CHAPITRE PREMIER
Organisation impériale. — Sacre. — Armemens maritimes.
Lorsque Napoléon Bonaparte commença sa i8o5. carrière politique, le trône était écroulé; le vertueux Louis XVI avait péri, les factions*"*” déchiraient la France. Il parvint au consulat en détrônant l’anarchie. Son élévation au
ao
trône est uniqae dan* l’histoire , elle ne peut aucunement être comparée avec celle d’aucun fondateur de dynastie, ou de ceux qui sont parvenus au trône à la faveur des troubles civils. Pom\régner , David fit périr la maison de Saül, son bienfaiteur; César alluma la guerre civile, et détruisit le gouvernement de sa patrie; Hugues Capet combattit son souverain, et le fit mourir dans une tour; Cromwell fit périr son maître sur l’échaiaud; et les princes de la maison régnante d’Angleterre ont , deux fois , couvert les échafauds de victimes.
Napoléon arrivait au trône par des voies directes, vierge de tous crimes ordinaires aux chefs de dynasties, et sans avoir jamais commis une action que la morale pût désavouer. Des mains accoutumées à gagner des batailles avec l’épée ne se sont jamais souillées par le crime, même sous le vain prétexte dé l’utilité publique : maxime affreuse, qui, de tout temps, fut celle des gouvernemens faibles, et que désavouent la religion, l’honneur et la civilisation européenne. 11 n’a point usurpe de couronne , il l’a relevée dans le ruisseau , le peuple l’a placée sur sa tête : il s’est assis sur un trône vide. En relevant ce trône. Napoléon a remis la France dans la société de
l’Europe; terminé les discordes, ressuscité le caractère français ; il a purgé la France de tous les maux de sa crise funeste, et lui a conservé tous les biens.
Napoléon fit de son organisation impériale, le gouvernement le plus compacte , de la circulation la plus rapide et des efforts les plus nerveux, qui eut jamais existé. Il ne fallait rien moins que tout cela pour pouvoir triompher des immenses difficultés dont il était entouré, et produire toutes les merveilles qu’on a vues s’accomplir. L’organisation des préfectures, leur action, les résultats étaient admirables et prodigieux. La même impulsion se trouvait donnée au même instant à plus de quarante millions d’hommes; et, à l’aide de ces centres d’activité locale, le mouvement élait aussi rapide à toutes les extrémités qu’au cœur même. Les étrangers qui visitaient la France, et qui savaient voir et juger, en étaient émerveillés. Et c’est à cette uniformité d’action sur un aussi grand terrain , qu’ils attribuaient surtout ces prodigieux efforts, ces immenses résultats qu’ils avouaient n’avoir pas pu comprendre jusque-là.
Les préfets, avec toute l’autorité et les ressources locales dont ils se trouvaient investis, étaient eux - mêmes des empereurs au petit
Création de la noblesse impériale.
pied; et comme ils n’avaient de force que par l’impulsion première, dont ils n’étaient que les organes; que toute leur influence ne dérivait que de leur emploi du moment; qu’ils n’en avaient point de personnelle, et qu’ils ne tenaient nullement au sol qu’ils régissaient, ils avaient tous les avantages des anciens grands agens absolus, sans aucun de leurs inconvéniens. Il avait bien fallu leur créer toute cette puissance : l’Empereur se trouvait dictateur, il fallait que tous les filamens issus de lui se trouvassent en harmonie avec la cause première, sous peine de marquer ce résultat. Si la liberté sembla souffrir * quelque atteinte , si l’autorité sembla parfois dépasser les bornes , les circonstances le rendaient nécessaire.
Pour que tout fût en harmonie avec l’organisation impériale et la nouvelle dignité du chef de l’État, l’Empereur créa une noblesse.
Ce fut une de ses plus grandes idées , des plus complètes, des plus heureuses; mais elle a été bien peu comprise. La noblesse de l’empire était celle du peuple, puisque Napoléon avait pris indifféremment le fils d’un fermier ou d’un artisan , pour en faire un duc ou un maréchal, selon les talens qu’il avait cru reconnaître en lui. En créant sa noblesse , l’Em-
pereur avait pour but trois objets de la première importance, et tous les trois auraient été atteints; savoir : réconcilier la France avec l’Europe, rétablir l’harmonie en semblant adopter ses mœurs ; réconcilier par la même voie, amalgamer entièrement la France nouvelle avec la France ancienne; enfin faire disparaître tout-à-fait la noblesse féodale, la seule offensante, la seule oppressive , la seule contre nature. Par sa création l’Empereur venait à bout de substituer des choses positives et méritoires , à des préjugés antiques et détestés. Ses titres nationaux rétablissaient précisément cette égalité que la noblesse féodale avait proscrite. Tous les genres de mérite y parvenaient : aux parchemins on substituait les belles actions, et aux intérêts privés, les intérêts de la patrie. Ce n’était plus dans une obscurité imaginaire qu’on eût été placer son orgueil; mais bien dans les premières pages de notre histoire. Enfin, l’Empereur faisait disparaître la prétention choquante du sang : idée absurde, en ce qu’il n’existe qu’une seule espèce d’hommes.
