‹ Histoire de Napoléon d'après lui-même, publiéeChapitre 24 sur 54 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Campagnes d’Égypte et de Syrie.

'798- Tout a coup la France apprenti que quarante mille hommes de bonnes troupes sont réunies dans les ports de la Méditerranée , et qu’un armement immense se prépare dans celui de Toulon. Treize vaisseaux de ligne, quatorze frégates , quatre cents bâtimens de transport sont prêts à recevoir et à escorter cette armée dont les principaux généraux sont Bertbier, Caffarelli, Kléber, Desaix, Reg'nier, Lannes, Dumas, Murat, Andréossi, Belliard, Menou et Zayonscheck ; mais ce qui étonne encore davantage, ce sont les cent membres que la commission des sciences et des arts détache de son sein pour adjoindre à cette expédition mystérieuse. Est-ce un nouvel Etat que la France veut fonder? Où va-t-elle porter sa liberté et sa civilisation? est-ce dans l’Inde, en Grèce, en Egypte? le secret est gardé.

La première opinion que conçut le cabinet de Saint-James , fut que tous ces préparatifs se dirigeaient contre l’Angleterre et l’Irlande,

et que la France voulait profiter de la paix do continent pour terminer cette longue lutte par une guerre corps à corps. L’amirauté anglaise se contenta d’équiper à la hâte une nouvelle escadre , afin de renforcer celles qui bloquaient Cadix et Brest; un renfort de dix vaisseaux de ligne fut aussi envoyé à Nelson , qui croisait dans la Méditerranée : tout avait été prévu dans les instructions données à cet amiral , excepté une expédition en Égypte.

Enfin , le moment du départ est arrivé. Les escadres de Gènes, de Givita-Vecchia, de Bastia , se réunissent à celle de Toulon. Napoléon a composé son état-major, et l’on remarque parmi ses aides de camp son frère Louis , Duroc, Eugène Beauharnais , le fils du directeur Merlin , et le Polonais Sulkowsky. Tout est prêt pour mettre à la voile.

Dans la nuit du 19 mai 1798 un coup de vent endommage les vaisseaux de Nelson, et le force d’aller se réparer dans le golfe d’Ostand en Sardaigne. Le général en chef profite de cette circonstance et fait appareiller.

Au moment du départ, Napoléon adresse à son armée une proclamation brusque , énergique , dans laquelle on remarque les phrases suivantes : % Soldats! vous avez fait la guerre » des montagnes , des plaines et des sièges : fi

19 mai.

Départ de l’expédition d'Egypte.

» vous reste à faire la guerre maritime. Les » légions romaines, que vous avez quelque- » fois imitées , mais pas encore égalées , com- » battaient Carthage tour à tour sur cette » même mer, et aux plaines de Zaraa. La vic- » toire ne les abandonna jamais, parce que » constamment elles furent braves , patientes » à supporter la fatigue , disciplinés et unies » entre elles... Soldats! matelots! vous avez v été jusqu’à ce jour négligés ; aujourd’hui la » plus grande sollicitude de la république est » pour vous. Le génie de la liberté , qui a ren- » du dès sa naissance la république arbitre » de l’Europe , veut qu’elle le soit des mers s et des nations les plus lointaines... » Cette proclamation était terminée par la promesse à chaque soldat, qu’au retour de cette expédition il serait possesseur de sept arpens de terre .

Ce soleil , qu’on appela tant de fois depuis le soleil de Bonaparte , éclaira le majestueux départ de la flotte expéditionnaire.

1?68. Le io juin 1798, l’escadre française était ttùt'uîuf devant Malte. Le général en chef voulant compléter la conquête de la Méditerranée, ordonna un débarquement. La descente eut lieu sous le canon de la ville et des forts qui la protègent; mais les chevaliers de Saint-Jean de Jé-

rusalem défendirent mal leur inexpugnable rocher. Une courte et honteuse négociation eut lieu le lendemain, et les Français occupèrent la ville et les fortifications. Ainsi tomba l’ordre de Malte, deux cent soixante-huit ans après la donation de Pile par Charles -Quint. Le pavillon tricolore affranchit ce dernier asile de la chevalerie religieuse. Au reste , l’ordre de Malte était depuis long- temps dans une décadence complète; il n’avait plus d’escadre, si ce n est quatre à cinq galères destinées à faire annuellement quelques promenades dans la Méditerranée, en évitant les Barbaresques. Ces ridicules parades avaient pour résultat des fêtes et des bals donnés dans les ports de Livourne , de Naples et de la Sardaigne. On ne trouva à Malte aucun chantier de construction : un vaisseau de 64 et deux frégates pourissaient dans le port, sans jamais sortir. Les»jeunes chevaliers avaient fait leurs caravanes, sans avoir jamais tiré un seul coup de canon ni de fusil, et sans avoir vu un ennemi.

Le général en chef laissa une bonne garnison dans cette île, et fit continuer la route pour l’Égypte.

Cependant l’amiral Nelson étant retourné croiser devant Toulon, reconnut que l’escadre française en était sortie. Il courut aussitôt vi-

siter tous les lieux qu’il supposait devoir être le rendez-vous de l’expédition française. Le ao juin, il était devant Naples : là seulement il sut que l’escadre française avait débarqué à Malte, et que l’ambassadeur de la république avait donné à entendre que l’expédition était destinée pour l’Égypte. Nelson fit voile vers Alexandrie, où il arriva le 29 juin.

Napoléon apprit sur les côtes de Candie l’existence d’une escadre anglaise dans ces parages ; il ordonna alors qu’au lieu de se diriger directement sur Alexandrie , on manœuvrât pour reconnaître le cap d’Azé, en Afrique, et de ne se présenter devant Alexandrie que lorsqu’on en aurait reçu des nouvelles. Ces dispositions furent favorables au débarquement; car le même jour où la flotte française atterrait sur la côte d’Afrique, Nelson arrivait devant Alexandrie. N’y ayant appris aucune nouvelle de l’escadre expéditionnaire, l’amiral anglais se dirigea sur Ithodes, sur Syracuse et sur la Morée. Ce fut là seulement que Nelson apprit le débarquement des Français à Alexandrie, deux jours après qu’il eut quitté cette rade.

1* jaiint. A peine le débarquement des deux divisions D4b"<ru'"'n,,fut— il opéré , que le général en chef se mit en d'Ainudr». marche vers Alexandrie, qui se disposait à une

défense. Trois colonnes se précipitent contre les murailles de la ville ; elles sont emportées avec une impétuosité qui étonne le nouvel ennemi. La ville n’a pas le temps de capituler ; elle se rend au vainqueur.

