CHAPITRE XIX
Séjour de Napoléon à Pile d'Elbe. — Son retour à Paris.
Lf. 5 mai, à six heures du soir, Napoléon débarqua à Porto-Ferrajo, où il fut reçu par le général Dalesme, commandant français. « Général, lui dit l’Empereur, j’ai sacrifié mes droits aux intérêts de ma patrie, et je me suis réservé lâ propriété et la souveraineté de l’ile d’Elbe; faites connaître aux habitans le choix que j’ai fait de leur île pour mon séjour, dites-leur qu’ils seront toujours pour moi l’objet de mon intérêt le plus vif. » Le maire présenta les clefs de la ville à Napoléon, qui choisit la mairie pour son palais. Le grand-maréchal du palais, comte Bertrand; le lieutenant-général d’artillerie, comte Drouot; le général Cambronne, et quelques autres braves fidèles, formèrent d’abord la cour du nouveau souverain. Bientôt sa mère et sa sœur, la princesse Borghèse, vinrent partager et adoucir son exil.
De nouvelles couleurs, un nouveau pavillon furent adoptés pour l’ile d’Elbe : ce pavillon était blanc et amarante, parsemé d’abeilles. Il devint le premier de la Méditerranée, et le plus respecté. 11 était sacré même pour les barbaresques, qui faisaient souvent des présens aux capitaines elbois , en leur disant qu’ils acquittaient la dette de Moscou.
Napoléon ordonna et fit exécuter de grands travaux dans l’ile; des routes furent percées dans tous les sens; des quais, des magasins furent construits sur les ports ; plusieurs belles maisons s’élevèrent au milieu et dans les environs de Porto-Ferrajo;les meilleurs peintres de l’Italie se disputaient l'honneur d’y travailler, et sollicitaient comme une faveur de pouvoir les embellir.
Il paraissait résigné et tranquille sur son rocher ; mais ses yeux et ses pensées étaient toujours tournés vers la France. L’idée qu’il pût un jour débarquer sur les côtes de France, pour faire la guerre au roi, n’était pas admise; elle n’avait été prévue par aucune puissance , grâce aux libellâtes. Il y avait bien une corvette anglaise qui croisait entre Gènes, Livourne, Civitta-Vecchia et File d’Elbe, mais elle n’avait aucune mission relative à Napoléon que celle de se comporter convenable-
Pavillon de l’tle d'Elbe.
Travaux
earculrs à Plie d’Elbe.
Dr* ta il sur Pile d'Elbe.
ment, et de rendre aux Français de File d’Elbe tous les petits services en son pouvoir : ce bâtiment servait au colonel Campbell, commissaire désigné par Castelreagh, tant pour scs commissions que pour la traversée des voyageurs anglais qui, de Livourne ou de Gènes, voulaient se rendre à File d’Elbe.
Cette île, située à deux lieues des côtes do Piombino, a sept ports ou anses de débarquement, où il arrive et d’où il part tous les jours un grand nombre de bâtimens français, italiens, etc. Plus de quatre cents, depuis sept jusqu’à cinquante tonneaux , appartiennent aux insulaires, et sont employés pour le transport des vins ou du minerai, pour le service des salines et de la madrague, ou pour l’approvisionnement de File. En outre de cela, des centaines de felouques , de pinques napolitaines , génoises , etc. , stationnent dans ces parages pour pêcher; et, enfin, il n’est pas de semaine où il ne mouille , à Porto-Ferrajo, ou à Porto -Longone, un grand nombre de bâtimens barbaresques, espagnols, portugais, français, génois, toscans ou napolitains, qui vont s’y réfugier contre la tempête. Les communications étaient donc faciles, et elles ont toujours été fréquentes et libres entre tous les ports de la Méditerranée et File d’Elbe. Dans
l’espace de neuf mois plus de cent officiers français ou italiens étaient arrivés successivement à Porto-Fcrrajo , avec leur uniforme et leur épée, ayant des passe-ports en règle, et venant en droite ligne de France, de Corse, de Gènes, de Livourne, de Piombino, de Civitta-Vecchia ou de Naples; tous avaient causé plus ou moins long -temps avec Napoléon, tous avaient lâché de s’eu faire reconnaître en lui parlant des traits de bravoure qui les avaient fait distinguer , et lui avaient donné des nouvelles de ce qui se passait en France et en Italie.
