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CHAPITRE IV

Campagne de Prusse. — Système continental.

JjÉJA les aimées prussiennes, portées air grand complet de guerre, s'étaient ébranlées de toutes parts ; elles avaient dépassé leurs frontières; la Saxe était envahie, et le sage prince qui la gouvernail avait été forcé d'agir contre sa volonté , contre l'intérêt de ses peuples. Les armées prussiennes étaient arrivées devant les cantonnemens des troupes françaises. Des provocations de toute espèce, et même des voies de fait, avaient signalé l'esprit de haine qui animait les ennenriis , et la modération des soldats français, qui, tianquilles à l'aspect de tous ces mouvemens, étonnés seulement de ne recevoir aucun ordre, se reposaient dans la double confiance que donne le courage et le bon droit. Napoléon , dont la pré-

8 octobre.

Ouverture

sencc était devenue nécessaire à la Grande- Armée, part de Paris, passe le Rliin , et va repousser la force par la force. Des marches combinées et rapides ont porté en un clind'œil les divers corps aux lieux qui leur sont indiqués ; tous les camps sont formés, et les soldats d'Austerlitz vont marcher contre les armées prussiennes.

Le combat de Schleitz et celui de Saafeld , où le prince Louis de Prusse fut tué , Je la campagne ouvrcut la campaguc ; les Prussiens sont battus et poursuivis partout oh les Français les rencontrent, Lts événemens se succèdent avec rapidité ; en moins de quatre jours, Farmée prussienne est prise en flagrant délit , ses magasins sont enlevés : elle est tournée. C'est en vain qu'elle voudrait se diriger sur Magdebourg, les Français ont gagné trois marches sur elle, ils bordent la Saale , ayant le dos a l'Elbe , et marchent sur farmée prussienne, qui, de son côlé, a le dos sur le Rhin; position bizarre, d'où vont naître des événemens d'une grande inq)C)rlance. L'armée prussienne, tournée, e'.nploya plusieurs jours à rappeler lous ses délachemens , el \o \?> octobre, elle se présenta m bataille eulre

( 36i ) Capeldorf et AuresLaëdt, forte de près de cent cinquante mille hommes.

L'empereur Napole'on arriva le mêrnc jour à Jéna , et , sur un petit plateau qu'occupait l'avant -garde française, il aperçut les dispositions de l'ennemi, qui paraissait manœuvrer pour attaquer le lendemain, et forcer les divers débouchés de la Saale.

Le maréchal Davoust reçut aussitôt l'ordre de déboucher par Naumbourg, pour défendre les défilés de Koësen , si l'ennemi voulait marcher sur Naumbourg, ou pour se rendre à Alpoda, pour le prendre à dos s'il rentrait dans la position où il était. Le corps du maréchal Bernadotte fut destiné à déboucher de Dornebourg pour tomber sur les derrières de l'ennemi. La grosse cavalerie, qui n'avait pas encore rejoint l'armée, ne pouvait arriver qu'à midi: la cavalerie de la garde était encore à trente-six heures de distance ; niais il est des momens à lâguei^reoii aucune considération ne doit balancer l'avantage de prévenir l'ennemi, et die l'attaquer le premier. L'Empereur fit Tanger sur le plateau de Jéna, que l'ennemi paiaissait avoir négligé, tout le corps du maréchal Ldnnes. Le maréchal Lcfebvre fit

Balaille de Je'na.

ranger au sommet la garde impériale en bataillon carre', Napole'on bivouaqua au milieu de ses braves. Les corps de INey et de Soull passèrent la nuit en marche.

i4ociobre A la pointe du jour, toute l'arme'e prit

les armes. Un brouillard épais obscurcissait le jour. L'armée ennemie paraissait ne vouloir aitaquer que lorsque le brouillard serait dissipé. Un corps de cinquante mille hommes de la gauche se porta pour couvrir les défilés deNaumbourg, et s'emparer des débouchés de Kocsen ; mais il avait été déjà prévenu par le maréchal Davoust. Les deux autres corps prussiens , formant une force de ([uatre-vingt mille hommes se portèrent en avant de l'armée française, qui débouchait du plateau de Jéna. Le brouillard couvrit les deux armées pendant deux heures; mais enfm il fut dissipé par un beau soleil d'automne. Les deux armées s'aperçurent à petite portée de canon.

