CHAPITRE XXII
Négociations. — Paul I".— Conspiration de Ceracchi.
— Machine infernale. — Proposition de Mittau. —
Hoenlinden. — Paix de Lunérillc.
A peine le premier Consul fut-il de retour 1800. à Paris, que l’Autriche y envoya le comte de K,.-S',?uîi0n, Saint-Julien comme plénipotentiaire chargé s d“ c°™" de négocier, conclure et signer des préliminaires de paix. Ces préliminaires furent arrêtés sur les bases du traité de Campo-Formio.
Mais on apprit bientôt de Vienne que le comte de Saint-Julien était désavoué et rappelé : le baron de Thugut , ministre des affaires étrangères d’Autriche, faisait connaître que, par un traité conclu entre l’Angleterre et l’Autriche, cette dernière puissance s’était engagée à ne traiter de la paix que conjointement avec l’Angleterre , qui désirait également la paix , et qui était prête à envoyer un plénipotentiaire pour traiter aussi.
Dans une telle circonstance , ce que la république française avait à faire, c’était de recommencer les hostilités; cependant le premier
. Septembre, Rupture de l'armistice.
Consul ne voulut négliger aucune des chances qui pouvaient rétablir la paix générale. 11 consentit donc à admettre les plénipotentiaires anglais , et à prolonger l’armistice avec l’Autriche, pourvu que, de son coté , l’Angleterre consentit à un armistice naval : ce qui était fort juste.
Dans les pourparlers qui curent lieu, le premier Consul n’avait pas tardé à s’apercevoir que le cabinet anglais ne voulait que gagner du temps, et que jamais il ne consentirait à faire à la république française aucun sacrifice, ou à l’indemniser des pertes que lui faisait éprouver la prolongation de l’armistice avec l’empereur d’Allemagne. D’un autre côté, la mauvaise foi de la cour de Vienne était également évidente. Les généraux en chef de l’armée du Ithin et d’Italie, reçurent donc l’ordre de dénoncer l’armistice, et de reprendre sur-le-champ les hostilités. L’Autriche fut d’autant plus étourdie de cette détermination, qu’elle n’était pas encore en mesure; aussi s’empressa-t-elle d’implorer une nouvelle trêve de quarante-cinq jours, consentant k remettre les trois places d’Llm, Ingolstadt et Philishourg , comme garantie de la sincérité de Ses sentimens pour la paix. Cette nouvelle trêve lui fut encore accordée le 20 septembre.
Il était évident que l’Autriche n’avait fait le sacrifice de ces trois places que pour gagner la saison pluvieuse , et avoir ensuite tout l’hiver pour rétablir ses années; mais, pendant l’armistice, le premier Consul aussi pouvait faire de nouvelles levées, et les nombreuses populations de la Hollande, de la France et de l’Italie lui permettaient de faire des efforts plus grands que ceux de l’Autriche. I)’un autre côté, pendant ces quarante -cinq jours, l’armée d’Italie gagnerait la soumission de Rome, de Naples et de la Toscane, qui, n’étant pas comprises dans l’armistice, se trouvaient abandonnées à leurs propres forces.
A cette époque , le ministre autrichien Thugut fut disgracié et remplacé par M. de Gobent-* zell, le même qui avait signé le traité de Cam po-F ormio. Ceministre s’an nonrait coin me l’homme de la paix. Il se rendit lui-même à Lunéville, où s’étaient assemblés les plénipotentiaires français. Le premier Consul exigea que les négociations fussent entamées sans délai ; mais à l’ouverture du protocole, M. de Coben tzell déclara qu’il ne pouvait traiter sans le concours d’un ministre anglais. Or, un ministre anglais ne pouvait être reçu au congrès, qu’autant qu’il adhérerait au principe de l’application de l’armistice aux opérations nava-
Octobre.
Négociation»
et reprise * des hostilités.
les. Quelques courriers furent échangés entre Paris et Vienne, et aussitôt que la mauvaise foi du cabinet devienne fut bien reconnue, les généraux en chef des armées de la république reçurent de nouveau l’ordre de dénoncer l’armistice, et de commencer les hostilités.
