‹ Histoire de Napoléon d'après lui-memeChapitre 48 sur 52 · CHAPITRE XVni · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVni

de Napoléon sur le deliors

Traité de Fontainebleau. — Départ de Napoléon pour l'île d'Elbe.

Idées A J'epoque douloureuse de la campagne de France , Napoléon se trouvait avoir plus de de la France, troupcs au-dchors qu'au-dedans : Dresde comptait une véritable armée ; une seconde était dans Hambourg ; une troisième à Dantzick : de nombreuses garnisons intermédiaires en eussent composé une quatrième, tant elles renfermaient des soldats français. Tous les efforts des alliés ne tendaient qu'à séparer ces braves de la France, et à y prévenir leur retour. On pouvait espérer qu'il viendrait à la pensée de quelque chef du dehors de mettre à profit ces forces et la circonstance de l'entrée enFrance des alliés, pour attaquer audacieusement leur propre territoire, les forcer à rétrograder, et dégager le sol sacré. La réunion en masse de ces

( 549 ) corps n'était pas impossible. L'agglomération des troupes de Dresde, Torgan, Magdebourg, Hambourg ,eût produit une armée formidable sur les derrières des alliés , capable de les enfoncer et de les compromettre. Elle eût pu aussi enlever Berlin , dégager les garnisons de l'Oder, secourir Dantzick , et insurger la Pologne, si bien disposée , ou toute autre entreprise audacieuse, brillante, inattendue , digne des Français.

Avant l'entrée des alliés en France, la moindre des choses eût pu faire changer les destinées de Napoléon , par la conclusion de la paix aux conférences de Francfort. Plus tard , lors des héroïques journées de Champ- Aubert , de Montmirail , de Vauchamp , de Montereau , de Craonne , la plus légère inquiétude sur les derrières aurait décidé la retraite des alliés, leur destruclion peut-être , et le triomphe de la France ; Napoléon avait donné des ordres dans ce sens, mais ils ne parvinrent point aux chefs. Ainsi , près de cent mille hommes furent perdus pour la France, en accomplissant routinement leurs destinées. Le foyer de ces hautes conceptions ne résidait qu'en Napoléon ; et là , où il n'était pas, les choses re-

devenaient abandonnées à leur marche ordinaire.

Regrets NaDoléon reerettail fort aussi, d'avoir

tfe Napoléon. ^ ^^ . . ,

cédé , lors de sa position à Saint-Dizier et à Doulevant, aux diverses considérations dont il se trouvait entouré, aux nombreuses suggestions dont il se vit assailli, et qui le ramenèrent, contre son gré, à Paris. Il manqua de caractère : il devait poursuivre imperturbablement toute sa pensée, continuer vers le Rhin, se renforçant de toutes les garnisons, s'entourant de toutes les populations insurgées, il eût eu en peu de jours une armée iTnmense. Murât lui serait aussitôt revenu; et lui et le vice-roi eussent été lui donner Vienne, si les alliés eussent osé lui prendre Paris. Mais les souverains alliés eussent frémi du périloù ils se trouvaient engagés; ils auraient reçu comme une grâce la letraite qu'on leur aurait accordée. Là se fût éteint le volcan des étrangers contre la France : on eût conclu la paix, et on l'eût observée sincèrement : chacun demeurait si fatigué ! on avait tant de blessures à soigner! on ne se serait pas au-dehors occupé d'autre chose. Quant au-dedans, un tel dénouement détruisait à jamais loutes les illusions, toutes les

( 55i ) iiialveillances , et lusait pour loujours toutes les opinions , tous les intérêts. Napoléon se rasseyait triomphant, entouré de ses invincibles bandes. Les populations héroïques et fidèles eussent servi de diapason à celles qui avaient chancelé ; ceux qui avaient tant montré le besoin du repos, en eussent été prendre; une génération nouvelle de chefs eût retrempé Texistence de l'Empire; on ne se serait plus occupé Cfue du bonheur intérieur, et la France aurait encore eu d'heureux jours

L'époque de Fontainebleau accumula sur Napoléon, et presque en un instant, toutes les peines morales dont il est possible d'être affligé. Vaincu par la défection, non par les armes, il eut à éprouver tout ce cjuipeul in(iigncr une grande ame, ou briser son cœur. Ses compagnons Tabandonnèrenl , ses serviteurs le trahirent ; l'un livra son armée , l'autre son trésor ; ceux qu'il avait élevés , comblés, furent ceux qui l'abattirent.

Ce Sénat qui l'avait tant loué, ce Sénat c[ui , la veille encore, lui fournissait à profusion des hommes pour combattre les ennemis , n'hésita pas le lendemain à se faire le vil instrument de (ies mêmes ennemis ;

Pciiips morales de Napoléon,

FonlaineLleau.

etj sous l'impulsion de leurs baïonnettes , il reprocha, il imputa à crime ce qui fut son propre ouvrage ; il brisa lâchement l'idole que lui-même avait cre'ée , et qu'il avait si servilement et si bassement encensée. Enfin , et ce dernier coup fut le plus sensible poiu" Napoléon , sa femme, son fils lui furent enlevés ; en dépit des traités et des lois , en opposition à la morale , on s'en empara , et il ne doit plus les revoir ! Traite de C'cst BU milicu dc lant de maux, qu'on

présenta a Napoléon le traité de Fontainebleau du 1 1 avril , qui venait d'être rédigé à Paris par les ministres des puissances alliées. Ce traité avait été discuté sans lui , et contre son gré. Il lui paraissait humiliant et inutile. Survivant à tant de grandeurs, il suffisait à Napoléon de vivre désormais en simple particulier: il avait honte qu'un si grand sacrifice offert à la paix du monde, se trouvât mêié à des arrangemens pécuniaires. A quoi bon un traité, puisqu'on ne voulait pas régler avec lui ce qui concernait les intérêts de la France.^ Du moment qu'il ne s'agissait plus que de sa personne , il n'y avait plus de traité à faire. Napoléon était vaincu , il cédait au sort des armes : seule-

( 553 ) raenl il demandait à n'être pas prisonnier de guerre , et pour cela un simple cartel suffisait.

