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CHAPITRE XIII

38 juin.

Arrivée

'Campagne de Russie. — Incendie de Moscou.

J-iE premier soin de Napoléon , à son entrée à Wilna , fut d'établir un gouvernement provisoire pour la Lilhuanie , et d'or- d* Napoléon ganiser les gardes nationales et la gendarmerie du pays.

En même temps , les corps de l'armée poursuivaient les Russes dans leur relraile, et entraient successivement, après quelques légers combats, dans les villes de Grodno, Minsk, Bialistock, Nowogrodeck, Slonim, Wileika. Dix jours après l'ouverture de la campagne, l'armée française arriva sur la Dvvina : Smolcnsk fut en alarmes.

Le 23 juillet, legénéralNansouty, avecles 25,^1,. juillet divisions Bruyères et St.-Germain , rencon- .,','" **'* tra l'ennemi à deux lieues en avant d'Ostrowno ; le combat s'engagea, diverses charges de cavalerie eurent lieu, et les Russes furent

culbutes. Les batteries qu'ils avaient dressées contre la cavalerie française furent enlevées ; l'infanterie, qui s'avança pour soutenir son artillerie, fut rompue et sabrée par la cavalerie légère française. Le lendemain, un combat opiniâtre d'avant-garde s'engagea à une lieue au-delà d'Ostrowno. Les Russes furent chassés de position en position , et les bois furent enlevés à la bavonnelte.

Le 27 , à la pointe du jour, le vice-roi fit déboucher ses colonnes. Au soleil levant , on aperçut l'arrièrc-garde russe, forte de dix mille hommes de cavalerie échelonnée dans la plaine. La division Dclzons fda sur la droite. Le roi de Naples dirigea l'attaque du bois et des batteries russes. En moins d'une heure, toutes les positions furent enlevées, et celte arrière-garde repoussée audelà d'une petite rivière qui se jette dans la Dwina. Les Russes prirent position sur les bords de celte rivière à une lieue de Yitepsk. Ils montraient dans la plaine quinze mille hommes de cavalerie , et soixante mille hommes d'infanterie. L'Empereur espérait une bataille pour le lendemain , il piissa le reste du jour à reconnaître le ter-

( 465 ) rain , et à faire ses dispositions ; mais , à la pointe du jour, les Russes avaient battu en retraite dans toutes les directions, se rendant sur Smolensk. Le 28, l'arme'e française entra à Witepsk.

Pendant que Napoléon marchait sur combat cette ville , le mare'clial Davoust c'tait attaqué à Mohilow. Bagration passa la Bérézina ; trois mille Cosaques assaillirent un régiment de chasseurs : la générale battit, on en vint aux mains. Depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, le feu fut engagé sur la lisière du bois, et au pont que les Russes voulaient forcer. A cinq heures , le maréchal Davoust se mit à la léle de trois bataillons d'élite, culbuta les Piusses, leiu" enleva leurs positions, et les poursuivit pendant une lieue. Bagratïon passa le Boryslhène pour se retirer sur Smolensk , laissant trois mille hommes tués ou blessés sur le champ de bataille, et onze cenls prisonniers.

Le i" août, Tarmée russe, qui jusque là aao.ii. avait battu en retraite, s'arrêta, repassa la Drissa , et se rangea en bataille devant le deuxième corps de la Grande-Armée. Le maréchal Oudinot laissa passer la rivière à

Combat de la Drissa.

( 466 ) environ quinze mille Russes, et lorsqu'ii les vit engages, il démasqua une batterie de quarante pièces de canon, qui tirèrent pendant une demi-heure à portée de mitraille. En même temps , les divisions Legran<î et Verdier marchèrent au pas de charge , et jetèrent ces quinze mille Russes dans la rivière. Trois mille prisonniers , quatorze canons restèrent au pouvoir des Français ; les Russes perdirent en outre quatre mille honmies tués ou noyés.

Les combats d'Ostrowno, de Mohilow et de la Drissa dans d'autres guerres auraient pu s'appeler des batailles; mais, dans cette campagne, ils ne furent que les préludes des batailles de Smolensk et de la Moscowa.

Le même jour où le maréchal Oudinot était victorieux sur la Drissa , un autre corps françr.is entrait à Dunabourg, que les Russes avaient évacué , après avoir travaillé cinq mois à fortifier la ville et les environs.