Avant de débarquer, Napoléon avait dit aux soldats français dans une de ses plus belles proclamations : « Les peuples avec lesquels » nous allons vivre sont mahométans ; leur » premier article de foi est celui-ci : Il n'y a » d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son » prophète. Ne les contredites pas; agissez » avec eux comme vous avez agi avec les Juifs » et avec les Italiens. Ayez des égards pour » leurs muphtis et pour leurs imans, comme » vous en avez eu pour les rabbins et les évê- » ques.... Les légions romaines protégeaient » toutes les religions. Vous trouverez ici des » usages différ :ns de ceux de l’Europe ; il faut » vous y accoutumer. Les peuples chez les- * quels nous allons traitent leurs femmes dif- » féremment que nous; mais dans tous les » pays, celui qui viole est un monstre; le » pillage n’enrichit qu’un petit nombre d’hom- » mes , il nous déshonore , il détruit nos » ressources ; il nous rend ennemis des peu- » pies qu’il est de notre intérêt d’avoir pour » amis, »

Après avoir parlé ainsi à l’armée française, le général en chef adressa une autre proclamation aux fanatiques Musulmans d’Alexandrie. « Peuple de l’Égypte, on vous dira que » je viens pour détruire votre religion : ne le » croyez pas; répondez que je viens vous » restituer vos droits , punir les usurpateurs, » et que je respecte plus que les Mameluks , » Dieu , son prophète et le Koran... Qadhys, a cheiks , imans , tchorbadys, dites au peuple » que nous sommes aussi de vrais Musulmans. » N’est-ce pas nous qui avons détruit le Pape, a qui disait qu’il fallait faire la guerre aux a Musulmans ? N’est-ce pas nous qui avons » détruit les chevaliers de Malte ? Trois fois

» heureux ceux qui seront avec nous !

» Malheur à ceux qui s’armeront pour les a Mameluks, et combattront contre nous ! Il » n’y aura pas d’espérance pour eux ; ils a périront ! a

A peine maître d’Alexandrie, le général en chef donne au débarquement toute l’activité qui lui est propre. L’amiral Brueys reçut l’ordre de conduire la flotte au mouillage d’Aboukir, d’où elle communique avec Rosette et Alexandrie. Quant à l’escadre , elle doit entrer dans le vieux port d’Alexandrie, ou se rendre à Corfou.

Avant de partir pour aller à la rencontre des Mameluks, Napoléon réitéra à l’amiral l’ordre d’entrer dans le port d’Alexandrie; malheureusement les pilotes turcs déclarèrent que les vaisseaux de 74 ne pourraient pas entrer dans le port, et à plus forte raison ceux de 80 et de 1 20 canons. Il aurait fallu alléger ou employer des chameaux, et d’ailleurs l’amiral craignait, une fois entré, de ne plus pouvoir sortir. Le rapport de ces inconvéniensfut fait au général en chef; mais déjà il s’était avancé vers le Caire, et les Arabes avaient coupé les communications entre l’armée et l’escadre. L’amiral Brueys aurait du se rendre à Corfou; il se contenta d’embosser son escadre à Aboukir, où il la croyait inattaquable.

Le 7 juillet, l’armée partit d’Alexandrie et arriva le lendemain au soir à Damanhour, souffrant beaucoup dans ce désert de l’excessive chaleur et du manque d’eau. Aucune armée dans le monde n’était moins propre à l’expédition d’Égypte que celle que Napoléon y conduisait. C’était l’année d’Italie. Il serait difficile d’exprimer le dégoût, le mécontentement, la mélancolie , le désespoir de cette armée lors de ses premiers momens en Égypte. On avait vu deux dragons sortir des rangs pour se précipiter dans le Nil. Les généraux les plus

Marche mécontentement <U l'armée,

distingués, Lannes, Murat, avaient souvent jeté, dans des momens de rage, leurs chapeaux bordés sur le sable , et les avaient foulés aux pieds en présence des soldats. On y complota plus d’une fois d’enlever les drapeaux, et de les ramener à Alexandrie. L’influence, la gloire île leur chef, son caractère , purent seuls retenir les méoontens. Les soldats en voulaient principalement au général Caffarelli, qu’ils croyaient être un des moteurs de l’expédition. Heureusement l’humeur des Français finit par s’exhaler en mauvaises plaisanteries. Caffarelli avait une jambe de bois , ayant perdu la sienne sur les bords du Rhin; toutes les fois que les soldats le voyaient passer, ils s’écriaient aussitôt: « Celui-là se moque bien » de ce qui arrivera; il est toujours bien sûr » d’avoir un pied en France. » Les savans étaient aussi l’objet de leurs brocards. Les ânes étant fort communs en Egypte, presque tous les soldats en avaient à leur disposition; il les nommaient toujours leurs demi-savons. La première fois que l’armée traversa le désert, les soldats se rappelant la proclamation du général en chef, par laquelle il leur promettait à chacun sept arpens de terre : « Si » c’est ici que doivent être situés nos domai- > nés, disaient ils, le gaillard pouvait bien as-

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» sûrement nous promettre du terrain à dis- * crétion; nous n’en aurions pas abusé. » C’est par ces sortes de plaisanteries que les Français oubliaient leurs fatigues en Égypte. Quant à la conduite de l’armée devant l’ennemi, elle a toujours été admirable.

Le io juillet, la division Desaix fut atta- i° juillet, quée à Raraanieh, par un corps de sept à huit de nra»ieb. cents Mameluks qui, après une canonnade assez vive, et la perte de quelques hommes, se retirèrent.

Cependant Mourad-Bey, à la tète de son armée, ayant huit à dix grosses chaloupes canonnières et plusieurs batteries sur le Nil, attendait l’année française au village de Chebrheis.

I.es Mameluks avaient un magnifique corps de cavalerie , couvert d'or et d’argent, armé des meilleures carabines et pistolets de Londres, et monté sur les meilleurs chevaux du continent. L’armée française n’avait que deux cents cavaliers, écloppés et harassés de la traversée.

Le 1 3 juillet, les deux armées furent en pré- 13 juillet, scnce. Le combat fut opiniâtre entre la flot- de^^*V, tille française , commandée par le chef de division Perrée,et celle de l’ennemi: on fit enfin sauter leur amiral et on leur prit #ne demigalère.

La cavalerie des Mameluks inonda toute la

plaine, déborda toutes nos ailes, et chercha, de tous les côtés , le point faible des lignes françaises pour pénétrer; mais partout on lui opposait un double feu de flanc et de front. Ils essayèrent plusieurs fois de charger, mais sans s’y déterminer. Enfin, après être restés une partie de la journée à demi-portée de canon , ils opérèrent leur retraite , et disparurent. Leur perte fut de trois cents hommes tués ou blessés.

