifications de la ville , et l'on reconnut qu'il n'existait point d'autre passage. L'alarme se communiqua rapidement dans toute l'armée , et reflua sur les derrières ; mais le premier Consul , qui était déjà arrivé à Âoste , se porta aussitôt devant Bard , et reconnut qu'on pouvait s'emparer de la ville. Aussitôt , une demi-brigade escalade l'enceinte , et se loge dans la ville , malgré une grêle de mitraille que l'ennemi fit pleuvoir toute la nuit ; enfin, le fort cessa de tirer par considération pour les habitans. L"infanterie et la cavalerie passèrent un à un par un sentier de la montagne de gauche , qu'avait gravie le premier Consul, et où jamais n'avait passé

01is(ac!e du fort de Bard.

aucun cheval. Les nuits suivantes, les troupes d'artillerie firent passer leurs pièces par la ville dans le plus grand silence ; le chemin avait e'té couvert de matelats et de fumier, les canons étaient sous la paille ; la garnison du fort ne se douta de rien. L'ohstacle du fort de Bard fut plus conside'rable que celui du grand Saint-Bernard ; et cependant ni l'un ni l'autre ne retardèrent d'un seul jour la marche de l'armée.

Toutefois, depuisle 12 mai, le général autrichien Mêlas avait fait refluer des troupes sur Turin ; il était lui-même arrivé dans cette ville. Le 24 mai , le général Lannes s'empara d'Ivrce, après en avoir chassé cinq à six mille Autrichiens, qui s'y étaient retranchés. Le même général attaqua, le surlendemain, la position que Fennemi avait prise derrière la Chuisella pour couvrir Turin : cette position fut enlevée, ainsi que la ville de Chivasso , d'où favanl-garde française intercepta le cours du Pô, et s'empara de toutes les barques chargées de vivres et de blessés provenant de l'évacuation de Turiuv Toute farmée de réserve arriva à Ivrée les 26 et 27 mai ; le premier Consul put alors opérer sur Milan et sur f Adda ,

( 273 ) pour faire sa jonction avec le corps de Moncey , composé de quinze mille hommes, qui venait de rarinée du Rhin par le Saint- Golhard. Il se porta donc rapidement sur le Tésîn , le passa malgré les corps d'observation de Mêlas , et entra dans Milan le 2 juin. On se peindrait difficilement l'enthousiasme et l'étonnement des Milanais , en voyant arriver l'armée française. Le premier Consul marchait à l'avant-garde, il fut un des premiers qui s'offrirent aux regards des habitans : même en le voyant, on doutait si c'était lui , parce qu'on avait dit qu'il était mort dans la Mer-l\ouge, et que c'était un de ses frères qui commandait l'armée française. Pendant huit jours, le premier Consul reçut des députations de tous les points de la Lombardie, et le gouvernement de la république cisalpine fut réorganisé. En même temps, des divisions françaises arrivèrent jusqu'à Lodi et à Crémone ; l'alarme fut dans Mantoue, désapprovisionnée et sans garnison.

Après avoir donné ses soins à la réorganisation de la république cisalpine , le premier Consul porta son quartier-général à Stradella , sur la rive droite du Po , afin

Entrée de l'armée de re'serve

à Milan.

( 27i ) (le feniiei à Mêlas la roule de Manloue, et l'obliger à recevoir une bataille, ayant sa ligne d'opération coupée ; toute l'armée se réunissait sur ce point important.

Reddition Mais au milieu de si grands succès, et

l'esprit livré aux plus belles espérances, on apprit une fâcheuse nouvelle: Gênes avait capitulé le 4 juin , et les troupes autrichiennes du blocus revenaient à marches forcées se joindre à l'armée de Mêlas sur Alexandrie. La capitulation de Masséna ne pouvait ê(re plus honorable ; mais ce général avait fait la faute impardonnable de s'embarquer de sa personne pour se rendre à Antibes. Sans cette funeste disposition , les troupes sorties de Gênes réunies à celles de Suchet, f[ui s avançait, et formant ensemble une vingtaine de mille hommes, auraient pu manœuvrer contre l'ennemi, et tenir en échec un ])areil nombre de soldats autrichiens, l>e premier Consul vit alors qu'il ne pouvait compter que sur ses propres forces, et qu'il allait avoir aflaire a toute l'armée autrichienne.

8 juin. Dix-huit mille hommes de cette armée,

sous lesordies du général Oit, occupaient Montebello le 8 juin ; le général J^annes avec

Oombat clf Montebello.

huit mille hommes était en position, cL les o])scrvait en attendant des renforts ; mais il fut atlaqué dès la pointe du jour. La bataille fut sanglante, Lannes et ses troupes s'y couvrirent de gloire, et sur le midi, une division française étant arrivée, la victoire se décida complètement pour les Français: Tennemi laissa trois mille morts ou blessés sur le champ de bataille, et perdit six mille prisonniers.

