‹ Histoire de Napoléon d'après lui-même, publiéeChapitre 21 sur 54 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Dix-huit fructidor.

Pendant que les armées françaises s’immortalisaient, et rendaient la république formidable au dehors, l’intérieur était divisé fet semblait présager une crise funeste à la liberté.

L’opinion publique fut séduite d’abord par les avantages qui semblaient attachés à la forme de gouvernement prescrite par la constitution de 1 795 ; mais on ne tarda pas à sentir tous les inconvéniens qu’entraîne l’amalgame de cinq intérêts, de cinq passions, de cinq caractères différons. Les cinq directeurs mécontentèrent beaucoup de gens, soit par le ton qu’ils avaient pris, soit par les petites persécutions qu’ils exerçaient au nom de la liberté et des droits de l’homme. Des partis se formèrent au sein de la république : les uns avaient confiance dans la constitution de 1795 , mais ils n’en avaient aucune dans des directeurs qui 11e montraient plus cette simplicité de manières, propre à flatter des passions; d’autres au-

raient voulu un président à la tête du Gouvernement; un troisième parti regrettait la constitution de 1 793. Enfin , les émigrés et les privilégiés appelaient de leurs vœux la contrerévolution. Le Directoire voulut se faire des partisans dans les classes privilégiées; iljic réussit pas : elles ne montrèrent aucune considération pour des hommes sans naissance.

Deux partis extrêmes se formèrent de nouveau : les hommes de g3 , parce qu’on les persécutait; les classes privilégiées, parce qu’on les caressait.

Le Directoire adopta alors la politique funeste connue sous le nom de bascule. La fausseté et l'immoralité de ce système porta au plus haut degré l’exaspération des esprits.

Dans ces circonstances , les élections au Corps - Législatif amenèrent aux affaires des hommes d’une opinion contraireau Directoire, effet naturel de sa fausse politique et de sa mauvaiseadministration. Le général Pichegru, député du Jura aux Cinq-Cents , fut nommé, par acclamation , président de ce conseil.

Le Directoire lui -même se divisa en deux Di*“ion partis. Rewbel, Barras et La Reveillère, for- Ul a^*™ttUri. mèrent la majorité; Carnot et Barthélemy, la minorité. Le ministère fut changé.

Les républicains prononcés marchaient avec

la majorité du Directoire. Les partisans des princes et de l’étranger, à la tète desquels se trouvaient Pichegru, Willot, Imbert, Colonnes, Rovère , formaient un comité royaliste , et étaient seuls dans les secrets de ce parti; les clubistes de Clichy, qui comptaient dans leurs rangs des hommes de mérite , voulaient le bien, mais ils ne savaient pas le faire. Ennemis des directeurs et des conventionnels , ils se donnaient pour sages, pour bons Français, et ne savaient pas eux -mêmes ce qu’ils étaient. Leurs discours secondaient la politique dePitt et des Princes, et pourtant rien n’était plus loin de leur pensée que de tramer contre la république: enfin, les journalistes étaient contraires au Directoire, qui ne savait pas même leur opposer d’autres journaux. Ces écrivains ne cessaient de remplir leurs feuilles de critiques , de calomnies et de déclamations contre le général de l’armée d’Italie. Bientôt les journaux de Paris devinrent l’objet de l’entretien des camps. Les soldats étaient exaspérés.

Napoléon , en passant la revue du 14 juillet, avait adressé un ordre du jour à l’armée , qui finissait par ces mots : « Jurons sur nos » drapeaux, guerre aux ennemis de la ré- » publique et de la constitution de l’an 3. * Ce fut l’étincelle qui alluma l’incendie. Chaque

division , chaque brigade, chaque corps rédigea son adresse ; elles se ressentaient de la violente agitation des âmes. Berthier les envoya au Directoire et aux conseils. Le peuple se rallia ; les armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin partageaient les mêmes sentimens. Il se fit sur-le-champ un changement total dans l’esprit public; mais la république n’en était pas moins en danger.

Un parti puissant engageait Napoléon à renverser le Directoire et à s’emparer des rênes du gouvernement. La chose eût été facile; le dévouement de l’armée qu’il venait de couvrir de tant de lauriers, aurait aplani tous les obstacles ; mais alors, comme toujours, l’indépendance, la puissance et le bonheur de la France, étaient sa première pensée. Il se décida à soutenir le Directoire, et, à cet effet, il envoya le général Augereau à Paris; mais si, contre son attente, les conjurés l’eussent emporte, tout était disposé pour qu’il fit aussitôt son entrée dans Lyon , à la tête de quinze mille hommes, et pour rallier tous les républicains, en marchant sur Paris.

Dés son arrivée , Augereau avait été nommé au commandement de la 17e division militaire.' Le i£ fructidor (4 septembre 1797)» à la pointe du jour, le Directoire fit arrêter l’un

Napoléon soutient le directoire.

Journée lu 18 fructidor.

de ses membres, Barthélemy; Carnot, prévenu à temps, se réfugia à Genève. Au même moment, Pichegru, Willot, cinquante députés au conseil des Anciens ou des Cinq-Cents, et cent cinquante autres individus, la plupart journalistes , furent également arrêtés. Le Directoire fit connaître la conspiration qui se tramait contre la république, et mit sous les yeux de la nation les papiers trouvés dans le portefeuille d’Entraigues. Le peuple se montra d’abord incrédule ; mais toutes les incertitudes cessèrent dès qu’on eut connaissance de la proclamation de Moreau à son armée, toi La loi du 19 fructidor condamna à la dé- <• 19 fructi !«. pQrtat jon jeux directeurs, cinquante députés, et cent cinquante-huit individus. Les élections de plusieurs départemens furent cassées; plusieurs mesures de salut public furent décrétées ; Merlin et François de Neufchâteau remplacèrent Carnot et Barthélemy : les projets des ennemis de la France se trouvèrent ainsi déjoués. Les déportés furent embarqués à Rochefort, et transportés à la Guiane.

Napoléon , profondément affligé de la loi du 19 fructidor, témoigna hautement son mécontentement. 11 reprocha aux trois directeurs de n’avoir pas su vaincre avec modération. Il approuvait que Carnot , Barthélemy et les

cinquante députés fussent destitués de leurs fonctions , par mesure de salut public, et mis en surveillance dans une des villes de l’intérieur de la république; il désirait que Pichegru , Willot , Imbert , Colomès et deux ou trois autres seulement, fussent mis en accusation, et expiassent le crime dont ils s’étaient rendus coupables; mais il voulait qu’on en fût resté là. Il gémissait de voir des personnes d’un grand talent, de bons patriotes, condamnés sans acte d’accusation, sans jugement, à périr dans les déserts de Sinamari. C’était renouveler les proscriptions des triumvirs de Rome.

Les trois directeurs , enivrés de leur victoire, ne virent que leur triomphe dans celui de la république. Les conseils ne convoquèrent pas les assemblées électorales pour se Compléter; ils restèrent ainsi mutilés, sans considération et sans indépendance.

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