Après sept jours de marche, privée de tout, et dans un des climats les plus brulans du monde, l’armée française aperçut les pyramides, et campa à six lieues du Caire. Là, le général en chef apprit que vingt-trois beys, avec toutes leurs forces, s’étaient retranchés à Embabeh, et qu’ils y avaient garni leurs retrancliemens d’une soixantaine de pièces de canon.

ai juillet. Le ai juillet, l’armée française partit d’Oa» pjremidw niedinar, à une heure du matin. Cette journée devait être décisive. A la pointe du jour, on rencontra une avant-garde de Mameluks, qui se retira en bon ordre sans rien tenter. A dix heures, les Français aperçurent l’armée ennemie dansée en bataille. Sa droite était appuyée au Nil et à un grand camp retranché, armé de quarante pièces de canon, dé-

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fendu parune vingtaine de mille hommes d’infanterie. La ligne de cavalerie des Mameluks appuyait sa droite au camp retranché, et étendait sa gauche daus la direction des Pyramides. Il y avait environ huit à neuf mille chevaux. L’armée entière était de soixante mille hommes , tout compris. Deux ou trois mille Arabes tenaient l’extrême gauche , et remplissaient l’intervalle dès Mameluks aux Pyramides. Ces dispositions étaient formidables. Les Français ignoraient quelle serait la contenance des Janissaires et des Spahis du Caire; mais ils connaissaient et redoutaient l’habileté et l’impétueuse bravoure des Mameluks.

L’armée française se rangea en bataille. Desaix commandait la droite. Le général en chef aperçut alors, avec de bonnes lunettes, quu le camp ennemi était à peine ébauché , et que les canons n’étaient pas sur des affûts de campagne ; c’étaient de grosses pièces en fer , tirées des bâtimens , et servies par les équipages de la flottille. Les dispositions de la bataille devaient être une conséquence de ces données.

Napoléon prit aussitôt le parti de prolonger la droite, et de suivre le mouvement de cette aile avec toute l’armée, en passant hors de la portée du canon du camp retranché.

( iBa )

Par ce mouvement, les Français n’auraient eu affaire qu’aux Mameluks et à la cavalerie, l’infanterie et l’artillerie de l’ennemie ne pouvant plus lui être d’aucun secours.

Mourad-Bey , qui commandait en chef toute l’armée ennemie, vit nos colonnes s’ébranler, et ne tarda pas à deviner notre but. Il sentit que le destin de la journée consistait à ne pas nous laisser exécuter notre mouvement. Il partit aussitôt à la tête de sept à huit mille cavaliers, et vint aborder la division Desaix, qui s’avancait par l’extrémité de notre droite. Cette division fut un instant compromise; heureusement la masse des Mameluks n’arriva que quelques minutes après : les carrés étaient parfaitement formés, et reçurent la charge avec sang-froid. Napoléon, qui était dans le carré du général Dugua, marcha aussitôt sur le gros des Mameluks, et se plaça entre le Nil et le général Regnier. Au milieu de la mitraille, de la poussière, des cris et de. la fumée, une partie des Mameluks rentra dans le camp d’Embaheh; la cavalerie se jeta sur l’infanterie , et celle-ci se précipita dans les bateaux pour repasser le Nil. Mourad-Bey et les plus habiles des siens s’étaient retirés sur Gizé ; les autres Mameluks , s’apercevant de la fausse direction qu’ils avaient donnée

à leur retraite, voulurent reprendre la route de Gizé : il n’en était plus temps; placés entre deux feux, ils voulurent essayer de traverser le Nil, qui les engloutit.

Retranchemens, artillerie, pontons, bagages, tout tomba au pouvoir des vainqueurs. Plus de dix mille Mameluks ou fantassins se noyèrent ou restèrent sur le champ de bataille. Les Mameluks avaient sur le Nil une soixantainede bâtimens chargés de toutes leurs richesses, ils furent obligés d’y mettre le feu. Durant plusieurs jours, toute l’armée française ne fut Occupée qu’à pécher les cadavres des Mameluks; leurs armes, qui étaient précieuses, la quantité d'or qu’ils étaient accoutumés à porter avec eux , rendait le soldat trèszélé pour cette recherche.

Ce fut au commencement de cette bataille , à laquelle Napoléon donna le nom de bataille des Pyramides , qu’il adressa à l’armée la célèbre proclamation commençant par ces mots : « Soldats! du haut de ces py- » ramides , quarante siècles vous contemplent!!!...

Sur les neuf heures du soir , Napoléon entra dans la maison de campagne de Mourad-Bey, à Gizé. La plus grande abondance régna dès lors dans le camp français, et l’armée com-

mença à se réconcilier avec l’Égypte. Le lendemain, à la pointe du jour, Napoléon fit passer la division Vial dans l’ile de Rodah. Cependant la flottille française n’arrivait pas; le Nil était bas, et le contre-amiral Perrée faisait dire qu’il ne pouvait désigner le jour de son arrivée. Cette contrariété était extrême, car il fallait s’emparer du Caire dans le premier moment de stupeur. Heureusement que la consternation régnait dans cette grande ville.

Les proclamations que Napoléon avait publiées à son entrée en Égypte furent envoyées au Caire, ainsi qu’un drogman chargé de faire connaître les intentions des Français au cadi-scheick, iman de la grande mosquée. Le pacha avait quitté le Caire; mais son kiaya vint conférer avec Napoléon. Le lendemain, une députation des scheicks du Caire arriva à Gizé, pour annoncer qu’Ibraïm- Bey était allé camper loin de la ville , et que les Janissaires avaient décidé de se rendre. Le général Dupuy fut envoyé au Caire, comme commandant d’armes, et prit possession de la citadelle. Les troupes françaises passèrent le canal, et occupèrent le Vieux- Caire et Boulac. Le général en chef fit son entrée au Caire le 26 juillet : il alla loger sur

la place El-Bekir,dans la maison d’Elfy-Bey, et y transporta son quartier-général.

Cependant, les deux principaux beys, Ibraïm et Mourad, se retiraient lentement, l’un vers le Syrie , et l’autre sur la Haute-Egypte. Le général en chef se met à la poursuite d’ibraïm; il rencontre à Belbeis les débris de la caravane de la Mecque , que les troupes de ce bey avaient pillée , délivre les marchands arabes, et leur donne une escorte française pour les conduire au Caire.

Bientôt après , les Français retrouvent 1798. Ibraïm-Bey et les restes de son armée à Sa- a^s.T.bV., labié; quelques heures de combat suffisent pour rejeter Ibraïm en Syrie.

Délivré de son plus dangereux ennemi , *™<.

« . . . , , , BalülUaaut*

Napoléon revient au Caire, ou il apprend la d'Aboukir, bataille navale d’Aboukir et les désastres de la flotte française, Il se trouve ainsi prisonnier dans sa propre conquête ; mais il ne désespère de rien : «Nous n’avons plus de flotte,

» dit-il à ses soldats : eh bien ! il fiftit rester » ici , ou en sortir grands comme les anciens. »

Le destruction de l’escadre française avait Crrd®ooi«. produit une fermentation sourde dans la ville d”'i^jp«™«du Caire; le général en chef, habile à profiter de toutes les occasions qui pouvaient lui concilier l’amitié des habitans , saisit la première

Mi

qui se présenta de rendre hommage à l’une des institutions politiques et religieuses du pays; c’était l’époque de cette opération de la nature qui , chaque année , épanche leNil sur le sol de l’Égypte, et de l’antique cérémonie que les Égyptiens célèbrent tous les ans en mémoire de ce bienfait. Le général français préside à cette fête , dont le pacha lui abandonne tout l’honneur. Au signal donné par Napoléon, la statue de la fiancée du Nil est précipitée dans les flots , la digue est rompue, et le peuple fait retentir et confond les noms de Bonaparte et de Mahomet.

