CHAPITRE XIX
Séjour de ISapoléon à lîle d'Elbe. -—Son retour à Paris.
Prise LiE 5 mai , à six heures du soir, Napoléon e poKiession. ^]^ j^^j-j^jj^.^ à Porto-Ferrajo , OU il fui reçu
par le général Dalesme, commandant français. « Général, lui dit l'Empereur, j'ai saicrifié mes droits aux intérêts de ma patrie, et je me suis réservé la propriété et la souveraineté de l'île d'Elbe ; faites connaître aux habitans le choix que j'ai fait de leur île pour mon séjour, dites-leur qu'ils seront toujours pour moi l'objet de mon intérêt le plus vif » Le maire présenta les clés de la ville à Napoléon , qui choisit la mairie pour son palais. Le grand-maréchal du palais , comte Bertrand , le lieutenant-général d'artillerie , comte Drouot ; le général Cambronne, et quelques autres braves fidèles, formèrent d'abord la cour du nouveau sou-
exécutes i l'île d'F.ltje.
verain. Bientôt sa mère et sa sœur, la princesse Borghèse, vinrent partager cl adoiicir son exil.
Napoléon ordonna et fit exécalcr de Travaux grands travaux dans Tile ; des routes furent percées dans tous les sens; des quais, des magasins furent construits sur les ports ; . plusieurs belles maisons s'élevèrent au milieu et dans les environs de Porto-Ferrajo ; les meilleurs peintres de Tltalie se disputaient rhonneur d'y travailler, et sollicitaient comme une faveur de pouvoir les embellir.
De nouvelles couleurs, un nouveau pavillon, furent adoptés pour l'île d'Elbe; ce pavillon était blanc et amarante, parsemé d'abeilles. Il devint le premier de la Méditerranée , et le plus respecté. Il était sacré même pour les Barbaresques , qui faisaient souvent des présens aux capitaines elbois, en leur disant qu'ils acquittaient la dette de Moscou.
Napoléon paraissait résigné et tranquille sur son rocher; mais ses yeux, ses pensées étaient toujours tournés vers la France. L'idée qu'il put un jour débarquer sur le? côtes de France, pour faire la guerre au
Pavillon le l'iie d Elbe.
roi , n'était pas admise ; elle n'avait été prévue par aucune puissance, grâce aux libellistes. Il y avait bien une corvette anglaise qui croisait entre Gênes, Livourne, Civilta-Vecchia et lîle d'Elbe; mais elle n'avait aucune mission relative à Napoléon que celle de se comporter convenablement, et de rendre aux Français de Tîle d'Elbe tous les petits services en son pouvoir: ce bâtiment servait au colonel Campbell , commissaire désigne par Castelreagh, tant pour ses commissions, que pour la traversée des voyageurs anglais qui, de Livourne ou de Gênes, voulaient se rendre à l'île d'Elbe.
De'iâiis Cette île, située à deux lieues des cotes
sur Vile d'Elbe, ^p Piombiuo , a sept ports ou anses de débarquement , oît il arrive et d'où il part tous les jours un grand nombre de bâtimens français , italiens , etc. Plus de quatre cents, depuis sept jusqu'à cinquante tonneaux, appartiennent aux insulaires, et sont employés pour le transport des vins ou du minerai , pour le service des salines et de la madrague, ou pour Tapprovisionnement de l'île. En oulre de cela, des centaines de felouques, depinques napolitaines, génoises, etc.
stationnent dans ces parages pour pêcher ; et , enfin , il n'est pas de mois , il n'est pas de semaine où il ne mouille à Porto-Ferrajo, ou à Porto-Longone, un grand nombre de bâlimens barbaresques , espagnols, portugais, français, génois, toscans ou napolitains , qui vont s'y réfugier contre la tempête. Les communications étaient donc faciles, et elles ont toujours été fréquentes et libres entre tous les ports de la Méditerranée et l'île d'Elbe. Dans l'espace de neuf mois plus de cent officiers français ou italiens étaient arrivés successivement à Porto-Ferrajo , avec leur uniforme et leur épée , ayant des passeports en règle, et venant en droite ligne de France, de Corse, de Gênes, de Livourne, de Piombino , de Civitta-Vecchia ou de Naples ; tous avaient causé plus ou moins long-temps avec Napoléon ; tous avaient tâché de s'en faire reconnaître en lui parlant des traits de bravoure qui les avaient fait distinguer, et lui avaient donné des nouvelles de ce qui se passait en France et en Italie.