Par suite de cette création, Joséphine devint impératrice des Français; tous les frères de l’Empereur furent de droit princes français; le second Consul de la République , Cam-
* décembre.
Sacre
de Napoléon.
bacérès , passa à la dignité d’archi-chancelier de l’Empire, et le troisième Consul, Lebrun , à celle d’archi-trésorier. Le titre de maréchal de l’Empire fut conféré aux généraux les plus distingués.
Afin de donner un caractère plus auguste à sa nouvelle dignité et à ses institutions, l’Empereur se fit couronner et sacrer, le a décembre i8o4- Le pape Pie VII, avec lequel le premier Consul avait établi le concordat de iBoi, vint de Rome à Paris pour cette grande cérémonie. Le pontife fit , dans cette circonstance, de grande concessions A l’Empereur, et entre autres celle de ne pas lui poser la couronne.
Toutefois, les fêtes du couronnement et du sacre ne firent pas perdre de vue à l'Empe- A°‘i'l't‘”T',reur son invasion en Angleterre. Il quitta bientôt Paris avec l’impératrice pour se rendre au camp de Boulogne.
Project pu. L’idée d’une descente en Angleterre avait «■"■(Uum! d’abord été regardée comme chimérique, et les Anglais avaient commencé par s’en moquer Pourtant rien n’était plus réel et mieux combiné que cette expédition : Napoléon en avait lui-même tracé le plan.
Cent soixante mille hommes de bonnes troupes étaient destinés à s’emparer de Lon-
Projet
d'invasion
dres. A cet effet, FEmpereur les avait réunis au camp de Boulogne , où on les exerçait journellement à s'embarquer sur la flottille au premier signal. Cette innombrable flottille n’était que le moyen de débarquer ces cent soixante mille hommes en peu d’heures , eu s’emparant de tous les bas-fonds ; mais si on voidait que ces bâtimens légers pussent aborder sur les côtes d’Angleterre , il fallait que les forces navales de la France devinssent maîtresses de la Manche pendant quelques jours. Pour arriver à ce grand but, Napoléon avait prescrit à l’amiral Villeneuve, commandant l’escadre de Toulon, forte de quatorze vaisseaux de ligne , de se rendre au Ferrol, où il devait être renforcé par cinq autres vaisseaux français, et par neuf vaisseaux espagnols. L’amiral Villeneuve devait encore rallier cinq vaisseaux et trois frégates dans la rade de File d’Aix, et un vaisseau dans celle de Lorient, qui tous étaient prêts à appareiller. La rade de Brest contenait vingt et un bons vaisseaux, sous les ordres de Gantheaume ; elle était mouillée en avant du goulet , et prête à sortir dès qu’elle aurait aperçu l’escadre réunie de Villeneuve.
Pour réunir ainsi toutes ces escadres, et en former une de soixante à soixante et dix vaisseaux, avec laquelle on serait entré dans la
Manche, il fallait d’abord tromper toutes les croisières anglaises, et les obliger, par de faux mouvemens, à sc porter aux Antilles , et même aux Grandes-Indes. Villeneuve sortit de Toulon avec onze vaisseaux ; mais il ne put rallier des escadres de Carthagène et de Cadix , que six vaisseaux espagnols et un vaisseau français. Il prit aussitôt la route de la Martinique, où il fut rejoint par quatre vaisseaux sortis de l’ile d’Aix. Nelson, chargé du blocus de la rade de Toulon, se persuada que l’escadre française de la Méditerranée était destinée pour l’Égypte; il fut la chercher dans les mers de la Syrie et de l'Égypte , et s’opiniâtra à rester dans ces parages : ce ne fut qu’à la fin d’avril qu’il se rendit à Gibraltar. Il fit route alors pour la Barbade, où il arriva le 4 juin avec dix vaisseaux très-fatigués. I)’un autre côté, l’amiral anglais Cochrane avait quitté les côtes de l’ouest pour courir sur l’escadre de Missiessy, sortie de Rochefort le 6 janvier. Cochrane arriva aux Antilles, après avoir parcouru les côtes du Portugal : il se réunit , en juin, à Nelson avec trois vaisseaux seulement. Les ports du Ferrol et de Rochefort furent succesivent débloqués; mais des stations anglaises rejoignirent l’escadre davant Brest, qui devint
dès lors très-supérieure à l’escadre de Gantheaume, laquelle ne put plus sortir sans le secours de Villeneuve.