La chaleur était alors excessive en Russie, la Grande-Armée s'arrêta quelques jours pour se reposer et se rafraîchir. Bientôt elle se remit en marche pour Smolensk.

et ^tTlse de Smolentk'

Le iGaoûl, Napok'on fit couronner les Baiàiiié hauteurs de celte ville. Smolcnsk présentait aux regards une enceinte de haules murailles , mêlées de tours , dont plusieurs étaient armées de canons de gros calibre. Dès le 12, Tarmée russe était partie de Smolensk, marchant lentement dans différentes directions; mais le roi de Naples et le maréchal Ney ayant passé le Boryslhène , visà-vis Komino, les corps russes se trouvèrent tournés, et revinrent, en grande hâte, sur leurs pas pour défendre Smolcnsk»

Celte ville fut occupée par trente mille hommes; le reste de Tarmée russe prit de belles positions sur la rive droilc du Boryslhène. Le 17, Napoléon fd attaquer les faubourgs de Smolensk , en même temps qu'une batterie de soixante pièces de canon tirait à mitraille sur la partie de Tarmée russe placée sur la rive droite. Ces masses furent bientôt obligées de quitter leurs positions. Deux heures après, le faubourg de gauche et celui de droite furent enlevés par les divisions Morand et Gudin. Des batteries furent aussitôt placées pour battre en brèche. Les Russes renforcèrent les corps qui étaient dans la ville, et le combat dura

( 468 ) presque toute la nuit: la ville lut mise en feu ; elle offrait un spectacle pareil à celui d'une éruption du Vésuve. A deux heures du matin, les grenadiers montèrent à l'assaut, mais ils ne trouvèrent plus de résistance. l>a place venait d'être évacuée. Les Français y trouvèrent deux cents pièces de canon et mortiers de gros calibre.

La bataille de Smolensk, dans laquelle cent mille hommes ont été engagés de part et d'autre, coûta aux Paisses treize a quatorze mille hommes dont deux mille prisonniers. La Grande-Armée y perdit cinq mille hommes tués ou blessés.

jftaoût. Le 19 août, un pont ayant été achevé à

combai la pointe du jour, le maréchal Ney déboucha sur la rive droite du Borysthène , et suivit rennemi. A une lieue de la ville il rencontra le dernier échelon de Tarrièregarde, fort de cinq à six mille hommes; il le fit attaquer à la bayonnette, et lui fit trois à quatre mille prisonnieis. Le second échelon était placé sur les hauteurs de Valonlina et présentait une masse de quinze mille hommes ; la fusillade s'engagea. En même temps le maréchal Junot, qui avait passé le Borysthène à deux lieues sur la

<Ie Valonlina.

droite ne Smolensk, dei^oucha sur les derrières des Russes , de manière à couper la route de Moscou à toute rarrière-earde; . aussitôt les autres échelons qui étaient près^ de l'arricre-garde , revinrent sur leurs pas pour la soutenir. Alors s'engagea le combat de Valonfina , Tun des plus beaux faits,, d'armes de toute la campagne. La position, ■ long-temps disputée par les Russes, fut enfin enlevée par la division Gudin , et fennemi fit sa retraite précipitamment, laissant huit mille deux cents hommes sur le champ de bataille et mille prisonniers. L'armée française eut, dans celte journée, trois mille deux cents hommes hors de combat. L'intrépide général Gudin mourut sur le champ de bataille.

Napoléon continua sa marche sur INIoscou ; le 3o août, le quartier-général arriva à Yiazma; le 2 septembre, à Ghjat , et le 5, on se trouva en présence des Russes, qui étaient en position, la droite du côté de Moscowa, et la gauche sur les hauteurs de la rive gauche de la Koiogha.

