CHAPITRE XII
Naissance du Roi de Rome. — Mésintelligence arec la Russie. — Espérances des Polonais.
>8n. L’ année 1 8 1 1 , qui devait être la dernière
époque heureuse de la carrière de Napoléon, KoideRoiu. s’annonça en comblaut tous ses vœux. Ce ao mars, Marie-Louise lui donna un fils. Dans cette circonstance, où les jours de l’Impératrice coururent les plus grands dangers. Napoléon oublia qu’il était Empereur, et ne laissa voir que le meilleur , le plus tendre des ’ époux. La vie de la mère et de l’enfant dépendaient d’une opération terrible: le chirurgien Dubois n’osa rien entreprendre sans avoir consulté l'Empereur : «Ne pensez qu’à la mère, a lui dit Napoléon, et traitez l’Impératrice a comme une bourgeoise de la rue St.-Denis. a Il accourut lui-mème près du lit de Marie- Louise, la soutint, l’encouragea pendant la crise. Ce ne fut qu’au bout d’une demi-heure de travail que l’enfant vint au monde par le secours des fers; mais on le crut mort : il ne
donna pas le moindre signe de vie pendant sept minutes ; Napoléon était dans la plus cruelle anxiété. Enfin , l’enfant respira : l’Empereur se précipita aussitôt à la porte du salon, où tous les dignitaires se trouvaient réunis , et s’écria en l’ouvrant : a C’est un roi de Rome ! »
Le projet de Napoléon était , dès que la paix eût régné en Europe, de faire voyager son fils dans toute la France pour lui faire faire son apprentissage royal , et l’associer ensuite à l’Empire. Alors la Dictature de l’Empereur eût fini , et le règne constitutionnel de son fils eût commencé. Paris fût devenu la capitale du monde, et les Français l’envie des nations.
Mais ces beaux projets ne furent qu’un rêve.
Depuis quelque temps il s’était élevé de la**>»‘*ni«««* mésintelligence entre la France et la Russie : *
la France reproduit à la Russie la violation du système continental. La Russie exigeait une indemnité pour le duché d’Oldembourg, et élevait d'autres prétentions. Des rassemblemens russes s’approchaient du duché de Varsovie, et une armée française se formait au nord de l’Allemagne. Cependant on était encore loin d’être décidé à la guerre; mais tout à coup une nouvelle armée russe se mit en marche vers Varsovie, en même temps une
note insolente était présentée à Paris, comme ultimatum , par l’ambassadeur de Russie , qui , au défaut de son acceptation , menaçait de quitter Paris sous huit jours.
Napoléon crut alors la guerre déclarée. Depuis long-temps il n’était plus accoutumé à un pareil ton ; il n’était pas dans l’habitude de se laisser prévenir : il pouvait marcher contre la Russie & la tète du reste de l’Europe : l’entreprise était populaire, la cause européenne; c’était celle du bon sens et des vrais intérêts, celle du repos et de la sécurité de tous : c’était le dernier effort qui restait à faire à la France; ses destinées, celles du nouveau système européen étaient au bout de la lutte. La Russie était la dernière ressource de l’Angleterre; la paix du globe était en Russie, et le succès ne devait point être douteux. Ce succès aurait consacré une balance, des combinaisons nouvelles qui eussent fait disparaître les périls des temps et les remplacer par un avenir tranquille. L’ambition n’entrait pour rien dans les vues de Napoléon : en relevant la Pologne , cette véritable clef de toute la voûte, il ne prétendait rien acquérir : il ne se réservait que la gloire du bien , les bénédictions de l’avenir.
Napoléon partit de Paris le 9 mai , et arriva à Dresde le a6. L’empereur d’Autriche , le roi de Prusse et tous les souverains du Rhin à la Baltique s’étaient réunis dans cette capitale, où furent abjurées les conférences d’Erfurt. Cette entrevue fut l’époque de la plus haute puissance de Napoléon : il y parut le roi des rois. Le luxe et la magnificence de sa cour lui donnaient l’air d’un roi d’Asie : àDresde comme à Tilsitt, Napoléon gorgea de diamans tous ceux qui l’approchèrent.
L’Empereur quitta Dresde pour aller se mettre à la tète de la Grande-Armée : elle était forte de quatre cent mille hommes d’infanterie, de soixante et dix mille cavaliers et de mille bouches à feu : dans ces masses effrayantes étaient compris pour un quart les divers contingens des souverains alliés de Napoléon.
Toutefois, arrivé à la frontière, Napoléon, auquel la Russie avait déclaré la guerre en retirant son ambassadeur, crut devoir envoyer le. sien, M.deLauriston, à l’empereur Alexandre à Wilna ; il fut refusé.