Dès Fontainebleau,, Napoléon avait prévu w*' du retour la possibilité de son retour en France; il pensait déjà que , si les Bourbons s’obstinaient à vouloir continuer une troisième dynastie , il n’aurait pas tardé à reparaître. En effet, leur entourage , de fausses démarches réhabilitèrent sa popularité, et le firent désirer. Les papiers publics , que Napoléon lisait avec avidité, l’instruisirent de la disposition des esprits en France : ils lui apprirent que les factions s’agitaient, que les partis se formaient, que la guerre civile devenait imminente , et que toutes ses horreurs allaient éclater de nouveau sur la patrie. Une conspiration existait , mais son retour n’en était pas l’objet.
j6 février.
Dr part de
nie d'Elbe.
D’un autre côté, le congrès de Vienne avait décidé de le transporter à Sainte -Hélène, et de violer toutes les stipulations du traité de Fontainebleau. Napoléon , qui n’ignorait pas cette décision, résolut de rentrer en France; son parti fut pris , mais il en garda le secret jusqu’au dernier moment.
Le 26 février, le bataillon de la garde, les autres soldats, et les officiers de la maison de Napoléon , reçurent ordre de s’embarquer.
Chacfln pensait que l’expédition était dirigée sur Naples, ou sur quelque autre point de l’Italie. A huit heures du soir, Napoléon mit le pied sur le brick P Inconstant, et s’écria comme César : Le sort en est jeté! Les officiers , les soldats de la flottille interrogeaient silencieusement Napoléon , tout le monde brûlait d’apprendre où l’on allait. Au bout d’une heure de marche, il rompit le silence : « Grenadiers , dit-il, nous allons en France , nous allons à Paris. » A ces mots, la joie cessa d’être inquiète, tous les visages s’épanouirent, et les cris de vive la France! vive Napoléon ! retentirent sur les sept bâtimens composant la flottille.
Au moment du départ de l’ile d’Elbe, la corvette anglaise était à Livourne ; on n’avait donc rien à craindre d’elle ; mais, le lende-
main , on aperçut un brick de guerre français qui venait vent arrière sur T Inconstant. C’était le Zéphjrre, commandé par le capitaine Andrieux. Le capitaine de f Inconstant proposa d’aborder ce brick , et de l’enlever; mais Napoléon repoussa cette idée comme absurde, excepté dans le cas où l’on serait forcé d’en venir aux extrémités. Il ordonna à ses grenadiers de se cacher dans l’entrepont. Les deux bricks furent bientôt à portée de la voix, et se firent les saluts d’usage sur mer. Le commandant du Zéphjrre ayant reconnu le brick de l’île d’Elbe, demanda des nouvelles de l’Empereur, et l’Empereur lui répondit luimême, avec un porte-voix, qu’il se portait fort bien. Le capitaine Andrieux ne se douta nullement de la proie qu’il laissait échapper.
Avantde quitter l’ile d’Elbe, Napoléon avait rédigé deux proclamations; mais lorsqu’il voulut les faire mettre au net , personne ne put les déchiffrer. Il les jeta dans la mer et en dicta deux autres , l’une adressée à l’armée , l’autre au peuple français. Tous ceux qui savaient écrire furent engagés à en faire des copies : les tambours, les bancs, les bonnets servirent de pupitres , et chacun se mit gaiment à l’ouvrage.
