‹ Histoire de Napoléon d'après lui-même, publiéeChapitre 41 sur 54 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Querelles de Napoléon avec Pic VII. — Incorporation de Rome à l’Empire. — Enlèvement du Pape. — Projets de Napoléon sur les Papes.

Le second événement important de l’année 1810 fut la réunion de Rome et des États de l’Église à l’Empire français. Elle eut lieu en vertu du sénatus-consulte du 17 février 1810, qui fixa en même temps ce qui était relatif au temporel des Papes.

L’origine de la querelle , qui dura si longtemps entre Napoléon et le Pape , datait de i8o5. Lorsque Pie YII quitta la France , après le couronnement , il partit avec le secret dépit de n’avoir pas obtenu de Napoléon les récompenses qu’il croyait avoir méritées ; mais l’Empereur ne pouvait pas trafiquer des intérêts de l’Empire pour l’acquit de ses propres sentimens : et d’ailleurs sa fierté ne lui permettait pas de laisser croire qu’il avait acheté ses complaisances. A peine le Pape eut-il mis le pied sur Je sol italien, que les intrigans,

Origine et motifs de U querelle avec le Pape.

les brouillons, les ennemis de la France profitèrent de ses dispositions pour s’en saisir, et dès cet instant, tout fut hostile de sa part. Ce n’était plus le doux, le paisible Cliiara monti, cet évêque d’Imola, qui s’était montré de si bonne heure digne des lumières de son siècle; sa signature n’était plus apposée qu’à la suite d’actes tenant bien plus des Grégoire et des Boniface que de lui : Rome devint le foyer de tous les complots tramés contre la France. Napoléon essaya vainement de le ramener par la raison, il n’était plus possible d’arriver jusqu’à ses sen timens. Les torts devinrent si graves, les insultes si patentes que l’Empereur dut agir à son tour. Il se saisit donc de ses forteresses , s’empara de quelques provinces, et finit même par occuper Rome, tout en déclarant que le Pape demeurait sacré pour lui dans ses attributions spirituelles, ce qui était loin de le satisfaire, regardant toujours sa qualité de souverain de Rome comme confondue et inhérente avec son caractère spirituel.

1809. La circonstance de la guerre dans laquelle tTeicotmuuni- la France se trouvait engagée avec l’Autriche «110». et ^Espagne parut favorable au Saint-Siège : il lança sa bulle d’excommunication dont on ne sut aucun mauvais gré au Pape, mais

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dont on fit tomber la responsabilité sur le cardinal Pacca , qui l’avait signée. L’intèntion de Napoléon était, si quelque individu eût été assassiné à Rome, par suite de cette bulle, de prendre ce ministre à partie; mais elle excita partout le plus profond mépris , ce qui fut un grand bonheur pour les cardinaux et les prélats de la Cour de Rome.

A cette époque, les troupes françaises dans les États romains étaient peu nombreuses , et la bataille d’Essling ayant jeté quelques doutes sur l’issue de la guerre, la population de Rome était agitée : le Saint-Père, renfermé au fond de son palais, avait fait élever des barricades autour; elles étaient gardées par quelques centaines d’hommes armés qui exerçaient la plus grande surveillance. Les troupes françaises qui occupaient les postes extérieurs se prirent de querelle avec celles du Pape; elles se crurent bravées : tout cela excitait leurs sarcasmes. La situation du Pape était dangereuse; il était à craindre que d’un moment à l’autre, on en vînt aux mains : les balles ne respectent personne. Le général commandant à Rome fit les plus vives remontrances; il ne put faire comprendre que le Pape serait beaucoup plus en sûreté , gardé par la sainteté de son caractère , et qu'opposer la

Intrigue* de U Cour de Rome.

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force à la force pouvait avoir les effets les plus funestes. N’étant pas écouté , il prit alors conseil des circonstances : il adopta le parti de faire transférer le Pape à Florence : il le devait au Saint-Père , il le devait à la nation française, il le devait à l’Europe : qu’eût-elle dit si un sang si précieux eût été versé dans une rixe ?

Un courrier de Rome instruisit l’Empereur à Schœnbrunn de l’enlèvement du Pape.

Quoique mécontent de ce qui venait d’arriver, Napoléon ne pouvait pas désavouer son général à Rome; sa conduite avait été obligée. Des estafettes furent aussitôt expédiées à Florence, à Turin, à Grenoble; tous les cas avaient été prévus par Napoléon , qui voulait que l’on eût les plus grands égards pour Pie VII. Il était impossible de le renvoyer à Rome sans s’exposer à des événemens dont les résultats pouvaient être encore plus fâcheux. On était à la veille de la bataille de Wagram , qui devait décider de la paix , et il aurait été temps alors de négocier avec le Saint-Siège, et de mettre un terme à ces fâcheuses affaires.

Le Pape fut envoyé à Savone, où il resta plusieurs mois, pendant lesquels on lui offrit de retourner à Rome, s’il consentait à 11e point y troubler la tranquillité publique , à

reconnaître le gouvernement établi , et à ne s’occuper que d’affaires spirituelles; mais, s’apercevant qu’on voulait le prendre par lassitude , et que le monde continuait à marcher sans lui , il adressa des brefs aux chapitres métropolitains de Florence et (de Paris, pour troubler l’administration des diocèses, pendant les vacances des sièges, en même temps que le cardinal Piétro expédiait des vicaires apostoliques dans les diocèses vacans. Alors, pour la première fois , la discussion qui existait depuis cinq ans cessa d’être temporelle et devint spirituelle : ce qui donna lieu plus tard à la première et à la seconde réunion des évêques au concile de Paris, et à la bulle de 181 x.