Vainement chercha-i-on à le ramener sur sa situation personnelle , son existence , ses besoins à venir. « Et que m'importe , ré- « pondit-il toujours, un petit écu par jour « et un cheval , voilà tout ce qui m'est né- « cessaire. » On eut toutes les peines du monde à lui faire ratifier ce traité, et on ne l'obtint qu'en alléguant de grandes vues politiques.

En effet, si Napoléon avait voulu traiter sensément , il eût obtenu le royaume d'Italie, la Toscane ou la Corse, tout ce qu'il aurait voulu; sa décision fut une faute de son caractère, une boutade de sa part, un véritable excès de tempérament. Il avait pris du dégoût et du mépris pour tout ce qui l'entourait; il en prit pour la fortune, qu'il se plut à braver. Il jeta les yeux sur un coin de terre ou il pût être mal , et profiter des fautes que l'on ferait : il se décida pour l'île d'Elbe.

Dans l'excès de son mépris des hommes et des choses , Napoléon écrivit à l'impératrice que l'on devait s'attendre à

lo avril.

Dernière

allocution

i sa garde. i

tout, que tout était possible, même sa m.orî (i).

Le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe fut relardé par le parti, qui craignait de le voir aussi près de la France. Toutes les difficultés furent enfin levées par le zèle infatigable du duc de Yicence.

Dans la matinée du 20 avril, Napoléon se montra à sa garde, qui n'avait pas de Napoléon ccssé dc l'cntourcr dans les jours de maleur.

« Généraux , officiers , sous-officiers et « soldats de ma vieille garde , leur dit Na- « poléon d'une voix attendrie, je vous fais « mes adieux : depuis vingt ans je suis «' content de vous ; je vous ai toujours « trouvés sur le chemin de la gloire.

« Les puissances alliées ont armé toute « l'Europe contre moi ; une parlie de l'ar- « niée a trahi ses devoirs, et la France elle- « même a voulu d'autres destinées.

(i) Les Mémoires venus de Sainte-Hélène ne donnent aucun détail sur le mystérieux événement de la nuit du ii au i3 avril: il paraît que Napoléon a voulu garder le silence sur son suicide (Voyez le Manuscrit de i8i4, par M. le baron Fain , et l'article Napolkon , par M. de Norvins, dans la Biographie des Contemporains).

« Avec vous el les braves qui me sonl « restés fidèles , j'aurais pu entretenir la «f guerre civile pendant trois ans; mais là a France eût été malheureuse , ce qui était « contraire au but que je me suis pro- « posé.

« Soyez fidèles au nouveau roi que la « France s'est choisi ; n'abandonnez pas « notre chère patrie, trop long-temps malif heureuse. Aimez- la toujours, aimez -la « bien , cette chère patrie !

« Ne plaignez pas mon sort ; je serai « toujours heureux lorsque je saurai que " vous l'êtes.

« J'aurais'^pu mourir: rien ne m'eût été « plus facile ; mais je suivrai sans cesse le <f chemin de l'honneur. J'ai encore à écrire « ce que nous avons fait.

« Je ne puis vous embrasser tous; mais

« j'embrasserai votre général Venez gé-

« néral (il serra le général Petit dans

« ses bras ) qu'on m'apporte l'aigle.... (il w la baisa). Chère aigle! que ces baisers « retentissent dans le cœur de tous les

« braves! Adieu , mes enfans! mes

« vœux vous accompagneront toujours ; '< conservez mon souvenir. »

Cetle allocution de Napoléon fit répandre des larmes non-seulement à lous ses vieux soldats, niais encore aux commissaires anglais et prussien c|ui étaient présens à ce spectacle sublime et déchirant : elle causa sur tous une impression ineffaçable.

Voyage Napoléou , dcsccndu du premier trône

de Napoléon.

de l'Europe, devint aussitôt l'objet du respect de ceux cjui reslèrent près de lui , et de la vénération universelle. Il reçut des preuves du plus vif et du plus tendre intérêt jusqu'aux confins du Dauphiné. Ce fut un peu au-delà de Lyon cjue se présenta sur la route le général en chef de l'armée de Test. Napoléon descendit alors de voiture, et marcha long-temps avec lui. En y remontant, un des généraux, commissaire des alliés , osa se permettre de témoigner à Napoléon son étonnement de l'intimilé qu'il venait de montrer à ce chef: « Votre Majesté ignore donc sa conduite? — Quelle est-elle? — Sire, depuis plusieurs semaines il était d'accord avec nous. » — En effet, celui-là même auquel, sur ce point, Napoléon avait confié la France, l'avait sacrifiée,

perdue

Napoléon fui bien moins traité à mesure

qu'il approcha de la Provence ; les machinalions avaient eu le temps de le devancer. Il avait échappé au guet-à-pens de Maubreuil , il faillit succomber à celui d'Orgon.

A son arrivé à Fréjus, le 27 avril, il y avait en rade deux bàtimens pour le transporter, l'un français, l'autre anglais : il préféra la frégate anglaise, ne voulant pas qu'il fût dit qu'il avait été déporté sous le pavillon français.

Le lendemain. Napoléon quitta la France sous le même pavillon qui devait plus tard le déporter à Sainte-Hélène.

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