‹ Histoire de Napoléon d'après lui-memeChapitre 36 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Hefour de Napoléon à Paris. — Sa Cour. — Sa moralité. — Son administration.

Cour jM apoléon arriva à Paris pendant que les de Napoléon, français étaient encore ivres de joie et d'enthousiasme. Il salua la France du nom de Grande nation, et reçut le litre de Grand, qui lui fut décerne par tous les corps de l'Etat.

La victoire semblait prendre le soin ellemême d'affermir le nouvel ordre des choses: Napoléon s'était entouré de tous les partis et les avait réunis ; son grand principe avait été d'ensevelir entièrement le passé : jamais on ne l'avait vu revenir sur aucune opinion, ni proscrire aucun acte. Il s'était environné de votans : il en avait aux ministères, au Conseil-d'Etat, partout. D'un autre côté, la circonstance de son mariage avec madame de Beauharnais l'avait mis en point

( 3^7 ) kÏc conlat l avec tout un parti qui lui était nécessaire pour concourir à son système de fusion , un des principes les plus grands de son administration , et qui la caractérise spécialement : sans sa femme , il n'aurait jamais pu avoir avec ce parti aucun rapport naturel.

Par ces moyens, Napoléon était parvenu à créer la cour la plus brillante du monde, qu'il mit d'accord avec la dignité du trône et les mœurs nouvelles de la France. Il voulait faire servir celte création à l'amélioration des manières des grands, et à l'industrie du peuple. On étalait à cette nouvelle cour une grandeur, une magnificence extraordinaires. Napoléon seul conserva toujours une extrême simplicité , qui servait même à le faire reconnaître. Ce luxe , ce faste , qu'il encourageait autour de lui , étaient dans ses combinaisons et non dans ses goûts; il les faisait servir à exciter à payer les manufactures et l'industrie nationales.

Au retour de Tilsitt , la cour des Tuileries devint encore plus brillante : une foule de princes allemands vinrent envahir le palais; ils en remplissaient les salons , modestement confondus avec les généraux et

les préfets de rcmpire. Quelques-uns de ces princes briguaient la faveur de devenir aides-de-camp de TSapoléon : d'autres , croyant qu'il était prêt à renouveler dans sa personne l'étiquette et les formes du Saint-Empire Romain , demandaient a être, l'un le grand échanson , Tau Ire le grand pannetier , etc. En un mot, Napoléon se trouva alors entouré de rois qui s'empressaient de lui être agréables en tout.

Moralité Toutcfois , il cxlgcait des mœurs ; il re-

de Napoléon. g^^Jait l'immoralité comme la disposition la plus funeste qui puisse se trouver dans un souverain , en ce qu il la met aussitôt à la mode , qu'on s'en fait honneur pour lui plaire , qu'elle fortifie tous les vices , entame toutes les vertus , infecte toute la société à l'égal de la peste : il la regardait comme le fléau d'une nation ; tandis que la morale publique lui paraissait , au contraire, le complément de toutes les lois , formani à elle seule tout un Code. La révolution , en dépit de toutes ses horreurs , n'en avait pas moins été la vraie cause de la régénération des mœurs de la France ; et de l'administration de Napoléon datait l'ère mémorable du retour à la morale.

( 389 ) Nul doute que les catikslrophcs qui ont suivi feront tout rebrousser; car au milieu (le tant de vicissitudes et de desordres, le moyen qu'on rcsisie aux tentations de tout genre, à l'appât de l'intrigue, à la cupidité, aux suggestions de la vénalité! Toutefois, on pourra arrêter, comprimer le mouvement ascendant d'amélioration, mais non le détruire : car la moralité publique est du domaine spécial de la raison et des lumières : elle est leur résultat naturel , et l'on ne saurait plus faire rétrograder la raison et les lumières. Pour reproduire les scandales et les turpitudes des temps passés , la consécration des doubles adultères, le libertinage de la régence, les débauches du règne qui l'a suivie , il faudrait reproduire aussi toutes les circonstances d'alors , ce qui est impossible : il faudrait ramener l'oisiveté absolue de la première classe, qui ne pouvait avoir d'autre occupation que les rapports licencieux des sexes; il faudrait détruire dans la classe moyenne ce ferment industriel qui agite aujourd'hui toutes les imaginations, agrandit toutes les idées, élève toutes les âmes ; il faudrait, enfin , replonger les dernières classes dans cet avi-

( -^90 ) lissement et cette dégradation qui les réduisaient à n'être que de véritables bêtes de somme ; or, tout cela est désormais impossible : les mœurs publiques sont en hausse, et Ton peut prédire qu'elles s'amélioreront graduellement sur lout le globe.