Dès Fontainebleau, Napoléon avait prévu uée du retour la possibilité de son retour en France ; il pensait déjà que, si les Bourbons s'obsti-
en France.
( 5(i2 ) liaient à vouloir continuer une troisième dynastie , il n'aurait pas tardé à reparaître. En effet , leur entourage , de fausses démar ches , réhabilitèrent sa popularité , et le firent désirer. I^es papiers publics , que Napoléon lisait avec avidité , l'instruisirent de la disposition des esprits en France : ils lui apprirent que les factions s'agitaient, que les partis se formaient , que la guerre civile devenait imminente, et que toutes ses horreurs allaient éclater de nouveau sur la patrie. Une conspiraticm existait, mais son retour n'en était pas l'objet.
D'un autre côté , le congrès de Vienne avait décidé de le transporter à Sainte -Hélène , et de violer toutes les stipulations du traité de Fontainebleau. Napoléon , qui n'ignorait pas celte décision, résolut de rentrer en France ; son parti fut pris, mais il en garda le secret jusqu'au dernier moment.
,8i5. Le 26 février, le bataillon de la garde, les
26 février aytres soMats , et les officiers de la maison in'iie d'Elbe, de Napoléon, reçurent ordre de s embarquer; tous pensaient qu'ils allaient débarquer à Naples ou sur quelque autre point de l'Italie. A huit heures du soir, Napoléon
mit le pied sur le brick V Inconstanl . et s'é'cria comme César : Le sort en est. jeté ! Les officiers, les soldats de la flotille interrogeaient silencieusement Napoléon, tout le monde brûlait d'apprendre où l'on allait. Au bout d'une heure de marche, il rompit le silence : « Grenadiers , dit-il , nous allons en France , nous allons à Pai'is. » A ces mots , la joie cessa d'être inquiète, tous les visages s'épanouirent, et les cris de vive la France! vive Napoléon! retentirent sur les sept bâtimens composant la flottille.
Au moment du départ de l'île d'Elbe, la corvette anglaise était à Livourne ; on n'avait donc rien à craindre d'elle ; mais , le lendemain , on aperçut un brick de guerre français qui venait vent arrière sur Vinconstant. C'était le Zéphyre, commandé par le capitaine Andrieux. Le capitaine de Vlnconsiant proposa d'aborder ce brick, et de l'enlever ; mais Napoléon repoussa cette idée comme absurde , excepté dans le cas oii l'on serait forcé d'en venir aux extrémités. Il ordonna à ses grenadiers de se cacher dans l'entrepont. Les deux bricks furent bientôt à portée de la voix, et se firent les saluts d'usage sur mer. Le com-
1 ' mars.
Arrivée
au t^olfe Jii.in.
( 564 ) mandant du Zéphirc ayant reconnu le brick de rîle d'Elbe, demanda des nouvelles de l'Empereur, et l'Empereur lui repondit lui-même, avec un porte-voix, qu'il se portait fort bien. Le capitaine Andrieux ne se douta nullement de la proie qu'il laissait échapper.
Avant de quitter l'îir d'Elbe, Napoléon avait rédigé deux ])r()clamations , mais lorsqu'il voulut les faire mettre au net , personne ne put les déchiffrer. Il les jeta dans la mer et en dicta deux autres , l'une , adressée à l'armée , l'autre au peuple français. Tous ceux qui savaient écrire furent engagés à en faire des copies : les tambours, les bancs , les bonnets servirent de pupitres, et chacun se mit gaîment à l'ouvrage.
Les généraux, les officiers firent aussi une adresse à l'armée. Elle était à peine achevée que l'on aperçut au loin les côtes d'Antibes. Le sol sacré de la France fut salué avec enthousiasme.