Le maréchal Lannes marcha en échelons pour soutenir le village de Hollstedt , où plusieurs bataillons français se trouvaient engagés. Soult attaqua un bois sur la droite. L'ennemi ayant fait un mouvement de sa droite sur la gauche des Français, Auge-

reau fut chargé de le repousser. En moins d'une heure, Faction devint générale : trois cent mille hommes avec sept à huit cents pièces de canon semaient partout la mort, et offraient un de ces spectacles rares dans l'hisloire. De part et d'autre, on manœuvra constamment comme à une parade. Soult, ayant enlevé le bois qu'il avait al laqué, fit un mouvement en avant. Dans cet instant, on prévint l'Empereur que la division de cavalerie française de réserve commençait à se placer, et que deux nouvelles divisions du corps de Ney arrivaient aussi en arrière du champ de bataille. On fit alors avancer toutes les troupes qui étaient en réserve sur la première ligne , et qui, se trouvant ainsi appuyées , culbutèrent l'ennemi en un clin-d'œil et le mirent en pleine retraite. Il la fit en ordre pendant la première heure ; mais elle devint un affreux désordre du moment que les divisions de dragons et de cuirassiers , ayant Murât en tête, purent prendre part à l'affaire. En vain , l'infanlerie prussienne se forma en bataillons carrés ; cinq de ces bataillons furent enfoncés : rien ne put soutenir le le choc des Français : artillerie, cavalerie.

i4 oelobre.

Combat

d'Aureslaëdl.

iiifanlerie, tout fui culbulé et pris. La cavalerie française arriva à Weiniar en même temps f|uc les Prussiens, qui turent ainsi poursuivis pendant six lieues.

Sur la droite , le corps du maréchal Davoust faisait des prodiges à Aurestaëdt. Nonseulement il contint , mais il mena battant pendant plus de trois lieues , le gros des troupes ennemies qui devaient déboucher du côté de Koësen. Davoust s'est immortalisé à Aurestaëdt , où il a déployé une bravoure distinguée, et la fermeté de caractère, première qualité de l'homme de guerre,

La journée de Jéna coûta au roi de Prusse vingt mille hommes tués ou blessés , trente mille prisonniers, quarante-cinq drapeaux, trois cents pièces de canon , et des magasins immenses de subsistances. Mais elle fut encore plus funeste à la Prusse par ses résultais. Par cette bataille, l'armée prus- .sienne perdit toute retraite et toute sa ligne d'opérations: sa gauche, poursuivie par Davoust, se jetait sur W'eimar , tandis que sa droite et son centre se retiraient de Weimar sur Naumbourg. La confusion devint bientôt extrême. Le roi fuyait à tra- ^ ers les champs à la tête de son régiment

de la bataille de Je'na.

de cavalerie. Les autres corps prussiens, poursuivis ]\'pée dans les reins , cherchaient leur salut dans la fuite, errant sans direction, ou se jetant dans les places fortes, qui capitulaient aussitôt. C'est en vain que ie roi de Prusse fit solliciter un armistice: INapoléon ne voulut pas qu'un seul homme de l'armée prusienne de Jcna, repassai TOdcr.

En effet , deux jours après la bataille, Résultats Soult écrasa à Greussen le vieux maréchal Kalkreuth, et le poursuivit jusqu'à Magdebourg. Le même jour Erfurth se rendit au grand duc de Berg , Murât ; quatorze mille hommes enfermés dans cette place furent faits prisonniers : on y prit aussi un parc de cent vingt pièces approvisionnées. Leipsick , Halberot, Brandebourg, Spandau , Posldam , furent occupés , et Napoléon fit son entrée à Berlin, le 27 octobre, à la tête de sa garde.

Le lendemain , Murât et le général Belliard firent déposer les armes à seize mille hommes, l'élite de la garde royale de Prusse, commandée par le prince de Hoenlohe, qu'ils avaient cernée à Preutzen. Le 29, cinq miilePrussiens se rendirent au général Milha>i, Stetlin capitula le même jour avec le

général Lasalle, qui y fit encore cinq mille prisonniers. Le général Becker prit qnaire mille hommes à AndIa^v. Custrin se rendit au maréchal Davoust , le i" novembre. Murat , Soult et Bernadolte atteignirent , enfin , Combat à Lubeck le fuyard Blucher ; le combal dura deux jours, au bout desquels tout ce qui s'était échappé d'Aureslaëdt mil bas les armes; Blucher, le duc de Brunswick-Oëls, dix généraux , cinq cents officiers , quinze mille hommes d'infanterie , cinq mille de cavalerie , et soixante drapeaux restèrent au pouvoir des vainqueurs. Enfin , Ney fit caprise pituler Magdcbourg, où se trouvaient dix- ^ tiuit mille hommes, vingt généraux, six a

sept cents pièces de canon , et d'immenses magasins.

