CHAPITRE PREMIER
De la Famille Bonaparte,
JLe rôle éclatant que la famille Bonaparte vient de remplir sur la scène du monde , a donne lieu aux recherclies les plus minulieuses sur son origine : le nom même a été l'objet de plus d'une controverse entre les généalogisles. Les uns ont prétendu qu'il devail , ainsi que tons les noms propres, être invariable, et que, par
conséquent , il fallait l'écrire aujoindluii comme on Técrivail dans les derniers siècles, c' esi-ii-dire , Buonaparte ; d'autres ont soutenu qu'il pouvait s'e'crire indistinctement Buonaparte ou Bonaparte, sans néanmoins donner aucune raison satisfaisante pour justifier leur opinion : ni les uns ni les aulres n'ont considéré la chose sous son véritable point de vue.
Pour fixer l'orthographe de ce nom , il me semble que ce n'est point l'histoire de l'Italie , ni celle de la famille Bonaparte qu'il faut parcourir, mais bien Fhisloire de la langue italienne.
De même que toutes les langues modernes, celle que l'on parle maintenant dans la pairie de Cicéron, a subi plus d'une révolution ; il est aisé de s'apercevoir que l'italien de Tasse, n'est pas lout-à-fait celui des chanlres de Laure et de Roland , et encore moins Tifalien de Dante. Métastase, dont le goûl était si pur, a débarrassé les mots de sa langue d'une foule de lettres inutiles. Avant lui, on avait toujours écrit ciiorc; l'immorlel auteur dCAttiUo licgolo et de Tcmisiocle, a constamment écrit corc. Après Métastase , Cesaroiil, IMonii, Casti, Aljierl, et
presque tous les autres auteurs modernes ont supprimé Vu qui précède Vo de la plupart des mots simples ou composés dans lesquels cette lettre oiseuse ne servait qu'à indiquer la prononciation ouverte de Yo: c'est par Teffet de ces suppressions successives qu'on trouve ces mois indistinctement écrils avec ou wsans u, dans les dictionnaires du siècle dernier, Plus tard, ces ii ont presque totalement disparu , et les mois bonî- Jicazîonc , honarilà ^ bonuccia ., bojiaçogUa, core , foco , etc., etc., sont écrits dans les dictionnaires modernes , suivant la nouvelle orthographe.
Il est donc naturel que les anciens Bonaparte aient signé leur nom avec Xu obligé de l'époque, et que les Bonaparle modernes l'écrivent sans u.
Le père de Napoléon signait Buonaparte; en même temps , l'archidiacre Lucien , plus familiarisé, sans doute, avec l'orthographe du siècle , écrivait Bonaparle.
Napoléon , dans son enfance, signait comme son père ; il conserva l'ancienne orthographe de son nom pendant les immortelles campagnes d'Italie, afin d'étaler aux yeux des peuples de cette péninsule la
vieille orii^jine du jeune conquérant, et de flatter ainsi leur amour-propre national ; mais, dès que le général fut parvenu au consulat, il ne signa plus que Bonaparte.
De nos jours , les hommes du statu quo se sont fait une loi de ne désigner l'ex-empereur des Français que par le nom de Buonaporie, croyant ainsi dénationaliser ce nom, et le rendre étranger; mais ils ne se doutent pas que leur obstination est un ridicule de plus dont ils se chargent ; qu'elle est une nouvelle preuve qu'ils sont en tout en arrière du siècle, et qu'ils s'assimilent parla à ces incorrigibles routiniers qui persévèrent encore aujourd'hui à écrire y/*a/2çois ^ouv français.
Je demande pardon au lecteur d'avoir commencé l'histoire du premier capitaine du monde par une dissertation lexicographîque si peu intéressante ; m;iis il s'agissait d'éclaircir un point que d'autres historiens ont laissé douteux : j'ai du ne pas craindre d'entrer dans ces délails.
Quant au nom de Napoléon , aul refois étranger au calendrier français, la famille Bonaparte le tenait, dans foriginc , d'un jSapoléon des llrsins , célèbre dans les
(5) fastes (le l'Italie ; et, depuis j)!iisieLirs générations, le second des enfans de celle famille l'avait constamment porté. IXéanmoins , on ne connaissait à son patron aucune date certaine dans aucun calendrier; la galanterie du pape Pie VU la lixa au li) du mois d'août, jour de la naissance de Napoléon Bonaparte , et de la signature du Concordat : avant cette époque , FEmpereur n'avait jamais connu le jour de sa fêle.
Si le rang que les ancêtres de Napoléon ont tenu dans le monde, si la noblesse de sa famille pouvaient ajouter quelque éclata sa gloire et à son illustration personnelles, il eût été aisé de prouver que les Bonaparte ont long-temps joué un rôle distingué dans la moyenne Italie. L'Empereur François, ayant fait faire des recherches sur la famille de Napoléon , qui était devenu son gendre, crut lui faire beaucoup de plaisir en lui apprenant que les Bonaparte avaient été souverains de Trévise ; mais Napoléon lui répondit qu'il voulait être le liodolplie d'Hapsboiirg de sa famille.
Le duc de Feltre , qui, malgré les principes républicains qu'il professait lorsqu'il
(6 ) était ambassadeur de la Re'publique à Florence , avait la manie des parchemins et des arbres ge'nëalogiques , rapporta à Paris le portrait d'une Bonaparte, mariée à un des princes de la maison de Médicis.
