CHAPITRE XII
Marches des troupes françaises sur Rome.
Pendant que les soldats français détruisaient l’armée du maréchal Alvinzi ,1a cour de Rome, dont la politique était alors dirigée par le'cardinal Busca, violait en tout point l’armistice de Bologne, que la France lui avait accordé; liée avec l’Autriche, cette cour avait armé et équipé plusieurs régimens, et les avait placés sous les ordres du général autrichien Colli. Napoléon dissimula tant d’outrages et d’insultes; mais la reddition de Mantoue le mit enfin à même d’en tirer une vengeance éclatante. 11 ordonna aussitôt au ministre de France, Cacault, de quitter Rome et de se retirer àFlorence: ce qui fut exécuté sans le moindre délai.
Au même moment , le général Victor passa le Pô pour réunir sa division à celle du général italien Lahoz, qui se trouvait à Bologne. Le général en chef arriva lui -même dans cette vilie , et y publia son manifeste contre la cour de llome. L’armée destinée à occuper les états
lévrier.
4 février.
Combat Je Seoio.
du Saint-Siège n’était forte que de neuf mille hommes; mais elle parut suffisante pour cette expédition. Le 3 février, les Français se trouvèrent en présence de l’armée du Pape, placée sur la rive droite du Senio. Le cardinal Busea avait réussi à mettre la Romagne en feu; une guerre sainte y avait été proclamée ; mais le général français calma l’effervescence excitée par les moines, en répandant une proclamation propre à rassurer l’esprit des sujets du Pape , sur les projets de l’armée française.
Le 4 février, dès quatre heures du matin, le général en cheffit mouvoir l’avant-garde, sous les ordres de Lannes : cette avant-garde passa le Senio à gué, et se trouva, au petit jour, rangée en bataille sur les derrières de l’armée du Pape. Le général Lahoz traversa le pont en colonne serrée. En un instant, cette multitude, armée par le cardinal Busea, fut dans la déroute la plus complète : artillerie , bagages, tout fut pris. Quelques moines fanatiques se firent sabrer le crucifix à la main; mais le cardinal -général se sauva. Toute la troupe de ligne fut prise.
Le combat avait duré si peu de temps , que l’armée française eut encore celui d’arriver devant Faenzale mèmejour.Lcs portes en étaient barricadées , le tocsin sonnait , et le peuple en
délire provoquait le vainqueur par toute espèce d’insultes. Il fallut briser les portes et entrer de vive force dans la ville. Les soldats français, croyant que les circonstances étaient les mêmes qu’àPavie, demandaientqueFaenza fût livrée au pillage; mais le général en chef leur fit sentir la différence qui existait dans ces deux cas, et cette intéressante ville fut sauvée.
Pendant que le vainqueur protégeait ainsi des vaincus fanatiques, il rendait aussi la liberté au grand nombre de prisonniers faits au combat de Senio, et les renvoyait chez eux tellement pénétrés de reconnaissance pour la manière dont ils avaient été traités, que chaque prisonnier devint un missionnaire actif en faveur des Français. Ces gens-là ne tarissaient pas en éloges sur les bons traitemens qu’ils avaient reçus de l’armée républicaine, et chacun d’eux s’empressait de répandre les proclamations du général en chef. Le peuple des Etats romains, passant aussitôt d’une extrémité à l’autre, devint favorable aux Français , et l’armée victorieuse fut reçue avec des démonstrations de joie p Forli, Cesène, Rimini, Pesaro et Sinigaglia. Les hommes instruits ne craignirent plus d’éclairer le peuple.
