CHAPITRE XII
2 0 mars.
Na'ssance
Naissance du B.oi de Rome. — Mésintelligence avec la Russie. — Espérances des Polonais.
-L'année 181 i , qui devait être îa dernière époque heureuse de la carrière de Napoiii.Ko;deKoirie. léou , s'anuonça en comblant tous ses vœux. Le 20 mars, Marie-Louise lui donna un fils. Dans celte circonstance, où les jours de l'impératrice coururent les plus grands dangers. Napoléon oublia qu'il était Empereur, et ne laissa voir que le Tneilleur, le plus tendre des époux. La vie de la mère et de l'enfant dépendaient d'une opération terrible: le clnrurgien Dubois n'osa rien entreprendre sans avoir consulté f Empereur : « Ne pensez qu'à la mère, lui dit « Napoléon, et traitez l'impératrice comme « une bourgeoise de la rue St.-Dcnis. » Il accourut lui-même près du lit de Marie- Louise, In soutint, l'encouragea pendant la
fiise. Ce ne fut qu'au bout d'une demiheure de te'avail que l'enfant vint au nionde par le secours des fers ; mais on le crut mort; il ne donna pas le moindre signe de vie pendant sept minutes; Napoléon était dans la plus cruelle anxiété. Enfin, l'enfant respira : l'Empereur se précipita aussitôt à la porte du salon, où tous les dignitaires se trouvaient réunis, et s'écria, en l'ouvrant : « C'est un roi de Rome! »
Le projet de Napoléon était, dès que la pai x eût régné en Europe, de faire voyager son fils dans toute la France pour lui faire faire son apprentissage royal , et l'associer ensuite à l'Empire. Alors la Dictature de l'Empereur eût fini, et le règne constitutionnel de son fils eût commencé. Paris fût devenue la capitale du monde, et les Français l'envie des nations. Mais ces beaux projets ne furent qu'un rêve.
Depuis quelques temps il s'était élevé de la mésintelligence entre la France et la Russie : la France reprochait à la Ptussie la violation du système continental. La Russie exigeait ime indemnité pour le duché d'Oldemlx)urg , et élevait d'autres prétentions. Des rassemblemens russes s'appro-
Mesl/Kelligence avec la Russie.
chaient du duché de Varsovie, et une année française se formait au nord de l'Allemagne. Cependant, on était encore loin d'être décidé à la guerre ; mais tout-à-coup une nouvelle armée russe se mit en marche vers Varsovie ; en même temps une note insolente était présentée à Paris, comme ultimatum, par l'ambassadeur de Russie, qui, au défaut de son acceptation, menaçait de quiller Paris sous huit jours.
Napoléon crut alors la guerre déclarée.
Depuis long-temps il n'était plus accoutumé à un pareil ton ; il n'était pas dans l'habitude de se laisser prévenir : il pouvait marcher contre la Russie à la tête du reste de l'Europe : l'entreprise était populaire , la cause européenne ; c'était celle du bon sens et des vrais intérêts , celle du repos et de la sécurité de tous : c'était le dernier effort qui restait à faire à la France ; ses destinées, celles du nouveau système européen étaient au bout de la lutte. La Russie était la dernière ressource de l'Angleterre ; la paix du globe était en Russie, et le succès ne devait point être douteux. Ce succès aurait consacré une balance, des combinaisons nouvelles qui eussent fait disparaître les périls
( 45? ) des temps et les remplacer par un avenir tranquille. L'ambition n'entrait pour rien dans les vues de Napoléon : en relevant la Pologne , cette véritable clé de toute la voûte, il ne prétendait rien acquérir: il ne se réservait que la gloire du bien , les bénédictions de l'avenir.
Napoléon partit de Paris le 9 mai, et ar- ,,,, riva à Dresde le 26. L'empereur d'Autriche, Emrevue
1 • 1 T» 1 • 1 ''* Dresde.
le roi de Prusse et tous les souverains du Rhin à la Baltique s'étaient réunis dans cette capitale, oii furent abjurées les conférences d'Erfurlh. Cette entrevue fut l'époque de la plus haute puissance de Napoléon : il y parut le roi des rois. Le luxe et la magnificence de sa Cour lui donnaient l'air d'un roi d'Asie : à Dresde comme à Tilsitt, Napoléon gorgea de diamans iows ceux qui l'approchèrent.
L'Empereur quitta Dresde pour aller se mettre à la tète de la Grande-Armée : elle était forte de quatre cent mille hommes d'infanterie, de soixante-dix mille cavaliers et de plus de mille bouches à feu: dans ces masses effrayantes étaient compris pour un quart les divers contingens des souverains alliés de Napoléon.
( 458 ) Teniaiires Toutcfois, arfivë à la frontière, Napoléon,
pour'^vUeT auquel la Russie avait déclare la guerre en la guerre, retirant son ambassadeur, crut devoir envoyer le sien , M. de Lauriston , à l'empereur Alexandre à Wilna; il fut refusé.
