CHAPITRE XVII
Ier jiivifr.
Entrée des allies en France.
Campagne de France. — Congrès de ChAtillon. —
Entrée des alliés à Paris. — Première abdication de
Napoléon.
Napoléon partit de Paris le a5 janvier pour aller se mettre à la tète de scs armées : déjà, le icr du même mois, l’armée russe et prussienne de Silésie avait passé le Rhin sur plusieurs points : elle se composait de quatre divisions, formant ensemble un total de soixante et dix mille hommes. Le duc de Raguse avait dû se retirer devant cette armée, mais sans éprouver aucune perte. D’un autre côté, une armée sous les ordres du prince Schwartzemberg, composée d’Autrichiens, de Russes, de Bavarois, de Wurtembergeois et de Badois, et forte de cent vingt mille hommes, était entrée en France par la Suisse; l’avant-garde s’était avancée sur Lyon. Le maréchal Auge reau rallia alors en Dauphiné toutes les troupes sous ses ordres pour protéger Lyon. Quelques villes n’ayant pour garnison qu'une poignée
de soldats et la garde nationale , s’étaient bien défendues , d’autres avaient ouvert leurs portes sans coup férir. Le moment était venu où, de tous les points du vaste Empire français , ceux qui voulaient promptement délivrer le territoire de la patrie et conserver l’honneur national, devaient prendre les armés , et marcher vers les camps , rendez-vous des braves et des vrais Français. Napoléon arriva le 27 devant Saint-Dizier, que les alliés occupaient depuis deux jours : ils en furent chassés ainsi que de la ville de Bar, où l’Empereur entra aux acclamations de toute la population.
Le 29, l’armée de Blucher, forte de quarante mille hommes , fut rencontrée eutre de Brienne. Mézières et Brienne par le 5e corps de cavalerie sous les ordres du général Milhaud. La ville de Brienne fut attaquée par qette cavalerie; en même temps , le maréchal Ney l’attaqua à la tête de six bataillons : Napoléon dirigea aussi une colonne sur la route de Bar-sur- Aube, qui paraissait être la retraite de l’ennemi. L’attaque fut vive et la résistance opiniâtre; la nuit ne mit pas fin au combat. Vers les huit heures, les alliés, voyant qu’ils ne pouvaient plus se maintenir dans la ville, y mirent le feu, et, après une tentative infructueuse contre le château, dont les Français
4 fitrier.
Ouverture dtt eongrè* de Chàliilon,
s’étaient emparés, ils se retirèrent à la faveur de l’incendie.
Le Ier février, Blucher , renforcé , déboucha sur la Rothière et Dienville, que l’arrièregarde française défendit toute la journée, malgré l’énorme disproportion des forces engagées de part et d’autre? mais dans la nuit une batterie d’artillerie de la garde tomba dans une embuscade, et fut prise par les alliés. Les combats de Brienne coûtèrent plus de trois mille hommes à l’armée française, et furent sans aucun résultat avantageux : toutefois, le 3 février, Napoléon entra à Troyes.
A cette époque, le comte de Stadion, le comte Razumowski, lord Castelreagh, et le baron de Ilumboldt arrivèrent à Châtillon-sur- Seine , où se trouvait déjà le duc de Vicence.
Napoléon voulait la paix, puisque immédiatement après la bataille de Brienne, au moment même où les conférences allaient s’ouvrir, il écrivit de Troyes à son plénipotentiaire à Châtillon , qu’il lui donnait tous les pouvoirs, toute l’autorité nécessaire, carte blanche, enfin, pour conclure, afin d’arrêter les progrès des alliés, si funestes aux provinces, de sauver la capitale, et d'éviter une grande bataille dont la perte aurait ruiné toutes les espérances de la nation. Ces pleins pouvoirs absolus, ce
blanc-seing, Napoléon les donna le 4 on le 5 février, et ne les a révoqués qu’après ses vid* toires. Ainsi pendant plus de quinze jours, si les alliés l’eussent voulu, la paix aurait été conclue et signée à Châtillon, sans que le plénipotentiaire français eût été dans le cas de prendre de nouveau les ordres de l’Empereur,'qui n’aurait pas été alors assez fort contre la situation des choses et contre l’opinion pour, refuser de ratifier un traité signé. Mais le but des alliés n’était pas la paix : ils voulaient se venger des triomphes de la France, ils se rappelaient ces jours de deuil pour eux, où l’aigle française planait sur leurs capitales. Les propositions de Châtillon , comme celles de Dresde , comme celles de Francfort , n’étaient qu’un leurre qu’ils mettaient en avant pour tromper leurs peuples , et semer la division en France.
