CHAPITRE IX
Excursion de Napoléon à Bologne et à Lirourne.
Pezvdajît que le général Mêlas rassemblait dans les environs de Trente les débris de l’armée de Beaulieu , Napoléon plaça les divisions françaises sur la ligne de l’Adige, de manière à couvrir le siège de Mantoue , ainsi que la moyenne et la basse Italie.
Il apprit alors que le ministre d’Autriche à Gènes avait insurgé les fiefs impériaux , et organisé des compagnies franches qui infestaient les routes de la Corniche et du Col de Tende. Déjà plusieurs détachemens français avaient été assassinés par les Barbets , et des bataillons entiers avaientdu se battre plusieurs fois pour arriver à l’armée : le mal n’était plus tolérable.
Napoléon crut qu’il fallait appliquer un remède prompt à ces insurrections, forcer le pape, qui armait, à signer un armistice, et chasser la factorerie anglaise de Livourne. Il pouvait entreprendre toutes ces opérations ,
sans rien craipdre de l’armée autrichienne , puisque le maréchal Wurmser, qui devait venir en prendre le commandement , et y conduire du Rhin un renfort de trente mille hommes , ne pouvait être arrivé sur l’Àdige que dans trente ou quarante jours.
En conséquence , le général en chef se rendit d’abord à Milan, et y fit ouvrir la tranchée devant la citadelle ; il se porta ensuite à Tortone , d’où il dirigea une colonne sous les ordres de Lanncs , contre les fiefs impériaux. Lannes entra de vive force dans Arquata , fit passer par les armes tous les Barbets qui s’y étaient réunis , etfit raser le château du marquis Spinola , sénateur génois , principal moteur de ces rassemblemens. En même temps l’aide-de-camp Murat se rendit à Gênes , demanda et obtint l’expulsion des agens de l’Autriche , et particulièrement celle de l’ambassadeur Gerola , et fit organiser des colonnes génoises pour purger les routes , et escorter les convois français.
D’un autre côté , Augereau passa le Pô , et se rendit à Ferrare et à Bologne. Vaubois réunit sa division à Modène. La présencedes troupes françaises éleotrisa les habitansdeces contrées qui appelaient à grands cris la liberté. Bologne surtout se fit remarquer par
son enthousiasme ; tout ce qui n’était pas prêtre endossa l’habit militaire. Les fêtes se succédaient partout : nulle part les troupes républicaines n’avaient reçu un accueil plus fraternel. Napoléon , accompagné de son épouse , qui était venue en Italie , traversa Plaisance , Parme , Reggio , Modène , et s’arrêta à Bologne.
Le Vatican était dans les plus vives alar- *3 juin, s empressa d envoyer un plempoten- pjpe tiaire pour solliciter un armistice; et comme les intentions de Napoléon n’étaient pas de marcher sur Rome , l’armistice fut signé le a3 juin. Le pape s’engagea à envoyer un ministre à Paris pour y traiter de la paix définitive. Bologne, Ferrare et Ancône devaient rester au pouvoir des Français. Le trésor de Rome était en outre tenu de verser à celui de l’armée vingt et un millions , et les galeries de cette capitale devaient fournir cent objets d’art au choix des commissaires français. Il fut facile de faire comprendre aux peuples qui n’aimaient point la domination du pape , que la paix ne se ferait pas sans garantir leur liberté. Dès qu’ils en eurent la promesse, les gardes nationales s’armèrent.
Après avoir terminé cette importante affaire qui assurait les flancs de l’armée , Napo-
Entrée • Livourne.
léon passa l’Apennin , et rejoignit à Pistoïa la division Vaubois. Le bruit de la marche des Français vers la Toscane alarma le premier v ministre du grand duc Manfrédini , qui accourut au quartier-général de Napoléon. Il y fut rassuré , et se convainquit que les troupes françaises ne passaient sur son territoire que pour se rendre à Sienne.
Le 29 juin, Murat, commandant l’avantgarde , eut ordre de tourner brusquement et d’entrer à Livourne. Il y arriva en huit heures de marche forcée. On espérait y surprendre les négocians anglais qui y avaient cent bâtimens chargés ; mais ils furent prévenus , et mirent à la voile. L’occupation de Livourne et la destruction de la factorerie anglaise fut un coup sensible porté au commerce anglais.