Les généraux, les officiers firent aussi une
adresse k l’armée. Elle était à peine achevée que l’on aperçut au loin les côtes d’Antibes. • Le sol sacré de la France fut salué avec en-
thousiasme.
i«mart. Le j» mars, à trois heures, la flottille •u toifc ju™. mouilla au golfe Juan, et à cinq heures Napoléon mit pied k terre, non sans éprouver la plus vive émotion. Le bivouac fut établi dans un champ d’oliviers. Vingt-cinq grenadiers et un officier de la garde furent aussitôt envoyés à Antibes pour sonder les dispositions de la garnison , et la débaucher si ces dispositions paraissaient favorables; mais, entraînés parleur ardeur, les grenadiers entrèrent dans la place aux cris de vive l’Empereur! Le commandant fit lever le pont-levis, et les retint prisonniers. En apprenant cet écbec , quelques officiers émirent l’opinion de marcher sur Antibes, et de l’enlever de vivo force, afin de prévenir le mauvais effet que pouvait produire la résistance de cette place. Napoléon ieur fit observer que la prise d’Antibes ne faisait rien à la conquête de la France , que les momens étaient précieux, qu’il fallait voler, et remédier k l’événement d’Antibes, en marchant plus vite que la nouvelle. Dans la soirée, on amena au bivouac un postillon de belle livrée, appartenant au prince de Monaco :
ce postillon arrivait de Paris avec le prince. Napoléon le questionna , et reçut de cet homme du peuple l’assurance que son nom était dans toutes les bouches , et qu’on le regrettait hautement partout : ce témoignage fit plaisir à Napoléon.
lise plutaussi à interrogerquelques paysans qui s’étaient approchés du bivouac; l’un d’eux, ancien militaire, voulut absolument suivre Napoléon, qui dit en riant au comte Bertrand: « Voilà déjà un renfort. »
Le bivouac fut rompu au lever de la lune, et Napoléon se mit en marche pour Paris , à la tête de cinq cents hommes de sa garde , de deux cents chasseurs corses, et de cent lanciers polonais. Ceux-ci, n’ayant pu embarquer leurs chevaux , en avaient emporté l’équipement, et marchaient gaîment courbés sous ce poids. Napoléon ne s’arrêta pas à Cannes; il traversa la ville de Grasse le matin, et fit faire halte sur une hauteur un peu au-delà. II y fut bientôt entouré de la population de cette ville, et il parcourut cette multitude comme il l’eût fait à un cercle des Tuileries : ce furent la même attitude, les mêmes demandes que s’il n’eût jamais quitté la France : l’un se plaignait à l’Empereur de n’avoir pas encore reçu sa pension ;
Marche r Grenoble..
l’autre priait qu’on voulût bien augmenter la sienne; la croix de celui-ci avait été retenue dans les bureaux ; celui-là demandait de l’avancement, et il lui fallut recevoir une foule de pétitions qu’on venait d’écrire à la bâte, et qu’on lui remettait comme s’il arrivait de Paris, faisant une tournée départementale. Napoléon croyait trouver à Grasse une route qu’il avait ordonnée, elle n’avait pas été exécutée; il fallut se résoudre à laisser dans cette ville sa voiture et les quatre pièces d’artillerie qu’il avait débarquées, et passer par des défilés difficiles et pleins de neige. Néanmoins , il marchait comme l’éclair : le succès devait être dans sa célérité. Le soir, il coucha au village de Cerenon, après avoir fait vingt lieues. Le 3 mars, il arriva à Barême; le 4 à Digne, et le 5 à Gap. Ce fut dans cette ville qu’il fit imprimer, pour la première fois, ses proclamations : elles se répandirent avec la rapidité de la pensée : le G, Napoléon quitta Gap à midi, et alla à Corps. A mesure qu’il avançait, toutes les populations se prononçaient avec ardeur. Toutefois, l’Empereur n’était pas sans de vives inquiétudes : les habitans, il est vrai, accouraient en foule sur sa route; mais il n’avait encore vu aucun soldat. Ce ne fut qu’entre Mure et Yizile, que le gé-
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néral Cambronne, marchant à l’avant-garde avec quarante grenadiers, rencontra un bataillon envoyé de Grenoble pour fermer le passage. Le chef de ce bataillon refusa de parlementer. Napoléon n’hésita pas ; il s’avança seul : cent de ses grenadiers le suivaient à quelque distance, les armes renversées. La vue de l’Empereur, son chapeau, sa petite redingote grise firent un effet magique sur les soldats, qui demeurèrent immobiles : arrivé à quelques pas d’eux , il s’arrêta , effaça sa poitrine, et s’écria : « S’il est parmi vous un » soldat qui veuille tuer son général, son Em- » pereur , il le peut : me voilà. » Le cri unanime de vive V Empereur ! fut leur réponse.