Le plénipotentiaire français désira des instructions précises sur les sacrifices qu’il pouvait consentir. Napoléon alors avait été forcé de se retirer sur la Seine ! il était à Nogent, où se trouvaient le grand maréchal Bertrand et le duc de Bassano, qui le pressèrent d’aCcéder à la demande du duc de Vicence, en le laissant toutefois libre de s’écarter de des instructions , et d’user de la carte blanche qui
lui avait été donnée. Il fut décidé qu’on ne devait pas hésiter à abandonner la Belgique , et même la rive gauche du Rhin , si l’on ne pouvait avoir la paix qu’à ce prix. Les instructions du plénipotentiaire furent rédigées dans ce sens : l’Italie, le Piémont, Gênes, l’état de possession à établir en Allemagne, même les colonies étaient des sacrifices faits d’avance. Napoléon devait signer cette dépêche à sept heures du matin : il reçut à cinq heures un rapport sur les mouvemens de l’armée russe et prussienne , qui lui fit juger que des événemens glorieux allaient changer la face des choses : il ajourna sa réponse au duc de Vicence, et partit pour Champ-Aubert. La marche de flanc de l’armée de Blucher, que Napoléon épiait en secret, avait enfin lieu; le moment était devenu favorable pour l’attaquer.
10 fenn*r. Le io février, à la pointe du jour, Napo-
B.UiIled. r , . \
Oump-Aobcri.-leon se porta sur les hauteurs de Saint-Prix, pour couper en deux l’armée alliée. Le duc de Reggio passa les étangs de Saint-Gond, et attaqua le village de Baye. Deux divisions françaises tournèrent les positions des alliés, qui furent chassés de Baye. La garde impériale se déploya alors dans les plaines de Champ-Aubert .•'le maréchal Marmont fit enlever Champ- Aubert. Au même instant les cuirassiers char-
gèrent à droite, et acculèrent les Russes à un bois et à un lac : les alliés se voyant sans retraite, leurs masses se mêlèrent; artillerie, infanterie, cavalerie, tout s’enfuit pêle-mêle dans les bois. Deux mille hommes se noyèrent dans le lac : trente pièces de canon , deux cents voitures, des généraux, des colonels et beaucoup de prisonniers restèrent au pouvoir des Français.
Le x i, Napoléon arriva en avant de Montmirail. Le général Nansouty était en position avec la cavalerie de la garde, et contenait l’armée du général Sacken , qui était accouru pendant la nuit, en apprenant l’échec de Champ- Aubert. Le général Yorck avait également quitté Château-Thierry. A onze heures, les alliés se formèrent en bataille: les divisions françaises arrivaient .successivement. Napoléon aurait voulu les attendre toutes , mais à trois heures, la nuit approchant, il fit déboucher le duc de Trévise sur Montmirail. Le général Friant, avec quatre bataillons de la vieille garde, reçut ordre d’attaquer la ferme de l’Épine-aux-Bois, position d’où dépendait le succès de la journée, et que les alliés défendaient avec quarante pièces de canon. Pour rendre cette attaque plus facile, Napoléon ordonna au général Nansouty de s’étendre sur
31 février.
Bal ai Lie de Montmirail *
la droite, afin d’obliger les alliés à dégarnir leur centre. Au même instant, et dans le même but, Napoléon ordonna de céder une partie du village de Marchais. Alors les troupes russes et prussiennes du centre furent abordées au pas de course par la vieille garde, ayant le maréchal Ney à sa tête. Les tirailleurs se retirèrent épouvantés sur les masses; l’artillerie ne put plus jouer, mais la fusillade devint effroyable : le succès était encore balancé lorsque les lanciers, les vieux dragons, les vieux grenadiers de la garde arrivèrent au grand trot sur les derrières des masses d’infanterie, les rompirent, les mirent en désordre, et tuèrent tout ce qui ne fut pas fait prisonnier. Le duc de Trévise s’empara du village de Fontenelle ; celui de Marchais fut mis entre deux feux : tout ce qui s’y trouvait fut pris ou tué. En moins d’un quart d’heure, le plus profond silence succéda à la fusillade. Les alliés ne cherchèrent plus leur salut que dans la fuite. Cette journée leur coûta encore huit mille hommes tués ou prisonniers : les Français n’éprouvèrent qu’une perte bien légère comparativement.