Le i" mars, à trois heures, la flottille mouilla au golfe Juan , et à cinq heures Napoléon mit pied à terre, non sans éprouver la plus vive émotion. Le bivouac fut établi dans un champ ifolivicrs. Vingt-cinq gre-
nadicrs cl un oflicicr de la garde furent aussitôt envoyés à Anlibes pour sonder les dispositions de la garnison , et la débaucher si ces dispositions paraissaient favorables ; mais, entraînés par leur ardeur, les grenadiers entrèrent dans la place aux cris de viœ l'Empereur/ Le conimandant fit lever le pont-levis, et les retint prisonniers. En apprenant cet échec , quelques officiers émirent l'opinion de marcher sur Antihes, et de l'enlever de vive force , afin de pr^'S^tjnir le mauvais effet que pouvait produire la résistance de cette place. Napoléon leur lit observer que la prise d'Anlibcs ne faisait rien à la conquête de la France , que les momens étaient précieux, qu'il fallait voler, et remédier à l'événement d'Anlibcs, en marchant plus vile que la nouvelle. Dans la soirée, on amena au bivouac un postillon de belle livrée , appartenant au prince de Monaco : ce postillon arrivait de Paris avec le prince. Napoléon le questionna , et reçut de cet homme du peuple l'assurance que son nom était dans toutes les bouches, et qu'on le regrettait hautement partout : ce témoignage fit plaisir à Napoléon.
Il se plut aussi h interroger quelques
sur Grenoble.
paysans qui s'étaient approches du bivouac; l'un d'eux , ancien militaire , voulut absolument suivre Napoléon , qui dit en riant au comte Bertrand : « Voilà déjà un renfort. »
Marche Lc bivouac fut rompu au lever de la lune,
et Napoléon se mit en marche pour Paris, à la tête de cinq cents hommes de sa garde, de deux cents chasseurs corses, et de cent lanciers polonais. Ceux-ci n'ayant pu embarquer leurs chevaux , en avaient emporté l'équipement, et marchaient gaîment courbés sous ce poids. Napoléon ne s'arrêta pas à Cannes ; il traversa la ville de Grasse le matin, et fit faire halle sur une hauteur un peu au delà. Il y fut bientôt entouré de la population de cette ville, et il parcourut cette itîullitude comme il l'eut fait à un cercle des Tuileries : ce furent la même attitude, les mêmes demandes que s il n'eût jamais quitté la France : l'un se plaignait à l'Empereur de n'avoir pas encore reçu sa pension ; l'autre priait qu'on voulut bien augmenter la sienne ; la croix de celui-ci avait élé retenue dans les bureaux , celui-là deuîandait de ravnncemeiil , ef , il lui fallut recevoir u\w (bule de pétillons qu'on venait
( 567 ) d'écrire à la hâte, et qu on lui remettait comme s'il arrivait de Paris, faisant une tournée départementale. Napoléon croyait trouver à Grasse une route qu'il avait ordonnée ; elle n'avait pas été exécutée ; il fallut se résoudre à laisser dans celte ville sa voiture et les quatre pièces d'artillerie qu'il avait débarquées , et passer par des dédiés difficiles et pleins de neige. Néanmoins, il marchait comme l'éclair: le succès devait être dans sa célérité. Le soir, il coucha au village de Cerenon, après avoir fait vingt lieues. Le 3 mars, il arriva à Raréme; le 4, à Digne, et le 5, à Gap. Ce tut dans cette ville qu'il fil imprimer, pour la première fois, ses proclamations : elles se répandirent avec la rapidité de la pensée : le 6, Napoléon quitta Gap à midi, et alla à Gorp. A mesure qu'il avançait , toutes les populations se prononçaient avec ardeur.
Toutefois, l'Empereur n'était pas sans de vives inquiétudes: les habilans, il est vrai, accouraient en foule sur sa route ; mais il n'avait encore vu aucun soldat. Ce ne fut ((u'enlre la Mure et Vizille, que le général C^ambronne, marchant à lavant-garde avec quarante grenadiers , rencoijtra un ba-
lenronire
i-s preinière;
Iroiipes.