Le premier Consul resta en position à la Stradella jusqu'au 12, pour réunir son armée.

Dans la journée du 1 1 , Désaix , qui revenait d'Egypte, arriva au quartier-général; la nuit entière s'écoula en longues conférences entre le premier Consul et Désaix , sur ce qui s était passé en Egypte depuis le départ de Napoléon. Désaix brûlait de se signaler, le premier Consul lui donna sur-lechamp le commandement do la division Boudet,

Mêlas avait alors son quarlier-général à Alexandrie , toute son armée s'y était réunie depuis deux jours ; sa position était criti({ue, parce qu'il avait perdu sa ligne d'opération ; cl plus il tardait à prendre un

parti, plus sa position s'empirait, parce que Suchet arrivait sur ses derrières.

Le premier Consul , surpris de Tinaction de Mêlas , conçul des inquiétudes , et craignit que Tarme'e autrichienne ne se fût portée sur Gènes, ou bien qu'elle n'eût marché contre Suchet pour l'écraser, et revenir ensuite contre lui. Une grande reconnaissance de l'armée française quitta la position de Stradella pour se porter sur la Scrivia, afin d'agir selon le parti que l'ennemi prendrait. On n'aperçut que quelques coureurs : Napoléon ne douta pas €[ue l'armée autrichienne ne lui eût échappé.

Le lendemain, le premier Consul se porta au milieu de l'immense plaine de Marengo, sans pouvoir reconnaître l'ennemi. Il parut alors probable que Mêlas marchait sur Gênes. La division Désaix fut dirigée en toute hâte sur l'extrême gauche, afin d'observer la chaussée d'Alexandrie à Novi. La division Victor fut envoyée au village de Marengo , où elle trouva trois à quatre mille autrichiens qu'elle mit en déroute. Enfin ,1e soir du i3 juin on n'avait aucune nouvelle de l'armée autrichienne. La nuit se passa dans cette situation : le premier Consul était fort inquiet.

Cependant, la plus horrible contusion régnait dans Alexandrie , depuis le combat de Monlebello : le conseil autrichien voyait l'armée coupée dans sa ligne d'opération , de ses dépôts, placés entre l'armée de Suchet , dont les avant-postes avaient déjà passé les montagnes, et celle du premier Consul. Après bien des hésitations, Mêlas se décida à faire un gros détachement sur Suchel, et à tenir le reste de son armée couvert par la Bormida et la citadelle d'Alexandrie.

Mais, dès qu'il apprit le mouvement du premier Consul sur la Scrivia,il rappela son détachement, et se détermina à passer sur le ventre de l'armée française, afin de r'ouvrir ses connnunications avec Vienne. Toutes les chances pour le succès de la bataille , étaient en faveur de l'armée autrichienne, supérieure en nombre à l'armée française , et ayant d'ailleurs trois fois r.utant de cavalerie.

Le i4 juin, à l'aube du jour, les aulri- ujuin. chiens atlaquèient avec fureur le village de Marengo. La résistance fut opiniâtre et longue.

Le premier Consul, instruit par la viva-

Balallle le Marengo.

cité (le la canonnndo (|iie Tniniee autrichienne attaqnait , expédia sur-le-champ l'ordre au j^éneial Désaix , de revenir sur San-Jiilinno : ce général était à une demimarche de distance.

Napoléon arriva sur le champ de bataille à dix heuies du malin ; rennemi avait enfui emporté ^Nlarengo, et la division Victor était dans une complète déroute. Les fuyards répandaient partout l'alarme. Le corps de l'armée , un peu en arrière de la droite de JMarengo, était aux mains aACC l'ennemi , qui, déployant sa gauche, débordait déjà la droite des Français. Le premier Consul envoya sa garde pour contenir l'ennemi sur la droite : il se porta lui-même avec une brigade au secours de Lannes . et dirigea la division de réserve de Carra-Saint -Cvr sur l'extrême (boite , pour prendre en flanc toute la gauche de l'ennemi.

L'armée venait de reconnaître le premier Consul au milieu de cette immense plaine: sonseulaspect suffit pourrendre aux troupes l'espoir de la victoire. La confiance renaît ; les fuyards se rallient en arrière de la gauche de Lannes, qui, attaqué par une grande partie de l'armée ennemie, opérait sa re-

traite avec nii ordre et un saiiff-troirl .:drnirabies. (Je corps mit trois heures poui- laire en arrière trois-qiiaris de lieue, exposé à ia mitraille de quatre-vingts bouches à feu; clans le même temps, par un mouvement inverse, la division de n'serve Carra-Sainl- (J>T, marchait en a^ant sur Textrème dioilc, et tournait la gauche de l'ennemi.