En avant de leur gauche, les Russes ^j.picmi.re. avaient commencé à fortifier un beau ma- ^''"•''"' melon on ils avaient place neuf a dix mille

( 47° ) hommes. Napoléon résolut de ne pas différer d'enlever cette position ; il donna ses ordres au roi de Naples et au prince Poniatowskî A quatre heures l'altaque commença ; en une heure de temps la redoute fut prise avec ses canons , et le corps russe chassé de ses positions, et mis en déroute, après avoir laissé trois mille hommes sur le champ de bataille. La journée du lendemain se passa à se reconnaître. La gauche de l'armée russe était fort affaiblie par la perte de la position de la veille ; néanmoins , elle était appuyée à un grand bois , et soutenue par une redoute de vingt-cinq pièces de canon. Deux autres mamelons couronnés de redoutes, à cent pas l'une de l'autre , protégeaient sa ligne jusqu'à un grand village, démoli pour couvrir le plateau d'artillerie et d'infanterie. Sa droite passait derrière la Kologa, en arrière du village de Borodino , et était appuyée à deux beaux mamelons couronnés de redoutes et de batteries. Il était facile d'obliger les Russes à évacuer leurs belles positions; mais Napoléon ne les jugea pas tellement fortes qu'il fallut éluder et renvoyer |ç combat. On évaluait les forces de l'armée

(47' ) russe à cent vingt ou cent trente mille hommes ; celles des Français étaient égales, mais leur supc'riorité n'était pas douteuse.

Le 7 septembre , le soleil se leva sans nuages: « C'est le soleil d'Austcrlilz » , dit Napoléon ; et aussitôt il adressa à Tarmce un ordre du jour, qui fut accueilli par des acclamations rcilérées.

Le prince Ponialowski , qui formait la droite , se mit en mouvement pour tourner la forêt sur laquelle les Russes appuyaient leur gauche. Le maréchal Davoust marcha le long de la forél. Deux batteries de soixante pièces de canon chacune, battant la position des Piusses , avaient été construites pendant la nuit. A six heures, la batterie de droite, armée avec l'artillerie de réserve de la garde, commença le feu. Bientôt la mousqueteric s'engagea. Le viceroi, formant la gauche, prit le village de Borodino. A sept heures, le maréchal Ney se mit en mouvement sous la protection de soixante pièces de canon , et se porta contre le centre. En ce moment , mille pièces de canon A^omirent la mort de part et d'autre. A huit heures, les positions des Russes furent enlevées , leurs redoutes prises, et

l'artillerie française couronna les mamelons. Tout alors devint à l'avantage des Français; les Russes virent la bataille perdue qu'ils ne la croyaient que commencée. Partie de leur artillerie était prise, et le reste évacué sur les lignes de derrière. Dans cette extrémité, l'armée russe prit le parti de rétablir le combat, et d'attaquer, avec toutes ses masses, ces mêmes posilions qu'elle n'avait pu garder. Trois cents pièces de canon françaises, placées sur ces hauteurs, foudroyèrent ces masses, et les soldais russes allaient mourir au pied de ces paiapets , qu'ils avaient élevés les jours précédens avec tant de soin.

Napoléon ordonna alors une charge de front, la droite en avant, et ce mouvement le rendit maître des trois quarts du champ de bataille. Il restait aux Russes leurs redoutes de droite : le général Morand les enleva, mais il ne put s'y maintenir. Les Russes, encouiagés par ce succès, firent avancer leurs dernières réserves, dont la garde impériale faisait partie: ils allaquèrent le centre des Français, sur lequel avait pivoté la droite; on craignit un moment qu'ils n'enlevassent le village brûlé. La

( 473 ) division Friand s'y porta aussitôt avec quatre-vingts pièces de canon, qui arrêtèrent d'abord, et écrasèrent ensuite les colonnes russes, qui, pendant deux heures, se tinrent serrées sous la milraille, n'osant pas avancer, ne voulant pas reculer. Le roi de Naples décida leur incertitude par une charge de cavalerie, qui pénétra par les brèches faites dans les masses. Le général Caulaincourt chargea aussi, entra dans la redoute de gauche par les gorges , et tourna contre les Russes les canons qui étaient dans la redoute ; il mourut frappé d'un boulet. Dès ce moment la bataille fut gagnée: la canonnade continua encore ; mais les Russes ne se battaient plus que pour leur salul. La garde impériale française n'avait pas eu besoin de donner.

La bataille de la Moscowa coûta aux Russes quarante à cinquante mille tués , blessés ou prisonniers, et aux Français dix à douze mille hommes. Si les Russes, forcé;» dans leurs positions, n'eussent pas voulu les reprendre, leurs pertes auraient alors été moindres de celles de l'armée française, mais ils firent détruire leur armée en la tenant plusieurs heures en masses sons les

batteries qu'ils voulaient reprendre. Le roî de Naples et le maréchal Ney ont eu la plus grande part à la victoire de la Moscowa.