Pendant que le premier Consul négociait vainement une paix stable avec l’Autriche et l’Angleterre, il ne négligeait rien pour captiver l’amitié de Paul Ier. Cet empereur des Russies, déjà mécontent de ses anciens alliés, se montra si indigné de la mauvaise foi de l’Angleterre, relativement à l’ile de Malte, que dès lors une rupture devint inévitable. Peu après la bataille de Marengo, le premier Consul voulant flatter l’imagination impétueuse de ce czar, lui envoya lepée que le pape Léon X. avait donnée à file- Adam, comme un témoignage de sa satisfaction pour avoir défendu Rhodes contre les infidèles. Plus tard, Napoléon ayant vainement proposé aux Anglais et aux Autrichiens l’échange de huit à dix mille soldats russes, prisonniers de guerre en France, prit le parti de les faire habiller et armer complètement , et de les renvoyer généreusement à leur souverain. Paul Ier s’exalta et porta toute l’ardeur de ses vœux vers la France. Il écrivit alors au premier Consul ,
et lui disait : « Citoyen premier Consul, je ne » vous écris point pour entrer en discussion » sur les droits de l’homme ou du citoyen :
» chaque pays se gouverne comme il l’en- » tend. Partout où je vois à la tète d’un pays » un homme qui sait gouverner et se battre, a mon cœur se porte vers lui. Je vous écris » pour vous faire connaître le mécontente- » ment que j’ai contre l’Angleterre, qui viole » tous les droits des nations, et qui n’est ja- » mais guidée que par son égoïsme et son » intérêt. Je veux m’unir à vous pour mettre » un terme aux injustices de ce gouverne- » ment. » Depuis ce moment la correspondance entre le premier Consul et Paul I" devint journalière et des plus intimes : bientôt la guerre se trouva déclarée entre l’Angleterre d’une part, la Russie, la Suède et le Danemarck de l’autre. Les ennemis de la France prévirent le coup qui allait leur être porté :
Paul I" fut assassiné dans la nuit du a3 au 24 mars, et l’escadre anglaise sortit de la Baltique quelques jours après !....
Quoique le premier Consul eût rendu à la Cou.pir.iioa France sa gloire et la tranquillité intérieure, les circonstances étaient telles, qu’il se trouvait environné d’ennemis particuliers : chaque jour voyait éclore quelque nouvelle conspira-
i8oo.
Octobre.
Machine
infernale.
tion contre sa personne. D’abord , ce fut celle du sculpteur Ceracchi , qui jadis avait adoré le général Bonaparte; mais qui avait juré sa perte depuis qu’il ne voyait plus en lui qu’un tyran. Ceracchi avait fait le buste du général Bonaparte, et, sous prétexte d’une correction, il avait sollicité par tous les moyens imaginables , une nouvelle séance, dans laquelle il se proposaitde le poignarder. N’ayant pu obtenir ce moment , à cause des grandes occupations du premier Consul , il forma alors le projet, avec l’adjudant-général Aréna,le peintre Topinau-Lebrun , et Damerville, de l’assassiner à l’Opéra. La conspiration fut dévoilée par un capitaine, complice lui-même: les conjurés furent arrêtés à l’Opéra, avant d’avoir pu approcher du premier Consul.
Deux mois après, le 10 octobre 1800, eut lieu l’explosion de la machine infernale. Cette invention diabolique, qui causa tant de rumeur, et fit tant de victimes, fut préparée par les royalistes, qui en reçurent l’idée des jacobins. Il est très-remarquable que le soir de la catastrophe, le premier Consul montra une répugnance extrême pour sortir : on donnait un Oratorio; madame Bonaparte et quelques intimes du premier Consul voulaient absolument l’y faire aller : Napoléon était tout en-
Digil
dormi sur un canapé, et il fallut qu’on l’en arrachât; que l’un lui apportât son épée, l’autre, son chapeau. Dans la voiture même, il sommeillait de nouveau , quand il ouvrit subitement les yeux, rêvant qu’il se noyait dans le Tagliamento : quelques années auparavant il avait couru le plus grand danger pour avoir voulu passer de nuit cette rivière. Or, en cet instant, il s’éveillait au milieu d’une conflagration ; la voiture était soulevée : il retrouvait en lui toutes les impressions du Tagliamento, qui, du reste, n’eurent que la durée d’une seconde , car une effroyable détonation se fit aussitôt entendre. « Nous sommes minés ! » furent les paroles que le premier Consul adressa à Lannes et à Bessières, qui se trouvaient avec lui : ces généraux voulaient arrêter à toute force, mais il leur dit de bien s’en donner de garde. Ils arrivèrent à l’Opéra, comme si de rien n’était. Le premier Consul fut sauvé par l’audace de son cocher et la rapidité de ses chevaux; ce qu’il y a de plus extraordinaire dans cette circonstance, c’est que le cocher était ivre, et son ivresse telle, que ce n’est que le lendemain qu’il sut ce qui était arrivé; il avait pris la détonation pour un salut.