Cependant le général Colli, avec les trois mille hommes qui lui restaient , avait pris une
bonne position près d’Ancône, et semblait vouloir s’y défendre; mais, à l’approche des troupes françaises, la position fut abandonnée. Colli s’établit alors à Loretto : le général Victor le somma de se rendre; pendant que les pourparlers avaient lieu, les troupes françaises et italiennes débordèrent l’armée du Pape , la cernèrent et la prirent tout entière sans coup férir. Les prisonniers furent traités comme ceux faits au combatde Senio. Napoléon entra dans Ancône , et c’est ce jour même qu’il médita les grands travaux exécutés plus tard pour rendre le port de cette ville pius grand et plus commode. Les Juifs et les Mahométans d’Albanie et de Grèce étaient soumis , dans Ancône, à d'anciens usages humilians et contraires aux droits de l’hospitalité; le général français les en affranchit de suite. Cet acte philanthropique fit beaucoup de partisans aux Français.
C’est à Ancône que le peuple courait se prosterner aux pieds d’une Madone qui pleurait h grosses larmes. J„e général en chef fit vérifier le fait par Monge : la Madone fut portée au quartier-général, où l’on reconnut que le peu- ' pie était trompé au moyen d’une illusion d’opique adroitement ménagée à l’aide d’un verre. Le lendemain, la Madone fut replacée dans l’église , mais sans verre ; elle ne pleura plus :
un chapelain, auteur de cette supercherie, fut arrêté; c’était un attentat contre l’armée et contre la sainteté de la religion.
Six jours après son premier mouvement , l’armée française campa à Notre-Dame-de-Lorette , couvent magnifique dans lequel on venait adorer une Madone , dont les richesses s’élevaient à plusieurs millions en bijoux. Le Pape avait eu soin de faire enlever ces trésors; cependant , on y trouva encore plus d’un million en matière d’or et d’argent.
La consternation régnait au Vatican; le parti de la liberté levait la tète dans Rome même : le Sacré Collège ne voyant plus aucune espérance, songeait à se mettre en sûreté. Tous les préparatifs étaient faits pour se diriger sur Naples, et les voitures de la cour étaient attelées, lorsque le général des Gamaldules arriva au Vatican. Napoléon l’avait distingué, en passant à Cesène ; et , sachant que Pie VI avait beaucoup de confiance en ce religieux, il l’avait chargé d’aller assurer S. S. qu’il révérait sa personne et son caractère, et que si elle voulait changer son cabinet, et envoyer des plénipotentiaires h Tolentino, on pourrait y conclure une paix définitive. Le Pape s’empressa de renvoyer le ridicule cardinal Busca , et donna la direction des affaires au cardinal
Doria. Le départ fut contreinandé, et les plénipotentiaires arrivèrent à Tolentino le même jour que le quartier-général français.
‘"9'- Cependant les instructions du Directoire
19 lévrier. 1
Trait.; étaient contraires à toute négociation avec
de Tolentino. . ... r .. .
Rome ; il pensait qu il fallait mettre un terme au règne temporel des Papes, et n’avoir plus à s’en occuper. 11 était impossible de trouver une circonstance où la cour de Rome eût des torts plus évidens, et le Directoire pensait d’ailleurs que ce serait une folie de se flatter d’une paix sincère avec des théologiens si fort en opposition aux principes qui dirigeaient la république française; mais le général en chef de l’armée d’Italie jugea qu’en réunissant les Etats ecclésiastiques à la république transpadane, la guerre avec Naples devenait dès lors inévitable , et qu’il n’était pas en forces suffisantes pour pénétrer dans ce royaume. Il prit donc le parti d’accorder la paix au Pape , à des conditions assez dures , parmi lesquelles on remarquait la cession à la république française de la ville et du territoire d’Avignon : le démembrement des légations de Bologne, de Ferrare et de la Rofnagne; l’occupation d’Ancône ; le paiement de trente millions en numéraire ou en diamans; la remise des objets d’art stipulés dans l’armistice de Bologne ; le
ré tablissemen t de l’école française des arts , etc. Ce traité fut signé le ier ventôse an 5 (19 février 1797), et le général Victor resta chargé de son exécution.
Le général en chef, dédaignant de faire une entrée triomphale dans Rome , quitta aussitôt Tolentino pour retourner à Mantoue, où il s’occupa d’améliorer les fortifications.