Administration L'admiuislratiou fut encore un des obde Napoléon. jg|^g g^^j. lesqucls Napoléou portait toute son attention. Il était venu à bout d'en créer une pure et énergique , dont il possédait luimême les détails. Il jouissait d'une réputation singulière parmi tous les bureaucrates et les faiseurs de chiffres ; cette réputation avait commencé sous le consulat : vérifiant un jour la balance d'une année , il releva une erreur de deux millions au désavantage de la République. M. Dufresne , alors chef de la Trésorerie , parfaitement honnête homme du reste , n'en voulait d'abord rien croire, pourtant c'était une affaire de chiffres, il fallut bien en convenir. On fut plusieurs mois à la Trésorerie avant de pouvoir découvrir cette erreur; elle se trouva enfin dans un compte du fournisseur Séguin , qui en convînt aussitôt sur la présentation des pièces, et restitua, en disant qu'il s'était trompé.

Plus lard , rEinpereiir visilanl la solde de la garnison de Paris , marqua un article de soixante el quelques mille francs , affectés à un détachement qu'il assura n'avoir jamais été dans la capitale. Le ministre nota cet objet comme par complaisance , intérieurement convaincu que l'Empereur se trompait : c'était pourtant vrai , et la somme dut être rétablie.

La spécialité éXîiii un point important, un des ressorts les plus heureux de l'administration de Napoléon.

On a dit , dans le temps, qu'il ne faisait système point d'emprunts faute de crédit, parce qu'il n'eût point trouvé de préteurs : c'était faux. Ce serait bien peu connaître les hommes et l'agiotage , que d'imaginer qu'en présentant des chances et l'appât du jeu, Napoléon n'eût pas trouvé à rernplir ses emprunts: seulement, le système des emprunts, qu'il regardait comme très-dangereux, n'entrait pas dans ses vues; il avait même cherché à consacrer ses principes, à cet égard , connmc base fondamentale , en fixant , par une loi spéciale, le montant de la dette publique à ce que l'on avait généralement pensé devoir être utile à la pros-

des emprunts.

( 392 ) péritë générale , à 80,000,000 de rente pour la France dans sa plus grande étendue , et après la réunion de la Hollande , qui, elle seule, l'avait accrue de 20,000,000. Cette somme était raisonnable et utile ; tout autre plus forte fût devenue nuisible. Et cju'est-il arrivé de ce système:* Quelles ressources Napoléon n'a-t-il pas laissées ! La France , après tant de gigantesques efforts, après de si terribles désastres est encore demeurée la nation la plus prospère : ses finances sont les premières de l'Europe (i). Napolcon était si loin de vouloir manger l'avenir, qu'il avait la résolution de laisser un Trésor : déjà même il en avait eu un dans lequel il puisait pour prêter à des maisons de banque, à des familles embarrassées , à des personnes placées près de lui.

Caisses Non-sculement Napoléon eût maintenu

avec soin la caisse d'amortissement , mais il comptait encore avoir, avec le temps, des caisses d'activité, dont les sommes croissantes eussent été consacrées aux travaux et améliorations : il y aurait eu la caisse d'ac-

(i) Il est pr(;.s(|iiL- inutile de faire observe i (|iic. Napoléon parlait ainsi au commencement de i8i().

d'amorlissemenl el d'activité.

( 39^ ) tivitc de l'Empire, pour les travaux généraux ; la caisse d'activité des déparlemens, pour les travaux locaux ; la caisse d'activité des communes, pour les travaux communaux.

Le cadastre , tel que Napoléon l'avait cadasue. arrêté, pouvait être considéré à lui seul comme la véritable constitution de l'Empire; c'est-à-dire, la véritable garantie des propriétés , et la sure indépendance de chacun ; car, une fois le cadastre établi , et la législature ayant fixé l'impôt, chacun faisait aussitôt son propre compte , et n'avait plus à craindre l'arbitraire de l'autorité ou des répartiteurs.

Napoléon fut enlevé à ces travaux d'administration intérieure par la complication des événemens de la péninsule espagnole.

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