îifrmer. Le lendemain matin, Napoléon fit pour-
a« chTiMtt- suivie les alliés sur la route de Château-Thierry :
Tbieir/. üs soutenaient leur retraite avec huit batail-
Ions qui n’avaient pas donné la veille, étant arrivés trop tard ? ces bataillons étaient appuyés par quelques escadrons et par trois pièces d’artillerie. Le général Nansouty , avec deux divisions de cavalerie, se porta, par un mouvement à droite, entre Château-Thierry » et l’arrière-garde des alliés. Le général Letort, avec une division de dragons de la garde, s’élança sur leurs flancs. Toute cette arrière-garde fut enveloppée; on en fit un horrible carnage : deux mille hommes furent'faits prisonniers.
En ce moment le prince Guillaume de Prusse, qui était resté à Château-Thierry avec deux mille hommes, s’avança à la tète des faubourgs pour protéger les fuyards. Deux bataillons de la garde impériale arrivèrent au pas de course , et les faubourgst furent nettoyés. Alors, la réserve des alliés brûla ses ponts, et s’établit sur la rive droite de la Marne, où elle démasqua une batterie. Les alliés , ne pouvant se retirer ni sur la route d’Épernay , ni sur celle deSoissons, qui leur étaient coupées, furent obligés de prendre la traverse dans la direction de Reims.
Pendant ces trois journées, le général Blucher était constamment resté aux Vertus, sans * v«mk»«p. pouvoir secourir son armée. Le ia février, il fut rejoint par le corps prussien du général
Kleist : il réunit alors les débris des autres corps, et marcha avec vingt mille hommes contre le ducde Raguse, qui occupait Étoles. Ce maréchal n’étant pas en forces suffisantes, se retira sur Montmirail. Napoléon partit le • même jour de Château-Thierry, et arriva à huit heures du matin à Montmirail. Il fit surle-champ attaquer les troupes de Blucher, qui venaient de prendre position à Vauchamp. Le maréchal Marmont attaqua ce village; la cavalerie du général Grouchy tourna la droite des alliés, et se porta à une lieue au-delà de leur position, et, pendant que Vauchamp était attaqué vigoureusement et défendu de même, ce général arriva avec sa cavalerie sur les derrières de Blucher. Toute celle de la garde arriva aussi au grand trot : plusieurs carrés de Prussiens furent enfoncés, sabrés ou pris. A deux heures, les Français étaient au village de Fromentières, et avaient fait six mille prisonniers. Blucher, en déroute, arriva à la nuit à Champ-Aubert; mais le général Grouchy y était avant lui. Toute l’armée de Blucher aurait été prise si le mauvais état des chemins n’eût pas retardé la marche de l’artillerie. Toutefois, malgré l’obscurité de la nuit, la cavalerie française enfonça et sabra trois carrés de troupes russes , et poursuivit
les autres jusqu’à Étoles. Dans la journée de Vauchamp les alliés firent de grandes .pertes: dix mille prisonniers, dix pièces de canon et dix drapeaux restèrent au pouvoir des vainqueurs. Ainsi, l’armée de Silésie, forte de quatre-vingt mille hommes, fut, en quatre jours, battue, dispersée, anéantie.
Lorsque Napoléon partit de Nogent, le 9 février, pour manœuvrer sur l’armée de Silésie, il avait laissé les corps du maréchal Victor et du général Gérard en avant de Nogent, et celui du maréchal Oudinot à Provins, chargé de la défense des ponts de Bray et de Montereau. Le maréchal Victor ayant appris que plusieurs divisions de l’armée autrichienne s’avançaient sur Nogent, fit repasser la Seine à son corps d’année ; il ne laissa que doirec cents hommes dans Nogent, qui s’y défendirent pendant deux jours entiers. Les -divisions autrichiennes ayant passé à Bray, le maréchal Oudinot se retira sur la rivière d’Yères, et le maréchal Victor se porta à Na n gis.