Jusqu’à ce moment le projet de la descente en Angleterre avait été secondé par la fortune : seulement on avait à se plaindre de Villeneuve, qui avait gâté ou affaibli le plan de Napoléon , en exécutant mal les instructions qu’il avait reçues. Cet amiral revint dans les mers d’Europe, et eut avec l’amiral Calder, les aa et a3 juillet, à cinquante lieues du cap Finistère, une action navale, qu’il aurait pu éviter, et dans laquelle il ne profita pas de ses avantages. Il en fut blâmé par Napoléon , qui ordonna qu’à Brest, Gantheaume prendrait le commandement. Villeneuve entra à la Corogne et ensuite au Ferrol, avec trente-quatre vaisseaux, ne donna point d’ordre à l’escadre de Vigo; et au lieu de se rendre à Brest, ainsi que le portaient les derniers ordres , il alla se faire bloquer à Cadix. Napoléon ordonna au ministre de la marine de lui faire un rapport sur la conduite de Villeneuve, et de le faire passer à un conseil d’enquête. L’amiral Rosily fut nommé pour lui succéder.
Il fallait une victoire à l’amiral Villeneuve; il alla livrer la désastreuse bataille de Trafalgar! Ainsi, toute la sagesse des dispositions
21 octobre.
de TrafaJgar.
de Napoléon pour faire concourir les escadres françaises du haut-bord à la descente en Angleterre de l’armée des côtes de Boulogne , fut inutile. Si Villeneuve, au lieu d’entrer au Ferroi, se fût contenté de rallier l’escadre espagnole, et eût fait voile sur Brest pour s’y réunir avec l’amiral Gantheaume , l’armée française débarquait : c’en était fait de l’Angleterre. Les Anglais avaient été dupes de la construction des prames et des bateaux canonniers; ils avaient cru que Napoléon se proposait de passer de vive force par la seule force militaire de la flottille : l’idée de son véritable projet ne leur est point venue; mais lorsque le mouvement des escadres françaises ayant manqué, ils se sont aperçus du danger qu’ils avaient couru , l’effroi a été dans les conseils de Londres , et tous les gens sensés on t avoué que jamais l’Angleterre n’avait été si près de sa perte.
Si le débarquement avait pu s’effectuer, il entrait dans le plan de Napoléon de débarquer le plus près possible de Chatam, afin de pouvoir arriver à Londres quatre à cinq jours après. Maître de cette capitale , il aurait déclaré qu’il .venait pour délivrer la nation anglaise du joug de l’oligarchie qui pesait sur le peuple; il aurait aboli la noblesse et la chambre des pairs , et conservé la chambre
des communes, après lui avoir fait subir une grande réforme; en un mot, il eût donné au gouvernement de l’Angleterre une forme populaire, ce qui eut produit une espèce de révolution , et fourni de nombreux partisans aux Français. Mais Napoléon était loin de vouloir détruire l’Angleterre: il ne lui demandait que le terme d’une usurpation intolérable , la jouissance des droits imprescriptibles et sacrés , l’affranchissement, la liberté des mers, l’indépendance, l’bonneur des pavillons. Il parlait au nom de tous et pour tous, et l’eût obtenu de gré ou de force : il avait pour lui la puissance , le bon droit, le vœu des nations.
Pendant que la France faisait sortir ses es- NouT,1Ie cadres pour réaliser le projet de débarque- u Fr*«c«. ment , le ministre Pitt travaillait à détourner l’orage : il réveilla le génie des coalitions. Bientôt la Russie signa le traité de concert. D'un autre côté l’archiduc Charles quittait la direction des affaires de l’Autriche , et cette puissance s’engageait formellement à entrer dans la nouvelle ligue contre la France. Les conventions et plans de coopération et de mouvemens militaires étaient arrêtés. Le ministère anglais sacrifiait, en i8o5, la malheureuse Autriche, uniquement pour échapper à l’invasion dont il était menacé. Il n’y a point au
a6 mai.
Napoleoo roi d’Ilalic.
monde de ministère plus machiavélique que celui d’Angleterre. Napoléon ajourna dès lors le projet d’une descente en Angleterre , et le camp de Boulogne fut levé. •
Eu même temps que ces grands événemens avaient lieu sur terre et sur mer, un autre non moins important attendait l’Empereur des Français dans la capitale de la république cisalpine, devenue royaume d’Italie. La nation italienne avait émis le vœu pour que la couronne de fer fût placée sur la tète du vainqueur d’Arcole et de Marengo, et la consulte nationale vint lui porter ce vœu à Paris. Napoléon et l’impératrice Joséphine se rendirent à Milan, où la plus imposante cérémonie les attendait. Le aG mai i8o5 le couronnement eut lieu. A Milan, comme à Paris, Napoléon plaça lui-même la couronne suV sa tète: Dieu me la donne , dit-il en la prenant sur l’autel , gare à qui la touche ! Le 8 juin, le prince Eugène , fils adoptif de Napoléon, fut proclamé vice -roi d’Italie, et l’Empereur des Français retourna à son armée pour aller commencer la mémorable campagne d’Austerlitz.