Napoléon alla droit alors à un vétéran dont le bras était chargé de chevrons, et, le prenant rudement par la 'moustache , il lui demanda s’il aurait eu le cœur de tuer son Empereur. Le soldat, mouillé de larmes, mit la baguette dans son fusil pour montrer qu’il n’était pas chargé. « Tiens, regarde si j’aurais pu » te faire beaucoup de mal : tous les autres » sont de même. » Napoléon commanda au bataillon un demi-tour à droite, et tout marcba sur Grenoble.
Tous les paysans du Dauphiné bordaient E«thou.i..m.
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les routes, ils étaient ivres et furieux de joie.
Arrive* de La bvd 03- ère.
Quand le premier bataillon hésitait encore, il s'en trouvait des milliers sur les derrières qui cherchaient à le décider par leurs cris de vive V Empereur! tandis qu’une foule d’autres étaient sur les derrières de Napoléon, excitant la petite troupe à s’avancer, l’assurant qu’il ne lui serait fait aucun mal. Une vallée surtout offrit le spectacle le plus touchant qu’on puisse imaginer : c’était la réunion d’un grand nom* bre de communes, ayant avec elles leurs maires et leurs curés. Du milieu de cette foule sort un des plus beaux grenadiers de la garde, qui manquait depuis le débarquement, et sur lequel on avait formé des doutes ; ses yeux étaient remplis de grosses larmes de joie : il tenait dans ses bras un vieillard de quatrevingt-dix ans. C’était son père qu’il était allé chercher , et qu’il avait conduit au milieu de cette multitude, pour lui procurer le plaisir de voir l’Empereur avant de mourir.
Bientôt après on entendit au loin de nombreuses acclamations : c’était le 7e de ligne, commandé par Labédoyère, qui venait se joindre à Napoléon. Les deux troupes, impatientes de se réunir, rompirent leurs rangs, et coururent s’embrasser aux cris de vive Napoléon ! vive la garde ! vive le septième! Alors
l’impulsion fut prononcée, et la question à peu près décidée.
En continuant sa marche sur Grenoble, Napoléon fut arrêté par un jeune négociant, officier de la garde nationale : « Sire, lui dit-il, » je viens offrir à Y. M. cent mille francs et » mon épée. — - J’accepte l’un et l’autre, lui réb pondit Napoléon; restez avec nous, b
Un peu plus loin, il fut rejoint par un détachement d’officiers.
Cependant le général Marchand , commandant à Grenoble, et le préfet s’étaient déclarés contre Napoléon. Les remparts étaient couverts par le 3e régiment du génie, composé de deux mille vieux soldats; par le 4e régiment d’artillerie de ligne, dans lequel Napoléon avait servi, des deux autres bataillons du 5e de ligne , et des hussards du 4e- Napoléon arriva sous les murs de Grenoble à huit heures du soir ; la célérité de sa marche avait déjoué toutes les mesures; on n’avait pas eu le temps de couper les ponts; mais les portes de la ville étaient fermées, et le commandant de la place refusa de les ouvrir. Une circonstance qui doit caractériser spécialement cette époque sans pareille , c’est que les soldats ne manquèrent pas, jusqu’à un certain point, ni de discipline , ni d’obéissance
Entrée k Grenoble.'
