CHAPITRE
Enfance de Napoléon.
Napoléon naquit le i5 aoilt 1769, vers 1769 midi , c'e'tait la fêle de FAssomption : sa mère, femme aussi forle au physique quCau Napoiéom moral, voulut aller à la messe, à cause de la solennilé du jour ; mais elle fut obligée de retourner chez elle en toute hâte, et, n'ayant pu atteindre sa chambre à coucher, elle déposa son enfant sur un de ces tapis antiques, représentant les héros d'Homère.
Durant son enfance , Napoléon fut turbulent et vif; il se faisait aussi remarquer par son adresse. Il avait acquis un ascendant des plus complets sur son frère aîné , Joseph ; toutes les fois que les deux enfans se battaient , c'était toujours Joseph qui était mordu, égratigné, et, dès qu'il voulait porter ses plaintes à sa mère , Napoléon le devançait , et se faisait toujours donner raison : le pauvre Joseph n'osait plus ouvrir la bouche. Du reste, la toute petite enfance de
Napoléon ressemble en tout à celle des enfans vifs et impatiens.
,-7g. NapoîcoH venait d'entrer dans sa onzième
niree a l'ecuie auj^ç'e lorsciue son oère fut dc'puté à Paris
(le Lrienne. ' * '■
p?.r la noblesse des états de Corse. Ils quittèrent tous deux l'île dans l'anne'e 1779, passèrent par Florence, où Charles Bonaparte obtint, par la considération dont sa famille jouissait en Toscane, une lettre de recoin mandai ion du grand-duc Léopold , pour la reine de France, sa sœur. Charles Bonaparle et le jeune Napoléon se rendirent aussitôt à Paris.
C'était le moment où les deux généraux français qui étaient en Corse, se Irouvaient fort divisés entre eux : chacun avait un parti parmi les habitans de l'île. L'un d'eux était M. de Marbœuf , doux el populaire ; l'autre, M. deNarbonne Pellet, haut et violenl. Celui-ci , d'une naissance et d'un crédit supérieurs, devait l'emporter sur son rival ; mais M. de Marbœuf élait beaucoup plus aimé en Corse: la députation, conduite par Charles Bonaparte, fut consultée à Versailles, et ses témoignages firenl donner raison au commandant Marbœuf
Le neveu de ce général était alors arche-
vèqiio de i^yon , cl ministre de la feuille des be'nefices ; il s'empressa de faire des remcrciemens à Charles Bonaparte, el , sachant qu'il allait conduire un de ses fils à re'cole militaire de Brienne, il lui envoya une lettre de recommandation toute particulière pour la famille de Brienne. C'est de celte époque que datent rintcrel et la bienveillance des Marbœuf et des Brienne envers les enfans Bonaparte. La malignité s'était empressée de supposer à ces rapports une cause bien différente, mais un simple rapprochement des dates suffit pour rendre ces bruits absurdes. M. de Marbœuf demeurait à Ajaccio, où la famille Bonaparte tenait un des premiers rangs ; madame Bonaparte était la plus belle et la plus agréable des femmes de cette petite ville : il était tout naturel que le vieux commandant lui prodiguât ses soins , et qu'il se fît une habitude d'aller dans cette maison ; mais ses relations avec madame Bonaparte ne pouvaient laisser supposer cette intimité dont on s'est avisé de parler vingt ans après.
Il est certain que Charles Bonaparte mourut d'un squirre à V estomac . à l'âge de 38 ans. Jl avait éprouvé quelques soulage-
mens, lors de son voyage à Paris; mais il succomba plus tard à Montpellier, où il fut enterré dans un des couvens de cette ville. Lorsque Napoléon parvint au consulat, la ville de Montpellier le fit prier de permettre que l'on élevât un monument à la mémoire de son père : Napoléon refusa , en disant à la députation : « Ne troublons point « le repos des morts, laissons en paix leurs « cendres : j'ai perdu aussi mon grand- « père, mon arrière grand-père , pourquoi « ne ferait-on rien pour eux? Mais cela « mène loin. Si c'était hier que j'eusse « perdu mon père , il serait naturel et con- « venable que j'accompagnasse mes regrets « de quelque haute marque de respect ; « mais il y a vingt ans : cet événement est « étranger au public , n'en parlons plus. » Long-temps après , Louis Bonaparte , à l'insu de Napoléon , fit exhumer le corps de son père , et le fit transporter à Saint- Leu , oi^i il lui consacra un monument.
A la mort de Charles Bonaparte , l'archidiacre Lucien servit de père à tous ses enfans; ses soins et ses économies rétablirent les affaires de la famille , que le luxe de Charles avait fort dérangées. Ce second chef
( >5 ) de la famille Bonaparte ve'cul encore assez long- temps, toujours entouré de la vénéralion de tous les habitans.
Le jeune Napoléon fut à'Brienne l'opposé de ce qu'on nous Ta peint dans une foule d'histoires apocryphes; il était doux, tranquille, appliqué. Son amour-propre et sa sensibilité étaient extrêmes. Un jour, le maître de quartier, brutal de sa nature , et ne sachant point distinguer les nuances physiques et morales qui cai'actérisent chaque enfant, condamna Napoléon à porter l'habit de bure et à dîner à genoux à la porte du réfectoire. La fierté du jeune Corse ne pul supporter celte espèce de déshonneur: le moment de l'exécution fut celui d'un vomissement subitet d'une violente attaque de nerfs. HeureUsSement le père Patrault, son professeur de mathématiques , accourut l'arracher au supplice, se plaignant qu'on dégradât ainsi son premier mathématicien.