Napoléon arriva le 16 février sur l’y ères, et s’arrêta à Guignes. Le lendemain, à la pointe du jour, il marcha sur Nangis. Les alliés furent attaqués aussitôt. Le général Gérard déboucha sur le village de Mormant; les dragons du général Treilhard, arrivant d’Espagne, le tour-
Sa
17 février.
Bataille de Nangii.
18 février.
Combat de Moaicreau
hèrent par sa gauche ; le général Milhaüd le tourna par sa droite ; le comte Drouot s’avança avec de nombreuses batteries : dans un instant , tout fut décidé ; les carrés formés par les divisions russes furent enfoncés; tout fut pris, généraux, officiers: six mille prisonniers, dix mille fusils , seize pièces de canon et quarante caissons restèrent au pouvoir des Français.
Le 18, le général Bianchi avait pris position avec deux divisions autrichiennes et deux divisions wurlembergeoises , sur les hauteurs en avant de Montereau, couvrant les ponts de la ville. Le général Chateau l’attaqua vainement, il dut se retirer : les troupes du général Gérard soutinrent le combat toute la matinée. Napoléon arriva au galop sur le champ de bataille, et fit aussitôt attaquer le plateau. Le général Pajol arriva, chargea les alliés, et les jeta dans la Seine et dans l’Yonne. Les ponts furent passés ou pas de charge. Le général Bianchi fut poussé dans toutes les directions, et perdit neuf mille hommes , dont quatre mille prisonniers, quatre drapeaux, et six canons. L’armée française défila sur les ponts que les alliés n’avaient pu faire sauter.
L’armée du prince Schwartzemberg se trouva aussi entamée par la défaite du corps du
général Kleist, et par celle 'deè généraux Wittgenstein et Bianchi, qui en faisaient partie.
Cette série de triomphes inattendus releva les espérances de Napoléon : au lieu de la grande bataille qu’il avait voidu éviter, il venait de remporter cinq victoires mémorables; l’armée des alliés avait perdu plus de quatrevingt-dix mille hommes en dix jours. Aii lieu d’avoir à sauver la capitale par la paix, il croyait l’avoir sauvée par les armes. L’état des affaires avait changé ; il changea de résolution. Il écrivit de Nangis à son plénipotentiaire pour lui retirer ses pouvoirs absolus, et lui ordonner de prendre désormais ses ordres sur tous les points de la négociation : elle se suivit dès lors dans les formes ordinaires. Il ne s’agissait plus pour Napoléon d’aller audevant des concessions qu’on pouvait exiger de 1 ui , m ais de savoir, au moyen des négociations qui se suivaient à Châtillon , quelles étaient les véritables intentions des alliés, et les sacrifices que , à la faveur des événemens qui venaient de se passer, on pouvait éviter.
À la fin de février, Napoléon reçut le projet du traité préliminaire remis par les alliés à Châtillon. On ne pouvait reconnaître un ultimatum dans un assemblage de propositions révoltantes. Abandonner tout ce que Napoléon
Satie des négocia lions de Châtillon.
Propositions révoltantes des allie's.
( 5oo )
avait conquis, il avait le droit d’en faire le sacrifice; abandonner ce que la France républicaine avait conquis, il ne se croyait pas le droit de le faire : il l’aurait fait cependant, car le salut de la patrie impose des devoirs qui passent avant tout, si un traité de paix définitif eût été le résultat immédiat de tant et de si douloureux sacrifices; mais ce n’était pas un traité définitif qu’on lui proposait, c’étaient des préliminaires de paix, c’était un armistice, les armes à la main ; ou plutôt c’était un armistice par lequel la France aurait mis bas les armes , tandis que ses ennemis auraient occupé les parties de son territoire qu’ils avaient envahies, et les forteresses d’Huningue, Béfort et Besançon , dont ils exigeaient la remise , quoiqu’elles fussent situées dans les pays qu’ils n’occupaient pas. Un tel traité n’était aux yeux de Napoléon qu’une capitulation déshonorante.