Entlioiisi.Tsnif
«JffS pO]luI.ltlllI15
taillon envoyé de Grenoble pour fermer le passage. Le chef de ce bataillon refusa de parlementer. Napoléon n'hésita pas ; il s'avança seul : cent de ses grenadiers le suivaient à quelque distance , les armes renversées. La vue de l'Empereur , son chapeau , sa petite redingotte grise firent un effet magique sur les soldats , qui demeurèrent immobiles : arrivé à quelques pas d'eux , il s'arrêta, effaça sa poitrine, et s'écria : « S'il « est parmi vous un soldat qui veuille tuer <f son général, son Empereur, il le peut: « me voilà. » Le cri unanime de vive l' £771- -pereur ! fut leur réponse. Napoléon alla droit alors h un vétéran dont le bras était chargé de chevrons, et, le prenant rudement parla moustache , il lui demanda s'il aurait eu le cœur de tuer son Empereur. Le soldat, les yeux mouillés de larmes, mit la baguette dans son fusil pour montrer qu'il n'était pas chargé. « Tiens, regarde si j'aurais pu te « faire beaucoup de mal : tous les autres ♦< sont de même. » Napoléon commanda au bataillon un demi tour à droite, et tout marcha sur Grenoble,
Tous les paysans duDauphiné bordaient les routes , ils étaient ivres el furieux de
( 569 ) joie. Quand le premier bataillon hésitait encore , il s'en trouvait des milliers sur les derrières qui chercliaient à le décider par leurs cris de vwe l Empereur ! tandis qu'une foule d'autres étaient sur les derrières de Napoléon, excitant la petite troupe à s'avancer, l'assurant qu'il ne lui serait fait aucun mal. Une vallée surtout offrit le spectacle le plus touchant qu'on puisse imaginer : c'était la réunion d'un grand nombre de communes, ayant avec elles leurs maires et leurs curés. Du milieu de cette foule sort un des plus beaux grenadiers de la garde, qui manquait depuis le débarquement , et sur lequel on avait formé des doutes; ses veux étaient remplis de grosses larmes de joie : il tenait dans ses bras un vieillard de quatre-vingtdix ans. C'était son père qu'il était allé chercher, et qu'il avait conduit au milieu de cette multitude, pour lui pi'ocurer le plaisir de voir l'Empereur avant de mourir.
Bientôt après, on entendit au loin de nom- Arrivée breuses acclamations : c'était le 7" de ligne, commandé par Labédoyère , qui venait se joindre à Napoléon. Les deux troupes, impatientes de se réunir , rompirent leurs rangs, et coururent s'embrasser, aux cris de
(le Labédoyère.
( 570 ) vive ISapoléon ! vive la garde ! vive le septième f d\or s, l'impulsion fut prononcée, et . la question à peu près décidée.
En continuant sa marche sur Grenoble , Napoléon fut arrêté par un jeune négociant, officier de la garde nationale : «< Sire , lui « dit-il , je viens offrir à V. M. cent mille << francs et mon épée. — J'accepte l'un et " l'autre , lui répondit Napoléon ; restez « avec nous. »
Un peu plus loin , il fut rejoint par un déiachement d'officiers.
Cependant, le général Marchand commandant à Grenoble, et le préfet s'étaieni déclarés contre Napoléon. Les remparts étaient couverts par le troisième régiment du génie, composé de deux mille vieux soldats ; par le 4" régiment d'artillerie de ligne , dans lequel Napoléon avait servi ; des deux autres bataillons du 5^ de ligne , et des hussards du quatrième.