Aussitôt après l’événement , on s’en prit aux
Ouvertures de Millau.
jacobins; mais le hasard ne tarda pas à faire connaître les vrais coupables : c’étaient des royalistes chouans. Ils ne s’en cachaient pas , et. se plaignaient de ne pas avoir réussi. Quelques-uns furent saisis et punis. On assure que le chef a, depuis, cherché dans l’austérité de la religion l’expiation de son crime, et qu’il s’est fait trapiste.
Plusieurs autres conspirations plus ou moins obscures furent dirigées, à la même époque, contre les jours du premier Consul; mais, suivant son système de ne jamais parler des dangers qu’il avait courus, ni même de ses blessures , il en fit garder le secret.
Pendant que le premier Consul était ainsi en butte aux machinations de deux partis ex- ' trêmes, les Français du dehors, ne se doutant nullement de l’opinion du dedans, renouvelaient leurs tentatives auprès du premier Consul en faveur des Bourbons. L’agent secret du comte de Lille, l’abbé de Montesquiou, fit remettre à Napoléon par le troisième Consul Lebrun , une lettre du prétendant extrêmement soignée, dans laquelle il disait au chef de la République française : «Vous tardez » beaucoup à me rendre mon trône; il est à » craindre que vous ne laissiez écouler desmo*
» mens bien favorables. Vous ne pouvez pas
» faire le bonheur de la France sans moi, et »moi, je ne puis rien pour la France sans «vous. Hâtez-vous donc, et désignez vous- » même toutes les places qui vous plairont » pour vos amis. »
Le premier Consul répondit : « J’ai reçu la » lettre de V. A. R. ; j’ai toujours pris un vif » intérêt à ses malheurs et à ceux de sa famille: » Elle ne doit pas songer à se présenter en «France; elle n’y parviendrait que sur cent «mille cadavres. Du reste, je m’empresserai » toujours de faire tout ce qui pourrait adou- » cir ses destinées , et lui faire oublier ses mal- » heurs. »
L’ouverture de M. le comte d’Artois eut plus d’élégance et de recherche encore : il dépêcha la duchesse de Guiche, femme charmante, très-propre, parles grâces de sa figure, à mêler beaucoup d’attraits à l’importance de sa négociation. Elle pénétra facilement auprès de madame Bonaparte ; mais dès que le premier Consul apprit la mission de la jolie duchesse, il lui fit donner l’ordre dans la nuit même de quitter Paris.
Le bruit courut plus tard que le premier Consul avait fait à son tour aux princes français des propositions touchant la cession de leurs droits ou leur renonciation â la cou-
Novembre.
Reprise des bofliiiléi.
ronne, ainsi qu’on s’est plu à le consacrer dans des déclarations pompeuses répandues en Europe avec profusion. Et comment cela aurait-il pu être , lui qui ne pouvait régner précisément que par le principe qui faisait exclure les Bourbons, celui de la souveraineté du peuple? C’eût été se proscrire soi-même, le contre-sens eût été trop lourd, l’absurdité trop criante; elle eût pour toujours noyé le premier Consul dans l’opinion. Ainsi, directement ni indirectement, ni de près ni de loin, le premier Consul n’a rien fait qui pût se rapporter à cela.
Durant ce conflit de conspirations, de propositions et de réunions diplomatiques, Napoléon, qui ne voulait pas être joué par ses ennemis, avait, ainsi que nous l’avons dit plus haut , ordonné à ses généraux de commencer les hostilités , ce qui eut lieu le 1 7 novembre à i’arraee d’Italie, et le 27 à celle du Rhin. Depuis cinq mois que la suspension d’armes existait, l’Autriche avait reçu de l’Angleterre soixante millions qu’elle avait bien employés. Elle comptait en ligne deux cent quatre-vingt mille hommes présens sous les armes , y compris les contingens de l’Empire, du royaume de Naples et de l’Angleterre. Son armée d’Allemagne, sous les ordres de l’archiduc Jean,
était de cent trente mille hommes; cent vingt mille étaient en Italie sous le commandement du feld-maréchal Bellegarde. La France avait en ligne cent soixante-quinze mille hommes en Allemagne , et quatre - vingt - dix mille hommes en Italie.
La cour devienne fut consternée lorsqu’elle apprit que les généraux français avaient dénoncé les hostilités; elle se flattait qu’ils ne voudraient pas entreprendre une campagne d’hiver dans un climat aussi âpre que celui de la Haute-Autriche. Le Conseil aulique décida que l’armée d’Italie resterait sur la défensive derrière le Mincio, et que celle d’Allemagne prendrait l’offensive , et chasserait les Français au-delà du Lech.