Sur les trois heures, Désaix arriva ; le premier Consul le fit prendre position sur ia chaussée de San-Juliano. « Soldats! s'écrie alors jNapoIéon , c'est avoir fait trop de r)as en arrière; le moment est arrivé de marcher en avant : souvenez-vous que mon liabitude est de coucher sur le cfiamp de bataille. »

Mêlas , (jui croyait la victoire décidée, accablé de fatigue, rentra dans Alexandrie, laissant à son chef d'état-major , le général Zach , le soin de poursuivre l'armée française.

Cependant la division Victor s'était ralliée; toute la cavalerie de l'armée était massée sur la droite de Désaix , et en arrière de la gauche de Lannes. Six mille grenadiers deZaclî. ayant gagné la gauche de San-JtdiaHO, le premier Consul cnvova Tordre au ge -

nëral Désaix de se précipiter avec sa division , toute fraîche , sur cette colonne ennemie. Désaix fait ses dispositions , et marche à la tête de deux cents éclaireurs ; mais il Mort est frappé d'une balle au cœur, et tombe ëeDesa.x. Yoïàe mort au moment où il venait d'ordonner la charge. Ce coup enleva au premier Consul l'homme qu'il jugeait le plus digne de devenir son lieutenant.

Ce malheur ne dérangea en rien le mouvement ; le général Boudet continua à se porter sur les grenadiers autrichiens. En même temps , Kellerman , avec huit cents hommes de grosse cavalerie, faisait une charge intrépide sur le flanc gauche de la colonne. En moins d'une demi-heure , ces six mille grenadiers furent enfoncés , culbutés, dispersés ; ils disparurent. Le général Zach et tout son état-major furent faits prisonniers.

Le général Lannes marcha sur-le-champ en avant au pas de charge ; Carra-Saint-Cyr se trouvait en potence sur le flanc gauche del'ennemi, et beaucoup plus près des ponts sur la Bormida que lui-même. Dans un moment l'armée autrichienne fut dans la plus épouvantable confusion. Huit à dix mille

de Mêlas.

hommes de cavalerie qui couvraient la plaine , craignant que l'infanterie de Carra- Sainl-Cyr n'arrivât au pont avant eux, se mirent en retraite au galop, en culbutant tout ce qui e'tait sur leur passage. Chacun ne pensait plus qu'à fuir ; Tencombrement devint extrême sur les ponts de la Bormida, et, à la nuit, tout ce qui était resté sur la rive gauche tomba au pouvoir de la république.

Il serait difficile de peindre la confusion capitulation et le désespoir de l'armée autrichienne. Mêlas, voulant sauver d'une perte inévitable ce qui lui restait de troupes, envoya un parlementaire proposer une suspension d'armes, ce qui donna lieu le lendemain , i5 juin , à une convention , par laquelle la place de Gênes, toutes celles du Piémont, delaLombardie et des légations furent remises à l'armée française ; et , l'armée autrichienne obtint ainsi la permission de retourner derrière Mantoue: parla toule l'Italie fut conquise.

La joie des Piémontais, des Génois, des Italiens ne peut s'exprimer : ils se voyaient rendus à la liberté, sans passer par les horreurs d'une longue guerre.

En France, cette nouvelle parut d'abord

( lS'2)

iiUToyable ; mais la joie nen (iil (|ue plus Jurande quand on apprit officieilenxMit la vicloiiG rrmporU'e par le premier (Consul, et (ont ce que ses suites avaient d'avantageux pour la république.

Le premier Consul partit de Marengo le 17, et se rendit à Milan, où il trouva toute la ville illumine'e et dans la plus vive allégresse. Il déclara le rétablissement de la réj)ublique cisalpine ; mais la constitution qui l'avait gérée étant susceptible de moditication,il établit un gouvernement provisoire. La république ligurienne fut aussi réorganisée, et réacquit son indépendance. Les Autrichiens, lorsqu'ils étaient maîtres du Piémont, n'avaient pas voulu rétablir le roi de Sardaigne; le premier Consul organisa un gouvernement provisoire en Piémont, el nomma le général Jourdan, ministre de la République française près de ce gouvernement. Le premier Consul donna au général Masséna le comniandeiiienl en chef de l'armée d'Italie.

ajuiiief. Napoléon partit de JNiilan , le 24 juin,

traversa le Mont-(]énis, et arriva à Lyon , 011 il s'arréla pour poser la première pierre de la construction de la place liellecour. Il

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( ^83 ) arriva à Paris, le 2 juillet, au milieu de la nuit; mais le lendemaiu, dès que la nouvelle en fut répandue, toute la ville et les faubourgs accoururent dans les cours et les jardins des Tuileries. La population entière se pressait sous ses fenêtres, dans l'espoir de voir celui à qui la France devait tant. Partout les acclamations de la joie se faisaient entendre. Le soir, riche ou pauvre , chacun à Tenvi illumina sa maison: ce fut un bien beau jour.

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