Enirée Napoléou arriva sous les murs de Greno-
Grenobie. j^j^, ^ \\Yx\l hcurcs du soir ; la célérité de sa marche avait déjoué toutes les mesures ; on n'avait pas eu le temps de couper les ponts; mais les portes de la ville étaient fermées , et le commandant de la place refusa de les
( 57 O ouvrir. Une circonstance qui doit caractériser spécialement cette époque sans pareille, c'est que les soldats ne manquèrent pas jusqu'à un certain point, ni de discipline, ni d'obéissance envers leurs chefs ; seulement, ils employèrent , pour leur compte, la force d'inertie, comme un droit (ju'ils auraient cru leur appartenir. C'est ainsi qu'on vit le premier bataillon exécuter toutes les manœuvres commandées, ne vouloir pas communiquer ; mais il ne chargea point ses armes : il n'aurait pas tiré. Devant Grenoble, toute la garnison sur les remparts criait vive l'Empereur; on se donnait les mains par les guichets ; mais on n'ouvrait pas , parce que les supérieurs l'avaient défendu. Il fallut que Napoléon fît enfoncer les portes, ce qui s'exécuta sous la bouche de dix pièces d'artillerie des remparts chargées à mitraille.
Du reste il n'est point de bataille où Napoléon ait couru plus de dangers qu'en en- Irant à Grenoble. Les soldats, les habilans se jetèrent sur lui avec toutes les apparences de la rage ; on frémit un instant, on eût pu croire qu'il allait élre mis en pièces; il fut enlevé lui et son cheval ; mais ce n'était que
( 572 ) le déiire de la joie. A peine commençait-il à respirer dans l'auberge où il avait été déposé, qu'un redoublement de tumulte se fit entendre : c'étaient les portes de la ville que les habitans venaient lui offrir , au défaut des clés qu'on n'avait pu lui présenter.
Une fois dans Grenoble, Napoléon, devenu une véritable puissance , eut pu nourrir la guerre, s'il fût venu nécessaire de la taire: il jugea que tout était décidé, et se crut assuré d'aller à Paris.
Le lendemain de son entrée à Grenoble , le clergé, l'état-îiiajor , la cour impériale , les tribunaux et toutes les autorités civiles et militaires, allèrent reconnaître Napoléon, et lui offrirent leurs félicitations. L'audience finie, il passa la revue de ki garnison, forte de cinq à six mille hommes, qu'il fit partir immédiatement pour Lyon.
Le 9 mars, aprèsavoir rendu trois décrets qui signalèrent le rétablissement du pouvoir impérial , Napoléon se mit en route pour Lyon, et alla coiiclier à Bourgoing: la foule et l'enthousiasme allaient en augmentant. lomars Ou approchaît de Lvou. Napoléon s'était
KMirée à Lyon, j-^jj. (Jevanccr par des émissaires qui le firent prévenir que le comte d'Artois , le duc
( 57--. ) (l'Orléans et le maréchal Mac.donald , voulaient défendre la ville, et qu'on allait couper le pont Morand et le pont de la Guillottière. Il rit de ces préparatifs, parce qu'il n'avait aucun doute sur les dispositions des Lyonnais , encore moins sur celles des soldats. En effet , une reconnaissance du 4^ de hussards étant arrivée à la Guilloltière , elle y fut accueillie par l'immense population de ce faubourg si patriote , aux cris de iwe r Empereur! Napoléon mit à profit ccpremiermouvement d'enthousiasme, en se portant au galop au faubourg de la Guillotlière. Le maréchal Macdonald était parvenu à faire barricader le pont de la Guilloltière , et y conduisait en personne deux bataillons d'infanterie , lorsque les hussards débouchèrent de la Guillottière, et se présentèrent devant le pont , précédés , entourés et suivis de toute la jeunesse du faubourg ; le maréchal contint les soldats pendant quelques momens; mais, émus, séduits, entraînes par les provocations du peuple et des hussards , ils se jetèrent sur les barricades, les brisèrent , et furent bientôt dans les bras et dans les rangs des soldats de Napoléon. A cinq heures du soir la garnison tout en-