La mère d'un pape, né à Sarzanne, était aussi une Bonaparte.
On trouve cette famille inscrite sur le livre d'or de Bologne, et parmi les patrices de Florence.
Lorsque le général Bonaparte conquit l'Italie , des députations de plusieurs villes s'empressèrent de lui présenter les titres et les actes qui attestaient le grand rôîc que sa famille y avait rempli. Les armoiries des Bonaparte se trouvent dans le livre d'or de Trévise, et quelques édifices de la ville de Florence, ornés encore aujourd'hui des écussons de celle famille, atteslent ce qu'elle fut jadis.
On trouve également dans les archives de la Toscane que c'est un Bonaparte qui a été chargé du traité par lequel s'est fait l'échange de Livourne conire Sarzanne.
Quelques-uns des membres de celte famille ont aussi cultivé la littérature. L'une des premières comédies qui ont paru à la
(7 ) lenaissance des lellres , est d'un Bonapiirtr, elle est intitulcc la Veuve: on la trouve à la bibliothèque royale, imprimée et manuscrite.
Le Sac de Rome, par le connétable de Bourbon , ainsi que Thistoire de son expédition , fut écrite par un monsignor Jacques Bonaparte, contemporain du connétable.
Cet ouvrage , imprimé il y a un demi-siècle , contient aussi une histoire de la maison Bonaparte, par le docteur Vaccha.
Enfin , un Italien qui habitait Londres , et qui fut choqué de la manière dont le gouvernement britannique avait reçu la lettre du consul Bonaparte , publia des renseignemens généalogiques qui établissaient la descendance directe de ISapoléon d'une antique maison , que l'on suppose être la tige des rois d'Angleterre de notre époque.
Napoléon , qui créa lui-même des essaims de princes, de ducs , de comtes, de barons et de chevaliers, et qui fut le restaurateur du blason, eut néanmoins toujours le bon esprit de se refuser à toute espèce de travail sur sa généalogie. Il fit mieux encore , car, sous le consulat , un généalogiste ayant publié un
(8 ) ouvrage , dans lequel il raltacliait la famille Lonaparle à d'anciens rois du Nord , le premier Consul fit persifler, dans les journaux, cet essai de la flallerie, en de'clarant que sa noblesse ne datait que de Monienotic et de Mille simo.
Au milieu des nombreuses révolutions qui de'solèrent les petits États de Fltalie , la famille Bonaparte se trouva expose'e à la vengeance des Guelfes , dont elle ne partageait pas les opinions ; c'est ainsi qu à Tépoque des troubles de Florence, l'un des Bonaparte se trouva au nombre des fiioruscitl (émigrés), et se retira d'abord à Sarzanne, et ensuite en Corse. L'autre branche resta à San-Miniato, ou Napoléon trouva encore, après son expédition de Livourne, un vieil abbé de ce nom , qui le fit son héritier.
Les Bonaparte établis en Corse , continuèrent d'envoyer leurs cnfans en Toscane, où ils ont tous fait leur éducaiion.
Charles Bonaparte , père de Napoléon, fut élevé à Rome et à Pise ; il y avait étudié le droit avec fruit : il avait de la chaleur, de l'énergie. A l'âge de vingt ans , au moment où la consulte extraordinaire de la Corse , pro-
(9) posait de se soumettre à la France , Charles Bonaparte prononça un discours qui enflamma tous les esprils. Lorsque l île fut conquise , il voulut accompagner Paoli dans son émigration ; mais son oncle , l'archidiacre Lucien, qui exerçait l'autorité d'un père sur toute la famille , le foiça de revenir.
Charles Bonaparte avait épousé mademoiselle Lœtiila RamoUno , dont la mère, devenue veuve, s'était remariée à M. Fesch, capitaine dans l'un des régimens suisses que la république de Gênes entretenait en Corse. C'est de ce second mariage qu'est né le cardinal Fesch , lequel se trouve ainsi demi-frère de madame Bonaparte, et oncle de Napoléon.
Charles Bonaparte étaitun très-belhomme, d'une figure distinguée et d'une éducation soignée. Son épouse passait pour une des plus belles femmes de son temps ; sa beauté était citée dans l'île : elle se fit remarquer même à Paris, dans un voyage qu'elle fit, plus tard , en France , pour voir son fils à Brienne. Douée d'un grand caractère, de beaucoup de force d'ame , madame Bonaparte, partagea souvent les périls de son mari, pendant 1;) guerre de la liberté, et le
suivit souvent à cheval dans ses expéditions ; elle était alors enceinte de Napoléon. Qnoicjue veuve bien jeune encore, c'esl-àdireàFâgede trenteans, madame Bonaparte avait eu treize enfans , dont cinq garçons et trois filles ont vécu, et ont tous joué un grand rôle sous le règne de Napoléon. Ce sont : Joseph, qui fut roi de Naples et d'Espagne; Louis, qui régna sur la Hollande; Jérôme, qu'on vit roi de Westphalie ; Lucien, qui ennoblit son caractère par son refus constant des faveurs de Napoléon, et, plus tard, par son dévouement; Elisa^ grande duchesse de Toscane ; Pauline , princesse Borghèse ; Caroline, reine de Naples ; et Napoléon.
Naissance de