Après la prise de Magdebourg et le combat de Lubeck, la campagne contre la Prusse se trouva entièrement finie. En un mois, cette puissance avait perdu cent quarantecinq mille hommes; tous les drapeaux et étendards , tous les canons , tous les bagages, tous les généraux avaient été pris. H ne restait au roi de Prusse que douze à (piinze mille hommes d'infanterie , enfi^rmes dans quelques places. Le roi et la

( 367 ) reine s'élaient sauvés à Kœnigsberg, avec quelques officiers et deux à trois mille hommes. La belle reine de Prusse, un des premiers provocateurs à la guerre , et que Ton avait vue à la tête de son régiment parcourir les rues de Berlin pour exhalter la jeunesse de celte ville, déplorait amèrement alors cette guerre fatale ; « La mémoire du grand Frédéric nous a perdus, disait-elle , nous nous sommes crus pareils à lui , et nous ne le sommes pas ! »

Pendant que les divers corps français donnaient, pour ainsi dire, la chasse aux débris épars de l'armée prusienne. Napoléon envoyait à Thôtel des Invalides de Paris, répée du grand Frédéric, son cordon de l'Aigle-Noire, sa ceinture de général, et les drapeaux que portait sa garde dans la fameuse guerre de sept ans.

Ce fut lors de l'entrée de Napoléon à ^^^j, Berlin qu'eut lieu ce trait de magnanimité de magnanimité. digne de passer à la postérilé. Le prince d'Hatzfeld , chargé du gouvernement civil de Berlin, instruisait le roi de Prusse des mouvemens de l'armée française; des letlres de ce prince avaient été interceptées aux avant-postes. Les lois étaient positives , le

prince de Hatzfeld devait être fusille'. Sa femme, fiile du ministre Schulembourg, courut se jeter aux pieds de Napole'on ; elle croyait son mari arrêlé à cause de la haine que son père avait vouée à la France ; l'Empereur la dissuada bientôt. La princesse attribua alors à ses ennemis ce qu'elle appelait une calomnie. « Vous connaissez l'écriture de votre mari , dit 1 Empereur ; je vous fais juge. » 11 fit apporter la lettre interceptée, et la lui remit. La princesse , grosse de plus de huit mois, s'évanouissait h chaque mot qui lui découvrait jusqu'à quel point son mari était compromis. L'Empereur fut touché de sa douleur, de sa confusion , des angoisses qui la déchiraient. « Eli bien ! lui dit-il , vous tenez cette lettre , jetezla au feu : cette pièce anéantie, je ne pourrai plus faire condamner votre mari. » Madame d'Hatzfeld ne se le fit pas dire deux fois. Immédiatement après, le prince de Neufchatel reçut ordre de lui rendre son mari. La commission était déjà réunie : trois heures plus tard il était fusillé.

ai novembre. G'cst eucorc à Bcrlin , le 21 novembre 180G, que fut rendu le fameux décret établissant le Système conlincntal. Ce décret

Système rontinenlal.

( 369 ) déclarait les îles Britanniques en e'Ial de blocus, et appliquait la saisie à toute marchandise, à tout y\nglais trouvés sur le territoire de la France, sur celui des pays qu'elle a conquis, et de ceux qui sont sous la domination de ses alliés. Napoléon n'avait pas assez de marine, il ne pouvait lutter avec TAngleterre pour l'obliger à faire la paix : il n'y avait que le système continental qui put réussir. Le décret du 21 novembre ne prescrivait point de lois à l'Europe; il traçait seulement la marche à suivre pour arriver au même but ; les traités auraient fait le reste. Le droit de blocus, que s'était arrogé l'Angleterre , nuisait autant au commerce des nations européennes, qu'il nuisait au commerce de l'empire français , et à la dignité de sa puissance. Le maintien , l'observance ou l'adoption du décret de Berlin , était donc plus dans les intérêts de l'Europe que dans les intérêts privés de la France. En rendant ce décret, Napoléon savait qu'il frappait juste, et que l'Anglelerre devait succomber, si le système continental était bien observé ; mais le ministère anglais sentit le coup qu'on portait aux ma-

nufacUires et au commerce de la Grande- Bretagne , et il n'épargna ni les démarches, ni l'or, pour paralyser les effeis du système continental.

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