(574 ) tière s'élança au-devanl derEmpereur. Une heure après, l'armée impériale prit possession de la ville. Napoléon y fit son entrée a sept heures , seul , en avant de ses troupes, mais précédé et suivi d'une foule immense , qui faisait retentir l'air de ses acclamations. Durant les quatre jours que Napoléon demeura à Lyon, il y eut constamment plus de vingt mille âmes sous ses fenêtres : les cris ne discontinuèrent pas. C'était comme an souverain qui n'aurait jamais quitté ses sujets: il signait des décrets , expédiait des ordres, passait des revues , recevait toutes les administrations ; toutes les classes de citoyens s'empressaient de faire preuve de dévouement. Il n'y eut pas jusqu'à la garde nationale à cheval , composée de ce qu'il y avait de plus ardent dans le parti opposé, qui ne sollicitât l'honneur de garder sa personne : ils furent les seuls maltraités. « Je vous re- « mercie de vos services, leur dit Napoléon; « nos institutions ne reconnaissent point " de gardes nationales à cheval, et d'ail- « leurs votre conduite envers M. le comte « d'Artois m'apprend ce que vous feriez si « ia fortune venait à m'abandonner ; je ne « vous soumettrai pas à cette nouvelle
( 575 ) « épreuve. >» Kii eilet en quittant Lyon , M. le comte d'Artois n'avait trouvé qu'un seul de ces gardes nationaux qui se dévouât à le suivre. Napoléon apprit la fidélité de ce volontaire , et le décora de l'étoile de la légion, en disant qu'il n'avait jamais laissé une belle action sans récompense.
Napoléon, dans Lyon, administrait déjà par des actes publics, avec cette précision, cette fermeté cette confiance compagne d'une stabilité non interrompue: rien en lui ne laissait apercevoir la trace des grands revers qui avaient précédé, ou deschances immenses qui pouvaient suivre.
A peine sorti de Lyon, Napoléon fit écrire au maréchal Ney, alors à Lons-le-Saunier avec son armée , qu'il eût à mettre ses troupes en marche, et à venir le joindre. Le maréchal Ney était parti de Paris tout au roi . mais , au milieu de l'entraînement général, abandonné par ses soldats , frappé des proclamations de Napoléon , des adresses du Dauphiné, de la défection des troupes de Lyon, de l'élan des provinces voisines et des populations environnantes , Ney , l'enfant de la révolution, se livra au torrent, et publia son fameux ordre du jour. Il est de
fait que Ney, au lieu de commander à ses troupes , fut commandé par elles , el qu'il ne se décida à abandonner le parti du roi pour se tourner du parti de Napoléon, que parce que déjà la plus grande partie de ses régimens Pavaient abandonné , et que le reste allait se déclarer. Dès ce moment , il correspondit avec le grand-maréchal, faisant fonctions de major-général ; on savait où étaient ses troupes, et quel jour elles arriveraient à Auxerre. Toutefois, Ney, se rappelant sa conduite à Fontainebleau , écrivit à Napoléon que tout ce qu'il venait de faire était principalement en vue de la patrie , et que , sentant qu'il avait dû perdre sa confiance , il allait se retirer chez lui ; mais Napoléon lui fit répondre de venir le joindre . qu'il le recevrait comme le lendemain de la bataille de la Moscowa.
Marche deLyon Napoléou coucha à Maçon le i3, et le lendemain à Châlons. 11 n'avait plus besoin , comme à Grenoble et a Lyon , d'attendre aux portes des villes ; le peuple et les magistrats accouraient à sa rencontre, et se disputaient Ihonneur d'être les premiers à lui offrir leurs hommages.
A Clîâlons , Napoléon fut fort étonné de
à Paris.
( 577 ) voir des caissons et de l'artillerie ; on lui apprit alors que ces canons e'iaient destinés à agir contre lui , mais qu'on les avait arrêtés au passage pour les lui présenter.
Napoléon marchait presque en pos!c ; nulle part il n'y avait ni combat, ni Inlte , ni opposition ; ce n'était à son aspect qu'un cliangement de décorations théâtrales. Il enlra le 17 à Auxerre, 011, pour la première fois, il fut reçu par un préfet. Le maréchal Ney arriva à huit heures du soir ; il se montra embarrassé, et ne demanda à Napoléon qu'une place parmi ses grenadiers. Effectivement, il s'était assez mal conduit envers l'Empereur; mais le moyen d'oublier un si beau courage et tant de belles actions! Napoléon lui sauta au cou, en l'appelant le brave des braves ^ et dès lors tout fut comme jadis.