Des instructions furent expédiées au duc de Vicence pour la rédaction d’un contre-projet. Le projet des alliés fut envoyé à l’Impératrice avec ordre de le soumettre à un conseil extraordinaire convoqué à cet effet, et composé principalement des hommes qui avaient exercé de l’influence aux différentes époques de la révolution , et qui avaient été élevés aux
grandes fonctions de l’Empire. Un seul repoussa le projet avec indignation, comme la proposition la plus déshonorante dont l’histoire de France eût jamais fait mention, et comme une loi honteuse à laquelle l’honneur même ne permettrait pas aux Français de rester soumis; les autres furent d’avis d’obéir à la nécessité.
Cependant les hostilités continuaient toujours , et ce fut vainement que des commissaires nommés par toutes les parties belligérantes furent réunis à Lusigny pour traiter des conditions d’une suspension d’armes : ils ne purent s’accorder sur la ligne de démarcation. Il fallut se battre tous les jours.
Les débris de l’armée de Blucher s’étaient réunis à Châlons-sur-Marne, où les cadres furent reformés au moyen des réserves et des recrues arrivées de Mayence ; ces nouvelles troupes avaient passé l’Aube à Arcis, et l’armée alliée dite du Nord, composée de quatre divisions russes et d’une division prussienne, était venue remplacer , à Reims et à Châlons, l’armée de Silésie.
Napoléon était rentré à Troyes; mais il dut * bientôt se porter d’un autre côté , où l’armée a, craooo alliée du Nord faisait des progrès. Les alliés s’étaient divisés en deux corps d’armée; les
{ 5oa )
huit divisions russes de Sacken et Witzingcrode avaient pris position sur les hauteurs de Craonne, et les corps prussiens sur les hauteurs de Laon. Napoléon arriva le 6 mars devant les Russes : les hauteurs de Craonne furent attaquées et enlevées. Les Russes se retirèrent, et prirent position, le 7, sur une autre hauteur, ayant leur droite et leur gauche appuyées à des ravins, et un troisième ravin devant eux. Un seul passage d’une centaine de toises joignait cette position au plateau de Craonne, mais il était défendu par soixante pièces de canon. Le maréchal Victor, avec deux divisions de la jeune garde, chassa les Russes de l'abbaye de Vaucler, à laquelle ils avaient mis le feu , et passa le défilé. Le général Drouot le franchit aussitôt avec plusieurs batteries. Au même instant, le maréchal Ney passa le ravin de gauche et déboucha sur la droite des alliés. Pendant une heure la canonnade fut très-forte. Le général Grouchy déboucha alors avec sa cavalerie, et le général Nansouty passa le ravin de droite. Une fois le défilé franchi , et les alliés forcés dans leur position, ils furent poursuivis pendant quatre lieues, et canonnés par quatre-vingts pièces de canon à mitraille, ce qui leur causa une trèsgrande perte; mais les ravins dont ils étaient
entourés pendant leur retraite furent cause que la cavalerie française ne put les déborder ni les en tara er.
Le lendemain de la bataille de Craonne, le maréchal Ney poursuivit les alliés jusqu’au village d’Étouvelle. Le 9, les Russes s'étant réunis aux Prussiens , prirent position sur les hauteurs de Laon : Napoléon jugea qu’ils y étaient inexpugnables, et ne crut pas devoir les attaquer. Ses intentions étaient de manœuvrer sur l’Aisne.
Le 1 3 , il arriva sur les hauteurs du Moulinà-Vcnf, à une lieue de Reims, que le corps russe du général Saint-Priest venait d’occuper. Ce corps couronnait les hauteurs en avant de Reims. Le maréchal Marraont, formant l’avant-garde française, l’attaqua, et la division du général Merlin cerna et prit plusieurs bataillons de landwehr prussienne. Le général Scbastiani attaqua la ville : les gardes d’honneur chargèrent entre la ville et les Russes, quelles jetèrent dans le faubourg. Le général Krasinski, ayant coupé la route de Reims à Bery-au-Bac , les alliés abandonnèrent la ville, et se retirèrent en désordre partie sur Châlons, partie sur Réthel et sur Laon. Les Français firent à celte bataille cinq mille prison-;
|3 miri Coml>*t de Reims.