envers leurs chefs; seulement, ils employèrent, pour leur compte, la force d’inertie, comme un droit qu’ils auraient cru leur appartenir. C’est ainsi qu’on vit le premier bataillon exécuter toutes les manœuvres commandées , ne vouloir pas communiquer; mais il ne chargea point ses armes : il n’aurait pas tiré. Devant Grenoble , toute la garnison sur les remparts criait vive V Empereur! on se donnait les mains par les guichets; mais on n’ouvrait pas, parce que les supérieurs l’avaient défendu. Il fallut que Napoléon fit enfoncer les portes, ce qui s’exécuta sous la bouche de dix pièces d’artillerie des remparts chargées à mitraille.
Du reste, il n’est point de bataille où Napoléon ait couru plus de dangers qu’en entrant à Grenoble. Les soldats, les habitans se jetèrent sur lui avec toutes les apparences de la rage; on frémitun instant, on eût pu croire qu’il allait être mis en pièces; il fut enlevé lui et son cheval; mais ce n’était que le délire de la joie. A peine commençait-il à respirer dans l’auberge où il avait été déposé , qu’un redoublement de tumulte se fit entendre : c’étaient les portes de la ville que les habitans venaient lui offrir, au défaut des clefs qu’on n’avait pu lui présenter.
Une fois dans Grenoble , Napoléon , devenu une véritable puissance, eût pu nourrir la guerre, s’il fut venu nécessaire de la faire: il jugea que tout était décidé, et se crut assuré d’aller à Paris.
Le lendemain de son entrée à Grenoble, le clergé, l’état-major, la cour impériale, les tribunaux et toutes les autorités civiles et militaires allèrent reconnaître Napoléon, et lui offrirent leurs félicitations. L’audience finie, il passa la revue de la garnison, forte de cinq à six mille hommes, qu’il fit partir immédiatement pour Lyon.
Le 9 mars, après avoir rendu trois décrets qui signalèrent le rétablissement du pouvoir impérial, Napoléon se mit en route pour Lyon , et alla coucher à Bourgoin. La foule et l’enthousiasme allaient en augmentant.
On approchait de Lyon. Napoléon s’était £ J0.”*" fait devancer par des émissaires qui le firent prévenir que le comte d’Artois , le duc d’Orléans et le maréchal Macdonald voulaient défendre la ville, et qu’on allait couper le pont Morand et le pont de la Guillotière. Il rit de ces préparatifs, parce qu’il n’avait aucun doute sur les disposit ions des Lyonnais, encore moins sur celles des soldats. En effet une reconnaissance du 4e de hussards étant arrivée à la
Guillotière, elle y fut accueillie par l’immense population de ce faubourg si patriote, aux cris de vive V Empereur ! Napoléon mit à profit ce premier mouvement d’enthousiasme , en se portant au galop au faubourg de la Guillotière.
Le maréchal Macdonald était parvenu à faire barricader le pont de la Guillotière, et y conduisait en personne deux bataillons d’infanterie, lorsque les hussards débouchèrent de la Guillotière, et se présentèrent devant le pont, précédés, entourés et suivis de toute la jeunesse du faubourg; le maréchal contint les soldats pendant quelques momens; mais émus, séduits, entraînés par les provocations du peuple et des hussards , ils se jetèrent sur les barricades, les brisèrent , et furent bientôt dans les bras et dans les rangs des soldats de Napoléon. A cinq heures du soir, la garnison tout entière s’élança au-devant de l’Empereur. Une heure après, l’armée impériale prit possession de la ville. Napoléon y fit son entrée à sept heures, seul, en avant de ses troupes, mais précédé et suivi d’une foule immense, qui faisait retentir l’air de ses acclamations.