Bientôt après , le général français célèbre la naissance de Mahomet, chez les scheiks; les évolutions militaires qui eurent lieu en cette occasion furent commandées par le général même. Il répandit de grandes aumônes, et son nom fut encore confondu avec celui d’Ali.

Enfin l’époque non moins religieuse du départ de fît caravane du Caire pour la Mecque, vint compléter la naturalisation du général et de l’armée, et ajouter encore à la confiance que les Français avaient déjà inspirée au peuple. Napoléon donne des ordres pour que la caravane soit protégée , et écrit lui-même au schérif de la Mecque.

La situation morale, résultant des différcns intérêts, des différentes races qui habitent l’Égypte, n’échappa pas à Napoléon, et c’est sur elle qu’il bâtit son système de gouvernement.

Peu curieux d’administrer la justice dans le pays, les Français ne l’eussent pas pu quand même ils auraient voulu le faire. Napoléon en investit les Arabes, c’est-à-dire les scheiks, et leur donna toute la prépondérance. 11 créa un divan, composé de quarante grands scheiks; dès lors il parla au peuple par le canal de ces hommes, qui étaient tout à la fois les nobles et les docteurs de la loi; il intéressa ainsi à son gouvernement l'esprit national arabe et la religion du Roran. Par la même politique il chercha à s’emparer des Cophtes : ceux-ci avaient de plus avec les Français les liens de la religion, et seuls ils étaient versés dans l’administration du pays. LesCophtes qui voyaient les Mameluks détruits n’eurent d’autre parti à prendre que de s’attacher aux Français; et, par là, l’armée eut dans toutes les parties de l’Egypte, des espions, des observateurs, des contrôleurs, des financiers, indépendans et opposés aux nationaux. Quant aux Janissaires et aux Ottomans, la politique voulait que l’on ménageât en eux le grand-

Système

'administra-

tion.

Établissement de l’Iotiitut d'K|ypl«.

seigneur; l’étendard du sultan flottait en Égypte, et Napoléon était persuadé que le ministre Talleyrand s’était rendu à Constantinople et que des négociations sur l’Égypte devaient être entamées avec la Porte.

Après avoir organisé l’administration du pays, Napoléon établit l’Institut d’Égypte : il fut composé des membres de l’Institut de France, des savans et artistes de la commission, étrangers à ce corps; ils s’adjoignirent plusieurs officiers d’artillerie et d’état-major , qui avaient cultivé les sciences ou les lettres.

L’Institut fut placé dans un des palais des beys : la grande salle du harem , au moyen de quelques changemens qu’on y fit, devint le lieu des séances , et le reste du palais servit d’habitation aux savans. Le jardin fut métamorphosé en jardin de botanique. On avait apporté de France un grand nombre de machines et d’instrumens de physique , d’astronomie, et de chimie ; ils furent distribués dans les diverses salles qui se remplirent successivement de toutes les curiosités du pays , des trois règnes de la nature.

Les habitans du Caire, instruits que ces assemblées n’avaient pour objet aucune affaire religieuse , se persuadèrent que c’étaient des réunions d’alchimistes, où l’on cherchait

les moyens de faire de l’or. Les mœurs simples des savans , leurs constantes occupations , les égards que leur témoignait l’armée , leur utilité pour'les objets d’art et de manufacture, pour lesquels ils se trouvaient en relation avec les artistes du pays , leur acquirent bientôt la considération et le respect de toute la population. Plusieurs des membres de l’Institut furent aussi employés dans l’administration civile, et d’autres furent chargés de missions particulières. Lorsque la Haute-Égypte fut conquise, ce qui n’eut lieu que dans la seconde année, toutela commission des savans s’y rendit pour s’occuper de la recherche des antiquités. Ces divers travaux ont donné lieu au magnifique ouvrage sur l’Egypte, rédigé et gravé dans les quinze premières années de ce siècle, et qui a coûté plusieurs millions.

Quoique les fortifications et les bâtimens fai militaires eussent occupé, dans la première année, tous les bras et toute l’activité de l’armée, le général en chef trouva encore les moyens de faire construire une chaussée de communication du Caire à Boulac, qui pouvait servir, même pendant les inodations. On élevaun théâtre ; une manutention fut établie, et l’on bâtit plusieurs moulins à vent pour faire de la farine.

il octobre.

Rërolle du Caire.

Mais pendant que Napoléon ne négligeait aucun moyen pour s’attacher la population, les émissaires de Mourad-Bey et d’Ibraïm-Bey parvinrent à soulever plusieurs contrées, où toutes les forces et toute la valeur française durent être employées. D’un autre côté, uu manifeste du grand-seigneur, répandu par les Anglais dans toute l’Egypte, annonçait de grandes armées pour anéantir les Français, et ordonnait de les traiter comme des inûdèlcs. Napoléon sentit tout le danger de sa position , recruta son armée, enrégimenta les marins échappés au désastre d’Aboukir, et prit toutes les mesures que sa prévoyance lui dicta.

Néanmoins, le 2a octobr codant que le général en chef était au Vieux-Caire , des rassemblemens séditieux et armés se formèrent dans la ville. Le général Dupuy, commandant de la place, y fut massacré, ainsi qu’un grand nombre de Français isolés. L’immense population du Caire, soulevée par les scheiks, a juré par Mahomet d’exterminer les Français. Le général accourt, mais les portes de la ville lui sont fermées: repoussé à celle du Caire, il est obligé d’entrer par celle de Boulac; jamais moment plus critique n’avait atteint un conquérant; jamais Napoléon n’avait eu plus de ' besoin de toute sa résolution. 11 entre au Caire

avec ses braves , repousse les Arabes dans le désert , dirige ses colonnes dans les rues , entoure de canons la ville et les mosquées, et offre aux rebelles un pardon qu’ils refusent. Alors l’artillerie foudroie la grande mosquée, les haches en brisent les portes, et les rebelles sontabandonnésàlafureurdesFrançaisquiont à venger leurs camarades lâchement assassinés. Quelques scheiks, plusieurs Turcs et Égyptiens furent jugés et exécutés après cette terrible journée. Pour punir la ville, le général français abolit le divan, le remplaça par un gouvernement militaire , et imposa une contribution extraordinaire. I /exemple qu’il fit de cette ville fut rigoureux; mais la responsabilité qui pesait sur lui était trop grande pour ménager les coupables: aussi, la sédition ne se réveilla plus au Caire pendant tout le temps du séjour des Français.