19 marc. Fia
du cong’ès de Cbittlloo.
l5 mars.
Dernières tentatives de paix.
niers , et prirent en outre vingt-deux pièces de canon et cent voitures.
Napoléon, qui n’avait pu encore parvenir à connaître le véritable ultimatum des alliés , envoya de Reims, quelques jours après la bataille de Craonne , de nouveaux pouvoirs à son plénipotentiaire pour terminer, avec cette seule restriction, qu’il ne signerait aucun traité dont l’évacuation du territoire et le renvoi des prisonniers faits de part et d’autre ne seraient pas le résultat immédiat. Son courrier rencontra le duc de Vicence à quelques lieues de Châtillon. Les alliés avaient fixé, comme à Prague , un terme fatal pour la durée des négociations : elles étaient rompues.
Napoléon marcha alors sur Plancy, par Épernay et la Fère-Champenoise; le 19, il passa l’Aube à Plancy, la Seine à un gué, et fit tourner Mery, qui était occupé par les alliés. Dès ce jour, cette partie de l’armée alliée fut en pleine retraite. Napoléon arriva le 20 à Arcis-sur-Aube ; les souverains alliés évacuèrent Troyes et se retirèrent à Bar.
Le duc de Vicence écrivit alors au prince de Metternich , pour lui annoncer que Napoléon venait de le mettre à même de renouer les négociations de la manière la plus franche et la plus positive , et réclama les facilités né-
cessaires pour arriver jusqu’auprès de ce ministre. Le duc de Vicence se flattait que la paix pourrait être conclue dans moins de quatre jours. Il se rendit aux avant-postes; mais ce fut inutilement qu’il y attendit le laissez-passer qu’il avait demandé. Il ne restait donc plus aucun espoir de négociation.
Le 26 mars , Napoléon attaqua à Saint- Dizier le corps de cavalerie du général russe Witzingerode , qui y avait été laissé, afin de maintenir la ligne d’opérations des alliés, et de faciliter l’arrivée de l’artillerie et des munitions. Les dragons du général Milhaud , et la cavalerie de la garde , commandée par le général Sébastiani, attaquèrent le corps russe, et, après plusieurs belles charges, de mirent en déroute, et lui prirent dix -huit pièces de canon et deux mille chevaux.
Napoléon , continuant de poursuivre les alliés, arriva à Troyes le 29 mars; mais le même jour il apprit que les Russes et les Prussiens accouraient, à marches forcées, sur Paris, et qu’il n’y avait pas un instant à perdre pour sauver la capitale. L’empereur et son armée quittèrent Troyes à l’instant même, et se dirigèrent , avec toute la rapidité possible , au secours de Paris.
Mais déjà, le même jour, les allies étaient
26 mari Combat ds Saiol-Disier.
Marcha des allies •ur Paris.
3o mars.
C»mhat de Paris.
arrivés devant Paris , après avoir acculé sous les murs de cette capitale les corps des maréchaux Mortier et Marmont. Le 3o, les troupes composant ces deux corps, quelques milliers de soldats des dépôts réunis par le général Bclliard, huit à dix mille hommes de la garde nationale de Paris sous les ordres du maréchal Moncey, et les compagnies d’artillerie formées spontanément par les élèves de l’école polytechnique, furent attaqués parles massesdes armées alliées. Les troupes de ligne, la garde nationale, et cette jeunesse si brillante des écoles se couvrirent de gloire; les alliés eurent plus de douze mille hommes hors de combat : mais ils étaient trop nombreux pour qu’on put espérer de les contenir avec les faibles ressources réunies pour couvrir Paris. A 5 heures du soir, le maréchal Marmont demanda un armistice pour traiter de l’évacuation de la capitale, et les troupes alliées y entrèrent le lendemai matin.
Héioiuiiou Napoléon n’était plus, de sa personne , qu’à
de N.poi on. iieues jg parjs ? lorsqu’il apprit cet
événement. Il voulut marcher en avant, mais il en fut empêché par le maréchal Berthier, le duc de Vicence et le général Belliard.