Cependant, Alexandre et Napoléon étaient dans l’attitude de deux bravaches, qui, sans avoir envie de se battre, cherchaient à s’effrayer mutuellement. Napoléon se serait volontiers passé de faire cette guerre; il était
l8ll.
Entrevu»
de Dresde.
Tentatives de Napoltfoa pour éviter la guerre.
entouré de circonstances inopportunes, et tout ce qu’il apprit depuis , donna l’assurance qu’Alexandre en avait encore bien moins envie. M. de Romanzof, qui avait conservé des relations à Paris , et qui plus tard , au moment des échecs éprouvés par les Russes, fut fort maltraité par Alexandre, pour la résolution qu’il lui avait fait prendre, l’avait assuré que le moment était venu où Napoléon , embarrassé, ferait des sacrifices pour éviter la guerre; que l’occasion était favorable, qu’il fallait la saisir; qu’il ne s’agissait que de se montrer et de parler ferme ; qu’on aurait les indemnités du duc d’Oldembourg; qu’on acquerrait Dantzick, et que la Russie se créerait une immense considération en Europe.
Telle était la clef du mouvement des troupes russes et de la note insolente du prince Kourakin, qui, sans doute, n’était pas dans le secret, et qui avait eu le tort, par son peu d’esprit, d’exécuter ses instructions trop à la lettre. Lamêmeprésomption , lemêmesystème amena encore le refus de recevoir M. de Lauriston à Wilna.
Commence- A peine Napoléon eut-il ouvert la cam-
wuué" pagne, que le masque tomba; les vrais sentimens des Russes durent se montrer. Au bout de trois à quatre jours , frappé des première
8uccès de l’armée française, Alexandre envoya dire à Napoléon que , s’il voulait évacuer le territoire envahi, et retourner au Niémen, il allait traiter. Mais Napoléon , à son tour , prit cette démarche pour une ruse. Il venait de prendre l’armée russe en flagrant délit, tout était culbuté et en désordre; il avait coupé Bagration , et pouvait espérer de le détruire ; il crut donc qu’on ne voulait que gagner du temps, pour se rallier et se sauver. Nul doute que, s’il eût été convaincu de la bonne foi d’Alexandre, Napoléon n’eut accédé à sa demande. Il serait revenu au Niémen, et les Russes n’eussent pas passé la Dwina : Wilna eût été neutralisé ; Napoléon et Alexandre s’y seraient rendus chacun avec un ou deux bataillons de leur garde, ils eussent traité en personne,. et se seraient séparés bons amis.
Mais le destin régla autrement les choses. Napoléon entra à Wilna le a 8 juin , enflé de ses premiers succès. Déjà il avait annoncé à son armée que la paix qu’il conclurait porterait avec elle sa garantie et mettrait un terme à cette orgueilleuse influence que la Russie exerçait depuis cinquante ans sur les affaires de V Europe.
L’impulsion avait été donnée pour préparer les grands ehangemens que l’Empereur se pro- ,
Projets de Napoléon LT U Pologne.
posait d’opérer en faveur de la nation polonaise. Une députation de la diète du grandduché de Varsovie se rendit près de Napoléon à Wilna, pour lui annoncer que la diète générale s’était constituée en confédération de la Pologne , et qu’elle avait déclaré le royaume de Pologne rétabli dans ses droits. « Dites, Sire, que le royaume de Pologne existe, s’écria le président delà députation, et ce décret sera pour le monde l’équivalent de la réalité. »
Napoléon répondit à cette députation par ces phrases, qui décelaient l’embarras de sa position : « Dans ma situation , j’ai beaucoup » d’intérêts à concilier, beaucoup de devoirs » à remplir. Si j’avais régné pendant le pre- » mier, le second et le troisième partage de » la Pologne, j’aurais armé mes peuples pour » ladéfendre... J’aime votre nation... J’autorise » les efforts que vous voulez faire. C’est en- » tièrement dans l’unanimité de sa population » que vous pouvez trouver l’espoir du suc- » cès. Je dois ajouter que j’ai garanti à f Emit pereur d’ Autriche V intégrité de ses doit moines. »
Napoléon sentait que le rétabbssement de la Pologne', par les armes de l’Empire, était une entreprise hasardeuse, périlleuse meme, dans laquelle la France devait lutter contre
ses amis et contre ses ennemis. 11 ne se dissimulait pas les difficultés qu’il aurait à éprouver en rétablissant ce royaume , puisque ce grand oeuvre politique devait contrarier les intérêts apparens de ses alliés.
Ainsi , le mariage de Napoléon avec la fille de l’empereurFrançois fut encore la cause indirecte de l’indécision qu’il mit à réorganiser la nation polonaise. En agissant autrement, Napoléon n’aurait probablement pas eu à gémir si amèrement sur les suites de la campagne qu’il venait d’entreprendre.