Sorti de ce péril, Napoléon peut enfin exécuter son projet d’aller résoudre à Suez le problème de la jonction de la mer Rouge avec la Méditerranée , et de rechercher les traces du canal deSésostris. Il part accompagné de plusieurs membres de l’Institut, et, en trois jours de marche dans le désert, l'expédition arrive à Suez. Après avoir ordonné de compléter les ouvrages de la place, et établi une nouvelle

Voyife la mer Rouge.

Dccouvei te du canal de Sëaoatiii.

douane plus favorable au commerce de l’Arabie, Napoléon , profitant de la marée basse, traversa la mer Rouge à sec et gagna la rive opposée; mais il fut surpris par la nuit et par la mer montante; il courut le plus grand danger, et faillit à périr précisément de la même manière que Pharaon.

Pendant son séjour à Suez, le général en chef reçut une députation des cénobites du mont Sinaï, qui venaient implorer sa protection et le supplier de vouloir bien s’inscrire sur l’antique registre de leurs garanties: Napoléon écrivit son nom à la suite de ceux d’Ali, de Saladin , d’Ibraïm et de quelques autres. Dans la même année, il avait reçu des lettres de Rome et de la Mecque: le pape l’appelait son très-cher fils, et le schérif, le protecteur de la sainte Kaba.

A force de recherches , l’on découvrit enfin , à deux lieues de Suez, les traces de l’ancien canal, assez bien conservées pendant près de quatre lieues, et se perdant ensuite dans les sables. 11 suffit à Napoléon d’avoir reconnu l’existence de ce canal; c’était un grand exemple qu’il avait sous les yeux , et dont il voulait tirer un parti bien avantageux pour l’Égypte; mais il apprend aussitôt que Djezzar, pacha de Syrie, s’avance avec une grande armée, et que déjà son avant-garde occupe le fort d’El-

Arisch, qui défend les frontières de l'Egypte. La guerre entre la Porte et la république française n’est plus douteuse. Le général en chef retourne au Caire.

Le principal but de l’expédition des Français en Orient était d’abaisser la puissance anglaise : c’était du Nil que devait partir l’armée qui allait donner de nouvelles destinées aux Indes. L’Égypte devait remplacer Saint- Domingue et les Antilles, et concilier la liberté des noirs avec les intérêts de nos manufactures : la conquête de cette province entraînait la perte de tous les établissemens anglais en Amérique et dans la presqu’île du Gange. La France, une fois maîtresse des ports d’Italie, de Corfou, de Malte et d’Alexandrie, la Méditerranée devenait un lac français. La révolution des Indes devait être plus ou moins prochaine, selon les chances plus ou moins heureuses de la guerre, et les dispositions des habitans de l’Arabie et de l’Égypte plus ou moins favorables, suivant la politique qu’aurait adoptée la Porte dans ces. nouvelles circonstances; le seul objet dont on dut s’occuper immédiatement était de conquérir l’Égypte, et d’y former un établissement solide : aussi, les moyens pour y réussir étaient-ils les seuls prévus; tout le reste était considéré

Expédition de Sjrie.

comme une conséquence nécessaire, on n’en avait que pressenti l’exécution. L’heureuse issue de la bataille des Pyramides, la conquête de l’Égypte sans essuyer aucune perte sensible, les bonnes dispositions des habitans, le dévouement des chefs de la loi, semblaient d’abord assurer la prompte exécution de ces grands projets; mais bientôt la destruction de l’escadre française à Aboukir, le contreordre donné par le Directoire à l’expédition d’Irlande, et l’influence des ennemis de la France sur la Porte rendirent tout plus difficile.

En effet , deux armées turques se réunissaient , l’une à Rhodes, l’autre en Syrie, pour attaquer les Français en Égypte. Il paraît qu’elles devaient agir simultanément dans le courant de mai 1799, la première en débarquant à Aboukir , et la seconde en traversant le désert qui sépare la Syrie de l’Égypte. Si les Français restaient tranquilles en Égypte, ils allaient y être attaqués à la fois par les deux armées; de plus il était à craindre qu’un corps de troupes européennes ne se joignit â elles, et que le moment de l’agression ne coïncidât avec des troubles intérieurs. Les règles de la guerre prescrivaient donc au général français de prévenir ses ennemis, de traverser le grand désert pendant l'hiver, de s’emparer de tous

les magasins que l’ennemi avait formés sur les côtes de la Syrie , d'attaquer et de détruire les troupes au furet à mesure qu’elles se rassembleraient. D’après ce plan , les divisions de l’armée de Rhodes étaient obligées d’accourir au secours de la Syrie, et l’Égypte restait tranquillej ce qui aurait permis aux Français d’appeler successivement la plus grande partie de leurs forces en Syrie.

Napoléon quitte le Caire à la tête de dix mille hommes, et part pour la Syrie. Les généraux Kléber, Bon, Regnier commandent l’infanterie; le général Murat la cavalerie; Dammartin l’artillerie, et Caffarelli l’arme du génie. Le contre-amiral Perréedoit, avec trois frégates, croiser devant Jaffa, et apporter l’artillerie de siège.

En peu de jours , Regnier arrive à El-Arisch, s’empare de la ville, détruit une partie de la garnison et force l’autre à se renfermer dans le château. Quelques jours après, le château capitule, et l’armée se remet en route. Après soixante lieues d’une marche pénible dans le désert, l’armée aperçoit les belles montagnes de la Syrie et les riches plaines de Gaza. Cette ville, que les troupes de Djezzar venaient d’abandonner, envoie une députation au général en chef. Deux jours de repos suffisent à l’ar-

Pria*

d'El-Ariseh, de Gaaa et de Jaffa.

Symptômes' de peste.

Siégé de Saint* Jean-d Acre.

mée française, qui ne tarde pas à arriver devant Jaffa : une forte garnison la défend. L’importance de cette place, qui offre un port à l’escadre, ne permet pas d’en retarder le siège. Trois jours suffisent pour battre en brèche. La place de l’assaut est marquée, et, malgré la résistance acharnée de la garnison, J#ffa est emportée. Le massacre devient général , et peu de Turcs échappent à la mort.

Cependant, des symptôinesdc pestes’étaient manifestés dans le camp français dès le commencement du siège : Napoléon fait aussitôt établir l’hôpital des pestiférés, dans lequel eut lieu cette mémorable scène dont M. Gros a fait l’un des chefs - d’oeuvre de la peinture française. Il fallait relever le moral des soldats malades; le général en chef entre dans toutes les salles des pestiférés, il leur parle, il les touche, et les rassure : dès cet instant, le soldat semble ne plus redouter ce terrible fléau.