Dans cette extrémité , Napoléon médita long-temps sur ce qu’il devait foire. Il lui res-
tait de quarante à cinquante mille soldats, les meilleurs, les plus dévoués de l’univers; il pouvait à son gré maîtriser les généraux infidèles, ou les expulser sans inconvénient. Trois partis se présentaient à son esprit : le premier était de rentrer à Paris; car il ne pensait pa? qu’il existât un général assez hardi sur la terre pour oser le combattre avec cette immense capitale sur ses derrières. Il ne doutait pas que toute la population ne s’insurgeât à sa voix ; il espérait se recruter de cent ou deux cent mille hommes; mais les alliés, en se retirant, eussent pu brûler Paris, et ce désastre eût été considéré comme son ouvrage. Ce n’est pas que l’incendie de Paris n’eût pu devenir au fond le salut de la France, comme l’incendie de Moscou avait été celui de la Russie; mais Napoléon pensait qu’il est de tels sacifices qu’il n’appartient qu’aux intéressés seuls de les exécuter.
Le second parti était de gagner lTtalie , en ralliant les vingt-cinq mille hommes de l’armée de Lyon , les dix-huit mille que le général Grenier ramenait de ce royaume, les quinze mille du maréchal Suchet, et les quarante mille du maréchal Soult; mais ce parti était celui du désespoir, sans un résultat analogue. Ce théâtre était si éloigné que les es-
4 avril.
Abdication de Napoléon.
prits eussent eu le temps de se refroidir; et puis ce n’était plus la France, or, ce sol sacré pouvait seul porter les Français aux prodiges devenus indispensables.
Aucun de ces deux premiers partis ne parut praticable: restait le troisième, qui consistait à disputer le terrain pied à pied. Il était maître de toutes les places fortes de France et d’Italie; il aurait long-temps encore entretenu la guerre, et bien des chances de succès s’offraient aux calculs; mais ses ennemis déclaraient à l’Europe qu’il était le seul obstacle à la paix, il n’hésita pas sur le sacrifice qui semblait lui être demandé dans l’intérêt de le France. Après avoir tout fait pendant vingt ans pour le bonheur et la gloire du peuple français, il se décida à remettre à la nation la couronne qu’il avait reçue d’elle.
Toutefois, il dépêcha, à l’empereur Alexandre, le duc de Vicence et une députation de maréchaux dans laquelle il comprit le maréchal Marmont, un de ceux qu’il chérissait davantage. Ils étaient chargés d’offrir l’abdication de l’Empereur en faveur de son fils. Napoléon espérait par-là faire encore quelque chose pour la France; ménager son indépendance, et assurer la durée de ses institutions actuelles. Alexandre, qui déjà depuis plusieurs jours avait
donné une déclaration publique par laquelle il annonçait ne vouloir plus traiter avec Napoléon ni aucun des membres de sa famille, fit néanmoins débattre la chose contradictoirement avec le parti du Sénat, qui avait prononcé la déchéance. Les maréchaux parlaient vivement et au nom de toute l’armée. Alexandre en était ébranlé , et le parti de la régence semblait devoir l’emporter, quand arriva la nouvelle de la défection du duc de Raguse , qui raffermit aussitôt Alexandre dans sa détermination antérieure. Cette circonstance nouvelle devint un trait de lumière à ses yeux, il crut y trouver la preuve que la volonté de l’armée n’était pas unanime , et dès lors , écartant tout ménagement, il se prononça inflexible. Ainsi, les malheurs de cette époque sont dus aux défections des chefs du sixième corps et de l’armée de Lyon, et aux intrigues qui se tramaient dails le Sénat.
N’ayant pu rien obtenir de l’empereur Alexandre, on revint alors auprès de Napoléon, on l’entoura, on le pressa; on le harassa pour son abdication pure et simple. Il céda, non sans de grands combats intérieurs, et la dicta en ces termes :
« Les puissances alliées ayant proclamé que » l’empereur Napoléon était le seul obstacle au
» rétablissement de la paix en Europe, l’Em- » pereur Napoléon, fidèle à son serment, dé- » clare qu’il renonce , pour lui et ses héritiers , » au troue de France et d’Italie, parce qu’il n’est » aucun sacrifice personnel , même celui de la » vie , qu’il ne soit prêt à faire à l’intérêt de la » France. »
Napoléon.