1 4 septembre. Depuis cctlc bataille, Farmée française Entrée j^g ccssa dc Doursuivre celle des Russes sur

de Napole'on

à Moscou. ]es trois routes de Mojaïsk , Kalouga et Svenigorod. Le ii, Napoléon avait son quartier-général à Mojaïsk , et , le i4, Tarméc française entra dans Moscou.

La marche de Smolensk à Moscou était fondée sur la pensée que les Piusscs , pour sauver cette capitale, livreraient une bataille ; qu'ils seraient battus ; que Moscou serait pris ; qu'Alexandre, pour sauver cette ville ou pour la délivrer, ferait la paix ; et que , s'il ne la faisait pas, on trouverait dans le matériel immense de Moscou , dans les quarante mille bourgeois aiTranchis , tlls d'affranchis ou négocians, et fort riches, qui l'habitaient, de quoi former un noyau national pour soulever tous les esclaves de la Russie , et porter un coup funeste à cet empire. L'idée d'incendier une ville de trois cent mille âmes , presque aussi étendue que Paris, n'était pas considérée comme vine chose possible. En effet , il était plus.

( 473) raisonnable de faire la paix, que de se porter à une telle barbarie. L'armée française entra dans la ville; pendant quarante-huit heures, elle fut maîtresse de toutes ses richesses. Les ressources qu'elle y trouva étaient immenses: les habilans étaient restés, les cinq cents palais de la noblesse étaient meublés , les officiers et les domestiques des maisons étaient à la porte. Les diamans, les toilettes des dames, rien n'avait été évacué; la plus grande partie des riches propriétaires , en quittant la ville , avaient laissé des billets de recommandation pour le général qui occuperait leur maison, et la déclaration qu'aussitôt que le premier moment de trouble serait passé j ils rentreraient chez eux.

Ce fut alors que huit à neuf cents per- incendie sonnes, préposées de la police, chargées de la garde de la ville et des pompes , profilèrent d'un vent violent qui s'éleva , et mirent à la fois le feu à tous les quartiers. Une bonne partie de la ville construite en bois, renfermait une grande quantité de magasins d'eau-de-vie, d'huile et autres matières combustibles : toutes les pompes ayant été enlevées, l'armée française lutta

de Mutcou.

(476 ) quelques jours inutilement contre le feu ; tout fut brûlé. Jamais , en dépit de la poésie , toutes les fictions de fincendie de Troie n'égalèrent la réalilé de celui de Moscou : c'élail lilléralement un océan de feu. Les habitans, qui claient restés dans la ville, se sauvèienl dans les bois ou dans les maisons de campagne ; il ne resta que la dernière canaille pour se livrer au pillage. Cette grande et superbe cilé devint un cloaque, un séjour de désolation et de crime. Si Moscou n'eût pas été livré aux flammes , INapoléon aurait donné le spectacle singulier d'une armée hivernant paisiblement au milieu d'une nalion ennemie qui la presse de toutes parts. C'eut été le vaisseau pris par les glaces. On aurait été en France plusieurs mois sans recevoir de ses nouvelles , mais on serait demeuré tranquilles et sages; Cambacércs, comme de coutume, eût mené les affaires au nom dé l'fLmpereur , el tout aurait marché comme s'il eût été présent. L'hiver en Russie eût pesé sur tout le monde; fengourdissement eût été général. Le printemps fût revenu aussi pOur tout le monde ; chacun- se fût réveillé à la fois, et l'on

( 477 ) sait que les Français ne sont jamais les derniers.

Après l'incendie, on pouvait prendre le parti de marcher sur Pclersbourg ; la cour le craignait , el avait fait évacuer sur Londres ses archives , ses trésors les plus précieux ; elle avait appelé de la Polodie l'armée de ramiial Tchilchagow pour couvrir cette capitale. Considérant cpi'il y avait aussi loin de Moscou à Saint-Pétersbourg , que de Smolensk à Saint-Pétersbourg, Napoléon préféra aller passer l'hiver à Smolensk, sur les confins de la IJthuanie, sauf, au printemps , à marcher sur Pétersbourg. Si , au lieu d'être en novembre , on eut été au mois d'août , l'armée française eût marché sur Pétersbourg; elle ne se relira pas sur Smolensk parce qu'elle était battue, mais bien pour hiverner en Pologne.

Evarualion de Moscou.

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