Maîtres de Jafla, les Français se dirigent sur Saint - Jean -d’Acre; constamment attaqués en route par des forces nombreuses, ils chassent partout leurs ennemis , comme le vent chasse la poussière du désert. Kléber, Murat, Junot, Renier, rivalisent de zèle, d’ardeur et de talent. La prise de Kaiffa, où l’armée trouve des munitions et des approvisionnemens en

tous genres, achève de faire oublier aux soldats toutes leurs fatigues et toutes leurs privations.

Enfin, les Français sont sous les murs de Saint -Jean - d’Acre, et en font le siège. I.e ao mars, la tranchée fut ouverte; on n’avait alors pour toute artillerie de siège qu’une caronade de 3a sans affût, et quatre pièces de i a, et l’on manquait de. boulets. Néanmoins , cinq jours après, on jugea la brèche praticable, et l’on se flattait de prendre la ville d’assaut; mais les sapeurs envoyés pour déblayer le pied de la brèche, furent arrêtés par une contrescarpe et un fossé de plusieurs toises. La plupart furent blessés; le reste, en butte à une épouvantable fusillade, rentra précipitamment dans la tranchée.

Il fallut miner et faire sauter la contrescarpe; la mine fit mal son effet. Le second assaut ne fut pas plus heureux que le premier; les grenadiers qui furent envoyés à la brèche la trouvèrent trop haute de plusieurs pieds. Néanmoins, les Turcs avaient été tellement effrayés de l’audace des grenadiers français qu’ils s’étaient enfuis au port, et que Djezzar- Pachaméme s’était embarqué. La retraite des Français rendit le courage aux assiégés, qui, depuis cette époque, ne cessèrent de recevoir

l6 avril.

Bataille tla Mont-Tbabor.

des renforts. On s’occupa alors de creuser un puits de mine, afin de faire sauter toute une tour; il n’y avait plus moyen de s’introduire par la brèche , l’ennemi l’ayant remplie de toute espèce d’artifices. Durant ces travaux , l’armée turque fit une sortie générale; mais les colonnes de Djezzar furent bientôt repoussées dans les murs de la place, après avoir éprouvé de grandes pertes.

Le général en chef profita de l’avantage qu'il venait de remporter sur les assiégés, pour aller à la rencontre de Kléber, dont la division était presque cernée par la grande armée de Damas. Dans sa course, il livre les combats de Canaam, de Nazareth et de Saffet; partout il met l’ennemi en fuite. Il découvre enfin Kléber, qui , retranché dans des ruines avec quatre mille hommes, bravait les vingt mille Turcs qui l’entouraient. En un moment le général en chef improvise la victoire du Mont* Thabor. L’armée de Damas, attaquée sur tous les points, coupée dans ses retraites, laisse cinq mille hommes sur le champ de bataille, perd ses chameaux, ses tentes, ses provisions. L’abondance règne dans le camp français. Le lendemain, le général en chef apprend que l’amiral Perrée a débarqué des canons de siège

près deSaint-Jean-d’Acre,ct l’armée reprend la route de cette place.

Le 2 5 avril, on mit le feu k la mine: mais a5*"il-.

Continuation

un souterrain qui était sous la tour trompa <*• fcencore tous les calculs; il ne sauta que la par- Je,n'J Acretie de la tour qui était du côté des Français, et tout l’effet de la mine se borna à enterrer deux à trois cents Turcs et quelques pièces de canon. On fit alors usage des batteries contre cette tour ébranlée; malheureusement, le général du génie Caffarelli-Dufalga fut tué deux jours après : c’était un officier du premier mérite, qu’il était impossible de remplacer; sa perte fut vivement sentie par toute l’armée.

Napoléon le regretta beaucoup.

L’ennemi sentant qu’il était perdu s’il restait sur la défensive, fit plusieurs autres sorties dans lesquelles il éprouva toujours des pertes considérables; mais il ne cessait de recevoir des renforts pour les réparer aussitôt.

Le moment de crise pour la place approchait; les batteries françaises avaient rasé la plupart des fortifications , élevées par Phélippeaux, émigré français, qui servait dans les rangs des Turcs; tous les créneaux de la muraille étaient détruits et les pièces démontées.

Déjà les Français s’étaient emparés de la partie la plus saillante de la contre-attaque , il ne fel-

( aoo )

lait plus que quelques jours pour enlever la ville, lorsqu’on signala une flotte, portant douze mille hommes de renfort aux Turcs. Le général en chef, calculant le temps qui était nécessaire au débarquement de ce renfort, crut qu’il fallait donner l’assaut avant. A la nuit, on se jette sur tous les travaux de l’ennemi, on les comble; on égorge tout, on encloue les pièces, on monte à l’assaut, on se loge dans la tour; ou entre dans la place, et l’on était maître de la ville, lorsque les troupes débarquées y arrivent dans un nombre effrayant pour rétablir le combat. Rambaut est tué; cent cinquante hommes périssent avec lui ou sont pris, et Lannes et blessé. Les assiégés sortent par toutes les portes et prennent la brèche à revers; mais là finit leur succès : les Français marchent à eux, et après les avoir rejetés dans la ville et en avoir coupé plusieurs colonnes, ils se rétablissent sur la brèche. La perte de l’ennemi fut énorme; toutes les batteries tirèrent à mitraille sur lui. Les succès des Français parurent si grands que, le io mai, à deux heures du matin, Napoléon commanda un nouvel assaut. Il y avait vingt mille hommes dans la place, et toutes les maisons étaient tellement remplies de monde que les

troupes françaises ne purent pas dépasser la brèche.

L’armée française commençait à avoir assez l.w. du de pièces de siège pour espérer de réduire la d ville ; mais les renforts reçus ou à recevoir par l’ennemi, pouvaient rendre le succès du siège problématique. Éloignés comme ils l’étaient de la France et de l’Égypte, les Français ne pouvaient plus faire de nouvelles pertes. La peste était à l’ambulance française, et l’on comptait plus de douze cents blessés. Dans de telles circonstances, quel parti devait prendre le général en chef? 11 ordonna la levée du siège, et le ao mai l’armée reprit la route de l’Égypte. Djezzar-Pacha , ayant eu toute sa maison militaire détruite, et voyant la peste faire de grands ravages dans Saint-Jean-d’Acre, ne sortit point de son pachalick, et l’armée française ne fut presque pas inquiétée dans sa retraite.

C’est à l’époque de cette retraite que quelques historiens passionnés ont placé l’épisode d* J,l&‘ de l’empoisonnement des pestiférés de Jaffa , par ordre du général en chef. Cette absurde calomnie fut long-temps propagée en Europe, et s’y était popularisée; mais on sait aujourd’hui que tous les pestiférés ont été évacués tant par mer que par terre , et qu’il n’en restait à Jaffa que sept, déclarés incurables, qui

Br tour au Caire.

