‹ Histoire de Napoléon d'après lui-même, publiéeChapitre 46 sur 54 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Situation de Napoléon. — Dissolution du Corps-Législatif. — Pressenlimens et départ de Napoléon.

. Napoléon ne se dissimulait plus l’imminence du danger, il voyait clairement arriver l’heure décisive, son étoile pâlissait, il sentait les rênes s’échapper de ses mains , et il n’y pouvait rien. Il se trouvait placé entre les coalisés , qui menaçaient l’existence de l’Empire, et l’esprit de l’intérieur, qui, dans son aveuglement, semblait faire cause commune avec eux; entre ses ennemis, qui s’apprêtaient à l’étouffer, et les harassemens de tous les siens, de ses ministres même, qui lui créaient des difficultés, et entretenaient la mauvaise pente de l’opinion , au lieu de l’éclairer : les trahisons commençaient à se glisser dans les rangs des Français; la fatigue, le découragement gagnaient le grand nombre; ses lieutenans devenaient mous, gauches , maladroits , et conséquemment malheureux. Ce n’était plus là les hommes du début de la révolution , ni des

Décembre.

Situa lion

beaux momens de l’Empire; en général, les hauts généraux n’en voulaient plus : c’est que l’Empereur les avait gorgés de trop de considération, detrop d’honneurs et de trop de richesses. Ils avaient bu à la coupe des jouissances, ils ne demandaient plus que du repos, et l’eussent acheté à tout prix. Le feu sacré s’éteignait : ils eussent voulu être des maréchaux de Louis XV. Par compensation, cette foule de jeunes et braves soldats , tous les officiers intermédiaires ne s’étaient jamais mieux battus. Ceux-là ne voyaient autre chose devant eux que l’ennemi; en arrière que l’honneur, la gloire et le triomphe de la France.

Ce qu’il y avait de pire dans la situation de Napoléon, c’est qu’il voyait que la patrie, ses destinées, ses doctrines, son avenir tenaient à sa seule personne. En effet, à compter du jour où, adoptant l’unité, la concentration du pouvoir, qui seule pouvait sauver la France, à compter de l’instant où, coordonnant les doctrines, les ressources, les forces qui créèrent une nation immense, les destinées de la France ont reposé uniquement sur le caractère, les mesures' et la conscience de celui qu’elle avait revêtu de cette dictature accidentelle; à compter de ce jour, la chose publique, l'État fut Napotèpn. Ce mot, qu’il avait prononcé pour

ceux qui pouvaient le comprendre, et que les esprits bornés et les gens de mauvaise foi avaient tant censuré, fut bien senti par les ennemis de la France; aussi s’étudièrent-ils tout d’abord à n’abattre que Napoléon, bien persuadés que, la première pierre de l’édifice déplacée, elle entraînerait l’écroulement de tout le reste.

Cependant, après la bataille de Hanau et ,8|4-

1 1 Conférence*

le passage du Rhin, des pourparlers eurent de Francfort, lieu entre le baron de Saint-Aignan, le prince de Metternich, le comte de Nesselrode, et lord Aberdeen. Les alliés posaient comme bases préliminaires de la paix que Napoléon renoncerait au protectorat de la confédération du Rhin , à la Pologne, et aux départemens de l’Elbe; que la France resterait entière dans ses limites naturelles des Alpes et du Rhin, et qu’on discuterait une frontière en Italie, qui séparât la France des États de la maison d’Autrice.

Napoléon adhéra à ces bases : le duc de Yicence partit pour Francfort; mais le congrès de Francfort était une ruse mise en avant comme le congrès de Prague. On voulait avoir un nouveau texte de manifeste pour travailler l’esprit public; car, au moment même où ces propositions conciliatrice? étaient faites, les

alliés violaient la neutralité dea Cantons, en* traient en Suisse, refusaient derecevoiràFrano fort le plénipotentiaire français, publiaient leur insidieuse proclamation datée de cette ville, et indiquaient Châtillon-sur-Seine pour le lieu de ta réunion d’un nouveau congrès.

ReprMMUiion. Napoléon avait fait mettre sous les yeux du Ufuuîu Sénat et du Corps -Législatif les pièces relatives aux négociations, déclarant qu’il ferait sans regret les sacrifices que comportaient les bases préliminaires proposées par les alliés. Le Corps-Législatif nomma une pétition de çinq membres pour examiner ces actes , et en faire un rapport. Ce rapport, qui irrita beaucoup Napoléon , lui fut présenté par une députation , à laquelle il répondit à peu près dans ces termes :

Ripou» « J’ai supprimé l’impression de votreadresse; de N.poifoo. 9 cjje incen{liaire. Les onze douzièmes 9. du Corps-Législatif sont composés de bons » citoyens , je les reconnais, et je saurai avoir j> des égards pour eux; mais un autre dou- » zième renferme des factieux, et votre cornn mission est de ce nombre ( cette commis- » sion était composée de MM. Lainé, Ray- » nouard, Gallois, Maine-de-Biran , et Flau- » gergues). Le nommé Lainé est un traître qui » correspond avec le prince-régent par l'intcr-

» médiaire de De Sèze; je le sais; j’en ai la » preuve: les quatre autres sont des factieux.... » Ce n’est pas dans le moment où l’on doit » chasser l’ennemi de nos frontières que l’on » doit exiger de moi une constitution ; il faut » suivre l’exemple de l’Alsace , de la Franche- » Comté, et des Vosges. Les habitans s’a-

» dressent à moi pour avoir des armes Je

» vous ai rassemblés pour avoir des consola- » tions ; ce n’est pas que je manque de cou- » rage ; mais j’espérais que le Corps-Législatif » m’en donnerait; au lieu de cela, il m’a » trompé; au lieu du bien que j’attendais, il a