Cependant, Alexandre et Napoléon étaient dans Tattitude de deux bravaches, qui, sans avoir envie de se battre , cherchaient à s'effrayer mutuellement. Napoléon se serait volontiers passé de faire cette guerre ; il était entouré de circonstances inopportunes, et tout ce qu'il apprit depuis, lui donna l'assurance qu'Alexandre en avait encore bien moins envie. M. de Piomanzof,. qui avait conservé des relations à Paris, et qui , plus lard , au moment des échecs éprouvés par les Russes, fut fort maltraité par Alexandre, pour la résolution qu'il lui avait fait prendre, l'avait assuré que le moment était venu où Napoléon, embarrassé, ferait des sacrifices pour éviter la guerre ; (|ue l'occasion était favorable , qu'il fallait la saisir; qu'il ne s'agissait que de se mon- Irer et de parler ferme; qu'on aurait les indemnités du duc d'Oldembourg ; qu'on acquerrait Dantzick, et que la Russie se créerait une immense considéra fion eai Europe.
Telle était la clé du mouvement des troupes russes et de la note insolente du prince Kourakin, qui, sans doute, n'était •pas dans le secret , et qui avait eu le tort , par son peu d'esprit , d'exécuter ses instructions trop à la lettre. La même présomption, le même système amena encore le refus de recevoir M, de Lauriston à Wilna.
A peine Napoléon eut-il ouvert la cam- commcncemem pagne , que le masque tomba ; les vrais senlimens des Russes durent se montrer.
Au bout de trois à quatre jours, frappé des premiers succès de l'armée française, Alexandre envoya dire à Napoléon que, s'il voulait évacuer le territoire envahi, et retourner au Niémen, il allait traiter. Mais Napoléon , à son tour, prit celte démarche pour une ruse. Il venait de prendre l'armée russe en flagrant délit , tout était culbuté et en désordre ; il avait coupé Bagration , et pouvait espérer de le détruire ; il crut donc qm'oB «e voulait que gagner du temps, pour se rallierai se sauver. Nul doute que, s'il eut été convaincu de la bonne foi d'Alexandre, Napoléon n'eût accédé à sa d-emande, U serait rev^iu au Niémen , et les Rusfses n'ei'issentt pas passé la 1>wifia :
"Wilna eût ëlé neutralise ; Napoléon et Alexandre s'y seraient rendus chacun avec un ou deux bataillons de leur garde , ils eussent traité en personne , et se seraient séparés bons amis.
Mais le destin régla autrement les choses. Napoléon entra à Wilna le 28 juin, enflé de ses premiers succès. Déjà il avait an-nonce à son armée que la paix qu'il conclurait porterait avec elle sa garantie et mettrait un terme à cette orgueilleuse influence que la Russie exerçait depuis cinquante ans sur les affaires de F Europe.
Projets L'impulsion avait été donnée pour pré-
de Napoléon p^j-gp ]gg grauds chaugcmens que l'Empereur se proposait d'opérer en faveur de la nation polonaise. Une dépulation de la diète du grand duché de Varsovie se rendit près de Napoléon à Wilna, pour lui annoncer que la diète générale s'était constituée en confédération de la Pologne, et qu'elle avait déclaré le royaume de Pologne rétabli dans ses droits. « Dites , Sire , que le royaume de Pologne existe, s'écria le président de la députation, et ce décret sera pour le monde l'équivalent de la réalité. >v Napoléon répondit à cette députation pair
( 46i ) ces phrases, qui décelaient l'embarras de sa position: « Dans ma situation , j'ai beau- « coap d'intérêts à concilier, beaucoup de « devoirs à remplir. Si j'avais régné pen- « dant le premier, le second et le troisième « partage de la Pologne, j'aurais armé mes « peuples pour la défendre.... J'aime votre «< nation.... J'autorise les efforts que vous « voulez faire. C'est entièrement dans l'una- « niniité de sa population que vous pouvez « trouver l'espoir du succès. Je dois ajou- « ter que fai garanti à V empereur d'Au- <( triche T intégrité de ses domaines. »
Napoléon sentait que le rétablissement de la Pologne, par les armes de l'empire, était une entreprise hasardeuse, périlleuse même , dans laquelle la France devait lutter contre ses amis et contre ses ennemis. Il ne se dissimulait pas les difficultés qu'il aurait à éprouver en rétablissant ce royaume , puisque ce grand œuvre politique devait contrarier les intérêts apparens de ses alliés.
Ainsi , le mariage de Napoléon avedi la fdle de l'empereur François , fut encore la cause indirecte de l'indécision qu'il mit à réorganiser la nation polonaise. En agis-
sant autrement, Napoléon n'aurait probablement pas eu à gémir si amèrement sur les suites de la campagne qu'il venait d'entreprendre.