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eurent le temps de mourir avant d’être égorgés par les Turcs. Jamais le général en chef n’a donné l’ordre barbare d’administrer de l’opium aux pestiférés ; et , l’eût— il fait , il n’eût trouvé personne qui se serait chargé de l’exécuter : il n’y avait pas d’ailleurs un seul grain d’opium dans toute la pharmacie de l’armée de Syrie.

Cette armée, dont les pertes durant la campagne, ne s’élevaient en tout qu’à dix- huit cents hommes, puisqu’elle ramenait dix-huit cents blessés ou convalescens, fit son entrée triomphale au Caire, au moment où l’on faisait courir le bruit de sa destruction et de la mort du sultan Kébir (le père du feu), nom que les Arabes avaient donné à Napoléon.

Pendant l’expédition de Syrie , les habitans de l’Égypte se comportèrent comme auraient pu le faire ceux d’une province française. Desaix, dans la Haute -Égypte, avait contenu Mourad-Bey; le général Dugua, dans la Basse- Égypte, n’eut à réprimer que quelques révoltes partielles , et le général Lanusse , dans le Delta, n’eut pas beaucoup de peine à disperser quelques rassemblemens faits par un imposteur, l’ange Elmody, qui fut tué lui -même à Daman hou r.

Cependant la plupart des beys, sachant

qu’une armée turque ne tarderait pas à débarquer à Aboukir, cherchèrent à se rapprocher de cette rade; mais leur mouvement fut intempestif. Livrés à eux -mêmes, ils furent cernés et battus par les divisions françaises, qui les rejetèrent dans le désert.

Le 12 juillet, l’escadre anglaise commandée 1799. par Sydney-Smith, et l’armée turque sous les dÎu^Ù'1.,1 ordres de Mustapha-Pacha, arrivèrent à Abou- d'

1 turque.

kir. Le débarquement s’opéra , les redoutes furent prises d’assaut, et le fort capitula.

Le général en chef de l’armée française apprit cet événement le i4-En un instant, des ordres furent transmis à tous les généraux de la Haute et de la Basse- Egypte, pour qu’ils eussent à se réunir le plus promptement possible à Ramanieh, avec toutes les troupes disponibles, de sorte que toute l’armée, qui comptait vingt-cinq mille hommes, dont trois mille cavaliers et soixante pièces de campagne, fut aussitôt en mouvement pour se rendre devant Aboukir. Napoléon avait l’espoir de détruire l’armée turque d’Aboukir, avant que celle de Syrie, s’il s’en était formé une nouvelle depuis deux mois, pût arriver devant le Caire.

Comme il ne fallait rien négliger pour assurer la tranquillité, les scheiks de Gemil-Azar firent des proclamations pour éclairer les peuples

sur les mouvemens qui s’opéraient, et empêcher qu’on ne crût que les Français évacuaient l’Egypte. Ils firent connaître que le sultan Kébir marchait avec son activité ordinaire pour s’opposer au débarquement des Turcs, et éviter à l’Egypte les calamités qui pèsent toujours sur un pays rendu le théâtre de la guerre.

Le 20 juillet, Napoléon apprit que l’ennemi n’avait pas encore avancé , et qu’il travaillait à des retranchemens; on supposait que l’inactivité des Turcs depuis cinq jours était calculée, et qu’ils attendaient l’arrivée d’une armée anglaise venant de Mahon. Les forces turques s’élevaient de vingt à vingt-cinq mille hommes, n’ayant que trois cents chevaux et une trentaine de bouches à feu. Mustapha - Pacha semblait compter beaucoup sur l’arrivée de Mourad-Bey; mais il fut déconcerté en apprenant sa défaite.

Pendant que toutes les colonnes françaises se réunissaient à Ramanieh, le général en chef alla visiter Alexandrie, dont l’état de défense lui parut très-satisfaisant. Le 24, il quitta cette ville, pour camper au Puits. Les Turcs, n’ayant point de cavalerie, ne pouvaient s’éclairer; aussi nourrissait-on l’espoir de les surprendre, lorsqu’une compagnie de sapeurs, partie fort

tard d’Alexandrie, dépassa les feux de l’armée française, et tomba dans ceux de l’armée turque; quelques-uns furent pris, et ce fut par ces prisonniers que Mustapha apprit que l’armée française était vis-à-vis. Les Turcs passèrent la nuit à faire leurs dernières dispositions, et le lendemain on les trouva préparés au combat.

Le général en chef changea alors ses premiers projets, et résolut d’attaquer à l'heure même. Le général Lannes, avec dix-huit cents hommes, se dirigea contre la droite de l’ennemi, et le général Destaing contre la gauche. Murat , avec toute la cavalerie et une batterie légère, se partagea en trois corps. Les Turcs maintinrent le combat avec succès jusqu’au moment où Murat, ayant pénétré par leur centre, se dirigea sur les derrières, coupant ainsi la communication de la première ligne avec la deuxième. Les troupes turques perdirent alors contenance, et se portèrent en tumulte sur leur seconde ligne; mais l’infanterie turque, rencontrée dans la plaine par la cavalerie française , ne put rejoindre la deuxième ligne. Les colonnes de Lannes et Destaing, qui s’étaient portées sur les hauteurs que l’ennemi venait de quitter, en descendirent au pas de charge et le poursuivirent l’é-

s5joi

Bataille

d’Aboukir.

( aoG )

pée dans les reins. On vit alors un spectacle unique; dix mille Turcs, pour échapper aux Français, se précipitèrent dans la mer et s’y noyèrent presque tous : une vingtaine d’hommes seulement parvinrent à se sauver sur des chaloupes.

Un si grand succès, qui avait coûté si peu, donnait l’espérance de forcer la deuxième ligne. Le général en chef alla la reconnaître et régla aussitôt les dispositions d’attaque: elles furent toutes couronnées par le plus heureux succès. Lannes força d’a'uord les retranchemens dans lesquels se trouvaient Mustapha. Ce chef des Turcs fit alors une sortie à la tète de quatre à cinq mille hommes, et sépara la gauche de la droite des Français; mais le général en chef, qui se trouvait au centre, contint l’attaque de Mustapha, et lui fit perdre du terrain. La cavalerie française, ayant alors débouché, sc trouva sur les derrières de la redoute. Les Turcs, se voyant coupés, se mirent aussitôt dans la plus affreuse déroute; trois à quatre mille furent jetés à la mer, et il ne se fut pas sauvé un seul Turc sans l’existence du village. Mustapha , tout son étatmajor, et douze à quinze cents hommes furent cernés et pris. Mustapha ne s’était . rendu qu’après avoir combattu vaillamment, il avait été

blessé à la main. Sidney-Smith, qui faisait les fonctions de major du pacba , eut beaucoup de peine à rejoindre sa chaloupe.