Rien n’était décidé encore sur l’état temporel du Pape; et cette incertitude encourageait sa résistance. Napoléon se décida enfin à faire pour toujours la séparation de la puissance temporelle d’avec la puissance spirituelle, et à ne plus souffrir le Pape pour souverain. Le sénatus-consulte du 7 février 1810 réunit les États de Rome à l’Empire, et fixa ce qui était relatif au temporel des Papes.

A toutes les époques, les députations des évêques ont toujours eu l’instruction d’offrir au Pape son retour à Rome, pourvu qu’il reconnût le gouvernement temporel qui y avait

5 f^rritr.

Réunion dei États romains à l'Empire.

Arrivé du Pape à Fontainebleau.

Concordat

de

Fontainebleau.

Projeta de Napoléon sur les Papes.

été établi, et s’occupât exclusivement des affaires spirituelles; mais il s’y refusa constamment.

Amené dans le palais de Fontainebleau, pour mettre sa personne à l’abri d’une tentative qui devait avoir lieu par mer, il y occupa le logement qu’il avait habité précédemment , et ne cessa d’y être traité de la manière la plus grande. Sa cour était aussi bien qu’au Vatican. Napoléon ne le vit qu’en janvier 1 8 1 3, en compagnie de l’Impératrice. Pendant les trois jours qu’ils passèrent dans ce palais, et qui furent employés à la négociation du concordat de Fontainebleau, tous les rapports furent faits dans une forme amicale et gracieuse. C’est par la force du raisonnement que Napoléon arracha à Pie Vil ce fameux concordat. 11 fut signé devant plusieurs cardinaux, un grand nombre d’évêques de France et d’Italie, et une partie de la cour impériale.

Ainsi Napoléon.avait enfin obtenu la séparation tant désirable du spirituel d’avec le temporel, qui est si préjudiciable à S. S. et dont le mélange porte le trouble dans la société, au nom et par les mains mêmes de celui qui doit être le centre d’harmonie.

Dès lors l’Empereur allait relever le Pape au-delà de tout ce qu’il pouvait espérer, l’en-

tourer de pompes et d’hommages; il l’eût amené à ne plus regretter son temporel, il en eût fait une idole; il serait demeuré près de Napoléon; Paris fût devenu la capitale du monde chrétien , et l’Empereur eût dirigé le monde religieux ainsi que le monde politique.

L’établissement de la Cour de Rome à Paris eût été fécond en grands résultats : cette influence sur l’Espagne, l’Italie, la confédération du Rhin , la Pologne , aurait resserré les liens fédératifs du grand Empire, et celle que le chef de la chrétienté avait sur les fidèles d’Angleterre, d’Irlande , de Russie , de Prusse, d’Autriche, de Hongrie, de Bohême, fut devenue l’héritage de la France.

Napoléon aurait eu ses sessions religieuses comme ses sessions législatives; ses conciles eussent été la représentation de la chrétienté, les Papes n’en eussent été que les présidens; l’Empereur eût ouvert et clos ces assemblées , approuvé et publié leurs décisions, comme l’avaient fait Constantin et Charlemagne ; et si cette suprématie avait échappé aux empereurs, c’est qu’ils firent la faute de laisser résider loin d’eux les chefs spirituels , qui ont profité de la faiblesse des princes ou de la crise des événemens, pour s’en affranchir et les soumettre à leur touç. Mais pour arriver à ce

grand résultat, Napoléon avait dû employer beaucoup d’adresse , déguiser surtout sa véritable pensée , et donner tout-à-fait le change à l’opinion; il dut présenter à la pâture publique des petitesses vulgaires, afin de mieux dérober l’importance et la profondeur du but secret. Aussi était-ce avec une espèce de satisfaction qu’il se voyait accusé de barbarie envers le Pape , de tyTannie en matière religieuse. Les étrangers surtout le servaient à son gré en remplissant leurs mauvais libelles de sa mesquine ambition , qui , selon eux , avait eu besoin de dévorer le misérable patrimoine de Saint- Pierre. Mais Napoléon savait bien qu’au résultat, on lui reviendrait au-dedans, et qu’audehors on ne serait plus à temps d’y remédier. Que n’eût-on pas fait pour le prévenir, si on l’eût deviné à temps? car, quel eût été désormais son empire sur tous les pays catholiques et son influence sur ceux mêmes qui ne le sont pas , à l’aide des membres de cette religion qui s’y trouvent répandus !

C’est un fait constant qui deviendra tous les jours démontré davantage, que Napoléon aimait sa religion, qu’il voulait la faire prospérer, l’honorer; mais en même temps s’en servir comme un moyen social pour réprimer l’anarchie , consolider sa domination en Eu-

rope, accroître la considération de la France et l’influence de Paris, objet de toutes ses pensées : c’est par suite de cette idée que Napoléon était sans cesse occupé de l’amélioration et des embellissemens de Paris; ce n’était pas seulement par amour des arts , mais aussi pour complément de son système. Il fallait que Paris fût la ville unique, sans comparaison avec les autres capitales. Les chefsd’œuvre des sciences et des arts, les musées, tout ce qui avait illustré les siècles passés s’y devaient trouver réunis , les églises, les palais, les théâtres devaient être au-dessus de tout ce qui existe. Napoléon regrettait de ne pouvoir y transporter l’église de Saint-Pierre de Rome; il était choqué de la mesquinerie de Notre- Dame.

En i8i3, sans les événemens de Russie, le Pape eût été évêque de Rome et de Paris, et logé à l’Archevêché : le Sacré -Collège , la Datterie , la Pénitencerie , les Missions , les Archives l’eussent été autour de Notre-Dame et dans l’ile Saint-Louis. Rome eût été transportée dans l’antique Lutèce. Les glaces du Nord et la défection des alliés de Napoléon ont détruit à jamais tous ses grands projets.

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