On s’empressa de réunir dans cette ville tous les réfugiés corses , au nombre de six à sept cents , et on les envoya dans leur île , précédés par des proclamations. La population guerrière des montagnes de la Corse fut soulevée contre les Anglais, et, après plusieurs affaires sanglantes , les tyrans des mers , trop faibles pour se maintenir dans cette île , l’évacuèrent : elle resta aux Français.
L’expédition de Livourne terminée , les troupes françaises repassèrent l’Apennin et le
Pô pour rejoindre l’armée sur l’Adige. Deux fois elles traversèrent le grand duché de Toscane ; mais elles observèrent constamment la plus exacte discipline , et passèrent toujours loin de Florence. Napoléon fut invité par le grand-duc à se rendre dans cette capitale , et y arriva sans escorte.
En dinant chez le grand-duc , il reçut la nouvelle de la prise du château de Milan , ce qui allait fournir les moyens de compléter le nombre des bouches à feu jugées nécessaires pour le siège de Mantoue.
Napoléon retourna bientôt à Bologne pour y organiser l’élan des habitans. 11 dut encore réprimer les excès auxquels s’étaient portés les paysans de Lugo, révoltés contre des détachemens français. Le général Béraud fut envoyé à Lugo , y trouva une résistance organisée par quatre à cinq mille paysans qui s’y étaient enfermés; il se trouva obligé de prendre la ville de vive force : Lugo fut livré au pillage.
C’est pendant son excursion à Livourne que Napoléon trouva à San-Miniato, un vieil abbé Bonaparte , fort riche, qui le traita splendidement ainsi que tout son état-major. Cet abbé ne demanda d’autre faveur à Napoléon que celle de prier le pape de faire canoniser un certain père Bonaventure Bonaparte , ca-
Reddition du ckiUitt de Milan.
purin de Bologne, béatifié depuis long-temps. Le général des armées de la République française rit beaucoup de la bonhomie du vieux parent , dont les idées étaient si peu en harmonie avec celles du jour. Plus tard , l'abbé Bonaparte constitua Napoléon pour son héritier ; il était alors empereur, et fit présent de cet héritage à un établissement public de la Toscane. ;
Ainsi qu’on vient de le voir , Joséphine était venue joindre son époux en Italie. Ses grâces, sa bonté lui gagnèrent tous les cœurs : elle était l’héroïne de toutes les fêtes. Lorsque le quartier-général se rapprocha deMantoue, Joséphine courut quelques dangers ; on tira sur ses voitures , des remparts de la place , et l’un de ses gens fut blessé.
Cependant le moment approchait où les Autrichiens allaient se trouver en mesure de reprendre l’offensive. Napoléon n’avait cessé de demander au Directoire que les armées françaises entrassent en campagne sans délai, afin d’empêcher la divorsionqueWurmser pouvait faire en Italie , si on le laissait tranquille sur le Rhin ; le Directoire avait promis de faire faire ce mouvement vers le 1 5 avril ; mais il avait été retardé de plus de deux mois , et lorsque les armées françaises du Rhin com-
mencèrent à se mouvoir , Wurmser était en marche pour l’Italie, emmenantavec lui trente mille hommes de troupes d’élite. On ne parlait partout que des grands préparatifs de l’Autriche , et ses agens faisaient circuler les bruits les plus alarmans pour l’armée française. Napoléon suivait tous ces préparatifs , non sans quelque inquiétude. Voulant commencer par assurer ses derrières , il se rendit à Milan pour donner une nouvelle activité à l’organisation intérieure de la Lombardie.
Le maréchal Wurmser arriva enfin auprès de Mêlas ; les deux armées réunies formaient, y compris la garnison de Mantoue, un total de quatre-vingt mille hommes, tandis que Napoléon ne comptait que quarante mille soldats effectifs. Les Autrichiens et leurs parti-! sans ne doutaient pas que l’Italie ne fût délivrée des Français avant la fin du mois d’août.
L’armée française se réunit sur l’Adige et sur la Chiesa ; le moment d’agir était arrivé ; Joséphine pleurait en pensant aux dangers que son époux allait courir : Napoléon la quitta en lui adressant ces paroles prophétiques ; « Wurmser va payer cher les pleurs qu’il te fait répandre. »