Avant quatre heures de l’après-midi , les Français étaient maîtres de tout le camp des Turcs , qui avaient déjà perdu quatorze à quinze mille hommes, et de la moitié du village. Les trois à quatre mille Turcs qui restaient, occupaient le fort, oxi s’étaient barricadés dans une partie du village. La fusillade continua toute la journée. Il ne fut pas jugé possible, sans s’exposer à une perte énorme, de forcer l’ennemi dans les maisons qu’il occupait, protégé par le fort : on prit position. Cette journée, si fatale aux Turcs, ne coûta à l’armée française qu’environ trois cents hommes. La cavalerie eut la plus grande part à la victoire. Murat fut blessé à la tète , d’un coup de tromblon. Le brave Duvivier fut tué d’un coup de kandjia. Le colonel Crétin tomba percé d’une balle, et l’aide-de-camp du général en chef, Guibert, fut emporté par un boulet.

Après la bataille d’xYboukir, il fut facile de réduire les trois à quatre mille Turcs qui restaient de l’armée de Mustapha : ils ne tardèrent pas à capituler. Ainsi, de cette armée que la Porte avait rassemblée à grands frais, et sur laquelle les ennemis des Français fondaient

Mol if*

qui déterminé reul Napoléon partir.

les plus grandes espérances, il ne s’échappa <pie quelques hommes, assez heureux pour avoir pu regagner à la nage la flotte qui les avait apportés.

Les troupes françaises reprirent alors leurs cantonnemens, tant dans la Haute que dans la Basse-Égypte , où régnait la plus grande tranquillité.

Cependant, depuis le départ des Français ;pour la Syrie, on ignorait tout-à-fait en Égypte ce qui s’était passé en Europe. Napoléon , avide d’apprendre quelques nouvelles, envoya un parlementaire à bord de l’amiral turc, sous prétexte de traiter des prisonniers qu’il venait de faire à Aboukir, se doutant bien que ce parlementaire serait arrêté par Sidney-Smith , qui mettait le plus grand soin à empêcher les communications entre les Français et les Turcs. En effet le parlementaire français reçut de Sidney-Smith l’invitation de monter à son bord, et, tout en le comblant de bons traitemens, l’amiral anglais, acquérant la certitude que les désastres d’Italie étaient inconnus au général en chef, se fit un malin plaisir de lui envoyer une suite de journaux. Napoléon passa la nuit dans sa tente à dévorer ces papiers, et résolut à l’instant dépasser en Europe, pour remédier, s’il en était temps, aux

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maux de la pal rie , et la sauver. En conséquence, il fit aussitôt appeler Gantheaume,etlui donna l’ordre d’aller en toute hâte à Alexandrie, d’y armer avec mystère et avec toute la célérité possible, une des frégates vénitiennes qui s’y trouvaient, et de le prévenir aussitôt qu’elle serait prête.

Ce moment arrivé, le général en chef, qui faisait une tournée d’inspection, se rendit sur une plage non fréquentée, avec un escadron de ses guides ; des canots s’y trouvèrent pour les recevoir, et les conduisirent sur la frégate, qu’ils gagnèrent , en évitant de passer par Alexandrie. On appareilla le soir même, afin d’avoir disparu au jour devant les croiseurs anglais et leur flotte mouillée à Aboukir.

Quand le général en chef prit le parti d’accourir en Europe au secours de la république, il pensa d’abord à laisser le commandement à Desaix ; ensuite à amener avec lui en France Desaix et Kléber : et enfin, il résolut d’amener le premier et d’investir le second du commandement.

Les instructions détaillées que Napoléon fit remettre au général Kléber, et la lettre datée d’Aboukir qu’il lui écrivait au moment de son départ, font assez connaître ses projets sur l’Egypte, ses espérances de retour pour les

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compléter, et la sécurité parfaite où il était que Kléber consoliderait sa colonie. Le général Menou fut le dernier auquel Napoléon parla sur le rivage : « Tenez -vous bien ici, vous autres, lui dit-il; si j’ai le bonheur de mettre le pied en France, le règne du bavardage est fini. » Son départ pour la France fut le résultat du plan le plus grand et le plus magnanime : il obéissait au cri de la France, qui le rappelait. En partant, il avait reçu carte blanche du Directoire ; il pouvait revenir quand il voudrait et nommer son successeur.

Napoléon , que les habitans de l’Égypte n’appelaient que le sultan Kcbir , s’était rendu très-poptdairedans ce pays. Il avait inspiré un respect spécial pour sa personne ; et partout où il paraissait, on se levait en sa présence; déférence qu’on n’avait que pour lui seul. Les égards constans qu’il eut pour les schciks , l’adresse avec laquelle il sut les gagner, en avaient fait un véritable souverain d’Égypte ; ils lui sauvèrent plus d’une fois la vie : sans leurs révélations, il eût été victime du combat sacré comme Kléber.

La décision de la grande mosquée dti Caire en faveur de l’armée française, fut un chcfd’œuvre d’habileté de la part du général en chef : il amena le synode des grands scheiks

à déclarer, par un acte public , que les Musulmans pouvaient obéir et payer le tribut au général français. C’est le premier et seul exemple de ce genre , depuis l’établissement dû Koran , qui défend de se soumettre aux infidèles.

En résumé, l’expédition d’Egypte avait parfaitement réussi. En moins de six mois, Napoléon s’était rendu maître de toute l’Égypte et avait détruit les Mameluks. Six mois après, il avait anéanti l’armée turque de Syrie , et quelque temps avant son embarquement, il avait détruit l’élite de l’armée de la Porte à Aboukir. Les pertes de l’armée française en Egypte, pendant vingt-huit mois, ne furent que d’environ neuf mille hommes tués, ou morts dans les hôpitaux. Celte armée était encore de vinçt-cinq mille hommes au départ du général en chef : avec de pareilles forces , Kléber devait se perpétuer dans cette contrée; mais il se laissa d’abord circonvenir par des faiseurs, et traita de l’évacuation de l’Égypte par l’inconcevable capitulation de El-Arisch. Quand le refus des Anglais l’eut contraint de s’acquérir une gloire nouvelle , et de mieux connaître ses forces et sa position, il changea tout-à-fait de pensée , et devint lui-même partisan de l’occupation de l'Égypte ; c’était même

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devenu le sentiment général de l'armée. Kléber ne s’occupa donc plus que de s’y maintenir; il éloigna de lui les meneurs qui avaient dirigé ses premiers actes , et ne s’entoura plus que d’hommes d’une opinion contraire. S’il eût vécu, l’Égypte n’eût jamais couru de dangers : sa mort seule amena la perte de ce beau pays. Alors l’armée se partagea entre Menou et Regnier ; ce ne fut qu’un champ d’intrigues : la force et le courage des troupes restèrent les mêmes, mais l’emploi qu’en fît le général eut les plus graves résultats. Menou était tontà-fait incapable; l’Égypte serait demeurée à la France si elle eût été défendue par Kléber ou Desaix; les fautes seules de Menou en ont amené l’évacuation , deux ans après le départ

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