Napoléon apprit en route que à.Qs Vendéens étaient partis de Paris déguisés en femmes et en soldats pour l'assassiner ; les ofllciers de sa maison redoublèrent de surveillance ; mais il semblait avoir pris a tache de défier les coups de ses ennemis ; il était sans cesse dans la foule, confondu avec le peuple et les soldats.
( SyS )
En avant de Fossard, on aperçut , rangés en bataille , les dragons du régiment du Pioi , qui avaient abandonne leurs officiers pour venir joindre Napoléon : il mit pied à terre, et aiia au-devant de ce régiment, qui le salua par les p!us vives acclamations. Aucun corps ne pouvait résister en voyant l'Empereur.
Quoique Napoléon eût appris que Ton avait fait de grands préparatifs pour lui disputer l'approclie delà capitale, il nVn continua pas moins sa marche rapide. S'il l'eût voulu , ou qu'il ne s'y fût pas opposé , il aurait pu arriver à Paris avec deux millions de paysans; mais il se borna à s'entourer des troupes qu'il rencontrait sur son passage. Les généraux Girard et Cambronne marchaient en avant avec quelques centaines de braves; celte avant-garde avait des cartouches ; l'armée de Napoléon traînait à sa suite une soixantaine de pièces de canon, afin de surmonter toute résistance qui lui serait opposée. Napoléon n'a pas dit au général Cambronne : « Yous ne brûlerez pas une amorce,» puisque cela ne dépendait pas de lui ; mais il lui a dit comme prédiction : « J'espère que vous ne tirerez pas un seul
coup de fusil,» et cette prediclioii s'accomplit.
Le 20 mars , à neuflieurcs du soir, Na- '^'^ poleon arriva a Paris comme a Grenoble, ^ . . comme à Lyon, à la fin d'une longue jour- ae Napoléon née de marclie , et à la tête des troupes mêmes qui avaient été réunies pour s^opposer à son entrée. Il ne voulut pas donner le temps de faire des préparatifs ])our entrer avec plus de pompe. Arrivé dans la cour des Tuileries, on se précipita sur lui, uiillc bras Tcnlevcrent et l'emportèrent en triomphe dans le palais. Les appartemens offraient en ce moment la réunion confuse d'une foiiîe immense de généraux, d'officiers, de fonctionnaires qui couraient dans tous les sens, s'embrassaient et épancbaient , sans contrainte, leur joie et leur ravîssemenl : les salles semblaient melaniorphosécs en un champ de balai lie, où des frères, des amis échappés inopinément à la mort', se retrouvent après la victoire. L heure av.ncée put seule mettre fin à ces scènes allendrissanlcs. Durant le reste de la soirée, Napoléon s'entretint longuement avec le duc d'Olrante et les aulrcs minisîres et dis^nitaires de l'Elal ; fous monîraleRt un merveilleux
ëlonneiiieiil de son arrivée h Paris. Napoléon leur rc'péfait sans cesse : « Ce sont les gens désinlcressés qui m'ont ramené dans ma capitale; ce sont les sous-lieutenans et les soldais qui ont tout fait: c'est au peuple, c'est à Tarmée que je dois tout, w
En effet, l'Empereur, qui avait eu l'instinct de l'incerliiude et de la mauvaise grâce que mettraient les maréchaux et les généraux à se ranger de son côté, avait élé, dans celle grande circonstance, fidèle à son principe de n'agir que sur les masses. Aucune conspiration ne fut ourdie pour son retour en France. A près son débarquement, on le sollicita souvent d'essayer de traiter avec quelques-uns des chefs, il répondit constamment: « Si je suis demeuré dans le cœur de la masse, je dois m'importcr peu des chefs; et, si je n'avais qu'eux, à quoi me serviraient -ils contre le torrent de la masse? » Ce torrent seul le porta à Paris.