» fait du mal Vous cherchez dans votre

» adresse à séparer le souverain de la nation, a Moi seul je suis ici le représentant du peu- » pie,.. Si je voulais vous croire, je céderais à » l’ennemi plus qu’il ne me demande. Vous » aurez la paix dans trois mois , ou je périrai; a c’est ici qu’il faut montrer de l’énergie ; j’iv rai chercher les ennemis, et nous les ren- » verrons. Ce n’est pas au moment où Ilunrin- » gue est bombardé , Béfort attaqué , qu’il faut » se plaindre de la constitution de l’État, et

» de l’abus de pouvoir ■

» C’est contre moi que les ennemis s’achar- » nent, plus encore que contre les Français;

» mais, pour cela seul, faut-il qu’il me soit » permis de démembrer l’Etat?

» L’adresse était indigne de moi et duCorps- » législatif; un jour, je la ferai imprimer, » mais ce sera pour faire honte au Corps-Lé- » gislatif et à la nation.

» En supposant même que j’eusse des torts, » vous ne deviez pas me faire des reproches » en public'; c’est en famille qu’il faut laver » son linge sale. Au reste, la France a plus be- » soin de moi que je n’ai besoin de la France. »

Après avoir exprimé son mécontentement au Corps-Législatif, Napoléon se rendit au Conseil-d’État : «Vous connaissez, lui dit-il, » la situation des choses et les dangers de la » patrie. J’ai cru, sans y être obligé, devoir » en donner une communication intime aux » députés du Corps-Législatif. J’ai voulu les » associer à leurs intérêts les plus chers; mais » ils ont fait de cet acte de ma confiance une » arme contre moi, c’est-à-dire contre la pap trie. Au lieu de me seconder de leurs efforts , » ils gênent les miens. Notre attitude seule » pouvait arrêter l’ennemi; leur conduite l’ap- * pelle; au lieu de lui montrer un front d’ai- » rain, ils lui découvrent nos blessures. Ils me » demandent la paix à grands cris, lorsque le » seul moyen pour l’obtenir était de me re-

» commander la guerre : ils se plaignent de » moi, ils parlent de leurs griefs; mais quel » temps, quel lieu prennent-ils? N’était-ce pas » en famille, et non en présence de l’ennemi, » qu’ils devaient traiter de pareils objets? » Etais-je donc inabordable pour eux? Me s suis-je jamais montré incapable de discuter » la raison ? Toutefois , il faut prendre un parti : » le Corps-Législatif, au lieu de m’aider à sau- 9 ver la France, concourt à précipiter sa ruine, 9 il trahit ses devoirs; je remplis les miens, je 9 le dissous!

9 Tel est le décret que je rends; et si l’on 9 m’assurait qu’il doit, dans la journée, por- 9 ter le peuple de Paris à venir en masse me 9 massacrer aux Tuileries, je le rendrais en- 9 core; car tel est mon devoir. Quand le peu- 9 pie français me confia ses destinées, je con- 9 sidérai les lois qu’il medonnait pour le régir; 9 si je les eusse crues insuffisantes, je n’au- 9 rais pas accepté. Qu’on ne pense pas que 9 je suis un Louis XVI. Qu’on n’attende pas 9 de moi des oscillations journalières. Pour 9 avoir été empereur, je n’ai pas cessé d être 9 citoyen. Si l’anarchie devait être consacrée 9 de nouveau, j’abdiquerais pour aller, dans 9 la foule, jouir de ma part de la souveraineté, 9 plutôt que de rester à la tète d’un ordre de

d choses où je ne pourrais que dômpfomettre » chacun, sans pouvoir protéger personne, » Du reste, ma détermination est conforme k » la loi, et si tous aujourd’hui veulent faire » leur devoir, je dois être invincible derrière » elle, comme devant l’ennemi. »

SMoodc rcg»nco Après avoir fait tous les efforts que l’on de-

Uxne-Loaiie. vait attendre de l’activité de Napoléon, dans la crise où if se trouvait, tant pour réorganiser et renforcer les armées françaises que polir donner l’élan aux populations; après avoir envoyé des commissaires extraordinaires dans toutes les divisions militaires pour activer la levée et l’organisation des bataillons de la garde nationale, Napoléon conféra, pour la seconde fois , la régence à l’impératrice Marie-Louise, et se disposa à quitter Paris. Il réunit alors les officiers de la garde nationale parisienne, auxquels il adressa cette allocution qui fit une si vive impression sur tous ceux qui étaient présens ! « Je pars, leur dit-il en » leur présentant l’Impératrice et le Roi de » Rome; je vais combattre nos ennemis; je » laisse à votre garde ce que j’ai de plus cher.... » Vous m’avez élu , je suis votre ouvrage , c’est » à vous de me défendre. »

Preucaümeot Mais Napoléon était loin d'avoir, en cette occasion , autant de confiance intérieure qu’en

annonçaient ses actes et ses paroles : il partait l’ârae contristée par les plus sinistres pressentimens.

Au moment de quitter les Tuileries; prévoyant déjà, dans cet instant décisif, des perfidies funestes , des trahisons , Napoléon résolut de s’assurer de la personne de celui-là même qui s’est trouvé, en effet, l'âme du complot qui l’a renversé. Il n’en fut empêché que par les représentations, et l’on pourrait même dire l’offre de garantie personnelle de quelques ministres -, qui lui démontrèrent que le personnage suspecté était précisément celui qui devait le plus redouter les Bourbons. Napoléoh leur céda , et partit en exprimant fortement qu’il était bien à craindre qu’eux et lui n’eussent à s’en repentir !....

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