A l'âge de puberté , Napoléon devint morose, sombre ; la lecture fut alors pour lui une passion poussée jusqu'à l'excès : il dévorait tous les livres. Ses professeurs le vautaient comme un des meilleurs sujets de l'école. Pichegru, si célèbre depuis, était
( '6 ) alors son maître de quartier et son répe'titeur sur l'arithmétique : il conserva des souvenirs frappans du jeune Napoléon ; car, lorsqu'il se fut livré au parti royaliste , et qu'on le consulta pour savoir si l'on ne pourrait pas aller jusqu'au général en chef de l'armée d'Italie, il répondit à ceux qui le questionnaient : « N'y perdez pas votre temps ; je lai connu dans son enfance , ce doit être un caractère inflexible: il a pris un parti , il n'en changera pas. »
1783. En 1783 , Napoléon fut désigné par M. de
Kéralio, officier général, inspecteur des de p^ris. douze écoles militaires, pour aller achever son éducation à celle de Paris. Le jeune élève n'avait pas l'âge requis poui* concourir ; il n'était fort que sur les mathématiques, et les moines de Brienne auraient voulu qu'on attendît l'année suivante, afin de lui donner le temps de se fortifier sur le reste ; mais M. de Kéralio insista : « Je sais ce que je fais , dit-il aux moines ; si je passe ici par-dessus la règle , ce n'est point une faveur de famille , je ne connais point celle de cet enfant : c'est tout à cause de lui-même; j'aperçois ici une étincelle qu'on ne saurait trop cultiver. « M. de Kéralio mourut pres-
Enlrée à TEcole niililaire
( ^7 ) que aiissilôt ; mais M. de Rcgnaiilt, qui lui succéda , examina les notes laissées sur le jeune Napoléon , et le fit envoyer à Paris.
Il n'élait encore que dans sa quinzième année, mais déjà tout annonçait en lui un caraclère prononcé et des qualités supérieures : ses méditations étaient profondes , ses conceptions très-fortes. Son professeur d'histoire, de l'école militaire, M. de l'Égullle, exaltait dans ses notes la profondeur des réflexions du jeune Napoléon , ainsi que la sagacité de son jugement. Il lui prédisait une grande carrière. M. Domairon, qui professait les belles-lettres , ne cessait de répéter qu'il était frappé, étonné de la bizarrerie des amplifications du jeune élève : il les appelait du granit chauffé dans un volcan. Personne ne surpassait Napoléon dans les mathématiques. Le seul professeur q i n'en fut pas satisfait était M. Bauër, lourd maître d'allemand ; il croyait Napoléon incapable d'apprendre quelque chose, parce qu'il ne faisait aucuns progrès dans celle langue.
Il est certain que les parens de Napoléon fondaient déjà sur lui toutes leurs espérances. Son père, expirant, ne rêvait que de
( '8 ) lui ; il l'appelait saiivS cesse, dans son délire , pour qu'il vînl à son secours n\ ce. sâ grande epée. Le vieil archidiacre Lucien, au lit de mort , disait à Joseph : « Tu es l'aîné de la famille ; mais en voilà le chef (montrant Napoléon), ne î'oul)lie jamais. »
L'abbé Raynal , frappé de Félendue des connaissances de Napoléon, l'appréciait déjà tant , à l'âge de dix-huit ans, qu'il en faisait «n desornemens de ses déjeunes scientificjues. Un peu plus lard , le fameux Paoli ne cessait f!e répéter que ce jeune homme était taillé à l'antique ; que c'était un homme ile Plidarque.
Napoléon , sur le rocher de Sainte-Hélène, riait beaucoup de tous les contes absurdes et de toutes les anecdotes dont on s'est plu à entourer l'histoire de sa jeunesse: il n'en avouait presque aucun. Il se rappelait seulement sa réponse à farchevêque qui le confirmait, au sujet du nom de JSapoh'on. Ce prélat avait montré de l'élonnement en l'entendant prononcer; il ne connaissait pas, disail-îl , ce saint , qui n'était |)as sur le calendrier. Le jeune Bonaparte lui répondit avec vivacité que cela ne prouvait rien , puisqu'il y avait un noml)re immense de saints cl seulement WÇiit jours.
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Du reste , l'histoire de Napoléon , jusqu'au moment de son entrée dans le monde, ressemble parfaitement à l'histoire de tous les jeunes gens studieux et appliqués, qui sentent le besoin de s'élever au-dessus du vulgaire, et d'acquérir delà gloire. Ils deviennent ensuite l'ouvrage des circonstances dans lesquelles ils se trouvent placés , et leur caractère prend alors seulement le développement que ces mêmes circonstances exigent : c'est ainsi que celui de Napoléon est devenu un des plus beaux, un des plus grands dont les fasles du monde nous aient transmis le souvenir.
Fnfrée au service.
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