Le premier Consul était résolu de marcher sur Vienne; l’armée de Moreau devait passer l’Inn , et se porter sur cette capitale par la vallée du Danube; l’armée d’Italie, sous les ordres de Brune , devait passer le Mincio , l’Adige, et se porter sur les Alpes Noriques. Ainsi, deux grandes armées et deux autres petites , commandées par Macdonald et Murat, allaient se diriger sur Vienne, formant une masse de deux cent cinquante mille combattans. Les troupes françaises étaient bien habillées, bien armées, munies d’une nom-
4 décembre.
Bataille
d’üoeulindeo.
breuse artillerie, et clans la plus grande abondance; jamais la République n’avait eu un état militaire aussi réellement redoutable ; il avait été plus nombreux en iy<)3, mais alors la plupart des troupes étaient des recrues , mal habillées, non aguerries, et une partie était employée dans la Vendée et dans l’intérieur.
Le 28 novembre, la grande armée du Rhin fit replier tous les avant-postes autrichiens. Le Ier décembre, l’archiduc Jean déploya soixante mille hommes devant les hauteurs d’Àmpfingen, et attaqua de front le général Grenier, qui n’avait que vingt-cinq mille hommes. Les Autrichiens obtinrent des succès; car leur manœuvre était fort belle; l’alarme fut grande dans l’armée française; le général en chef en fut déconcerté; mais, deux jours après , la bataille décisive de Iïoenlinden ruina toutes les espérances des Autrichiens : vingt-cinq mille hommes, Sans compter les déserteurs, sept mille prisonniers , cent pièces de canon et une immense quantité de voitures lurent les pertes de l’ennemi. Depuis ce jour, l’armée française victorieuse ne cessa de poursuivre les débris de l’armée autrichienne; enfin, le a5 décembre, fut signéàSteyer un armistice par lequel l’armée française devait
rester dans ses positions jusqu’à la ratification de la paix définitive.
Du côté de l’Italie, le général Brune s’était D««mbr.. avancé vers le Mincio, et avait tenté de le passer le 24 décembre ; mais ce général fit ce jour-là de grandes fautes qui compromirent son armée : heureusement, la valeur française les répara ; le passage de cette rivière fut effectué le a5 décembre. L’armée française passa l’Adige le 1er janvier 1801 ; le lendemain l’ennemi évacua Vérone. Les Français entrèrent à Vicence et à Reveredo , le 1 1 , ils passèrent la Brenta devant Fontanina. L’armée autrichienne, découragée par les nouvelles qu’elle recevait du Rhin , laissa franchir à l’armée française tous les points qu’elle pouvait lui disputer, et aussitôt que les Français furent au-delà de la Brenta, le feld-maréchal Bellegarde renouvela la demande d’un armistice général.
Le premier Consul avait donné les ordres les plus positifs de ne signer aucune trêve que l’armée n’eût passé l’Isonzo, afin de bien couper les Autrichiens de Venise; et surtout il avait insisté pour ne rien conclure avant qu’on eût la place de Mantoue. Le général français montra peu de caractère dans cette négociation : il renonça de lui-même à demander Mantoue, et signa, le 16 janvier 1801, l’ar-
9 fevri«r.
Paix
de Lunéville,
mistice de Trévise. Le premier Consul , mécontent de toute la campagne de Brune, déclara à M. de Cobentzell, qui se trouvait encore à Lunéville, qu’il désavouait la convention de Trévise, et ce ministre, qui commençait à sentir la nécessité de traiter de bonne foi, signa lui-même, le 26 janvier, l’ordre de livrer Mantoue à l’armée française. Pendant ces négociations , Murat , qui était opposé à l’armée napolitaine, était entré dans les Etats de l’Eglise , qu’il avait immédiatement replacé sous la domination du Pape, ce qui excita la reconnaissance de Pie VII. Enfin, par considération pour l’empereur de Russie, les Napolitains obtinrent aussi une suspension d’armes , et signèrent à Florence, le 28 mars suivant, un traité de paix avec la république française.
Le 9 février 1801, fut signé à Lunéville ce fameux traité , qui , rappelant toutes les clauses de celui de Campo-Formio, cédait encore à la France tous les États de la rive gauche du Rhin, la Belgique; fixait à l’Adige la limite des possessions autrichiennes; faisait reconnaître par l’empereur d’Autriche les républiques cisalpine, batave et helvétique, et abandonnait la Toscane à la France. Cette grande nouvelle fut publiée le 1 2 àParis, où elle excita les plus vifs transports de joie.
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