Durant les quatre jours que Napoléon demeura à Lyon, il y eut constamment plus de vingt müle âmes sous ses fenêtres : les cris ne
discontinuèrent pas. C’était comme un souverain qui n’aurait jamais quitté ses sujets : il signait des décrets , expédiait des ordres , passait des revues, recevait toutes les administrations ; toutes les classes de citoyens s’empressaient de faire preuve de dévouement. 11 n’y eut pas jusqu’à la garde nationale à cheval, composée de ce qu’il y avait de plus ardent dans le parti opposé, qui ne sollicitât l’honneur de garder sa personne : il furent les seuls maltraités. « Je vous remercie de vos » services, leur dit Napoléon; nos institutions » ne reconnaissent point de gardes nationales » à cheval, et d’ailleurs votre conduite envers » M. le comte d’Artois m’apprend ce que vous » feriez si la fortune venait à m’abandonner; » je ne vous soumettrai pas à cette nouvelle » épreuve. » En effet, en quittant Lyon, M. le comte d’Artois n’avait trouvé qu’un seul de ces gardes nationaux qui se dévouât à le suivre. Napoléon apprit la fidélité de ce volontaire, et le décora de l’étoile de la légion , en disant qu’il n’avait jamais laissé une belle action sans récompense.
Napoléon , dans Lyon, administrait déjà par des actes publics, avec cette précision, cette fermeté, cette confiance compagne d’une stabilité non interrompue: rien en lui ne laissait
apercevoir la trace des grands revers qui avaient précédé, ou des chances immenses qui pouvaient suivre.
A peine sorti de Lyon, Napoléon fit écrire au maréchal Ney, alors à Lons-le-Saunier avec son armée, qu’il eût à mettre ses troupes en marche, et à venir le joindre. Le maréchal Ney était parti de Paris tout au roi; mais, au milieu de l’entraînement général, abandonné par ses soldats, frappé des proclamations de Napoléon , des adresses du Dauphiné , de la défection des troupes de Lyon, de l’élan des provinces voisines et des populations environnantes, Ney, l’enfant de la révolution , se livra au torrent, et publia son fameux ordre du jour. Il est de fait que Ney, au lieu de commander à ses troupes , fut commandé par elles , et qu’il ne se décida à abandonner le parti du roi pour se tourner du parti de Napoléon, que parce que déjà la plus grande partie de ses régimens l’avaient abandonné , et que le reste allait se déclarer. Dès ce moment , il correspondit avec le grand-maréchal , faisant fonctions de major-général; on savait où étaient ses troupes, et quel jour elles arriveraient à Auxerre. Toutefois, Ney, se rappelant sa conduite à Fontainebleau, écrivit à Napoléon que tout ce qu’il venait de faire était principale-
ment en vue de la patrie , et que , sentant qu’il avait dû perdre sa confiance, il allait se retirer chez lui; mais Napoléon lui fit répondre de venir le rejoindre , qu’il le recevrait comme le lendemain de la bataille de la Moscowa.
Napoléon coucha à Mâcon le 1 3, et le lendemain à Châlons. Il n’avait plus besoin, comme à Grenoble et à Lyon , d’attendre aux portes des villes; le peuple et les magistrats accouraient à sa rencontre, et se disputaient l’honneur d’être les premiers à lui offrir leurs hommages.
A Châlons, Napoléon fut fort étonné de voir •des caissons et de l’artillerie; on lui apprit alors que ces canons étaient destinés à agir contre lui , mais qu’on les avait arrêtés au passage pour les lui présenter.
Napoléon marchait presque en poste; nulle M*r'k*d,LT0B part il n’y avait ni combat, ni lutte, ni opposition ; ce n’était à son aspect qu’un changement de décorations théâtrales. Il entra le 1 7 à Auxerre, où, pour la première fois, il fut reçu par un préfet. Le maréchal Ney arriva à huit heures du soir; il se montra embarrassé, et ne demanda à Napoléon qu’ une place parmi ses grenadiers. Effectivement, il s’était assez mal conduit envers l’Empereur ; mais le moyen d’oublier un si beau courage et tant de belles
actions! Napoléon lui sauta au cou, en l’appelant le brave des braves, et dès lors tout fut comme jadis.
Napoléon apprit en route que des Vendéens étaient partis de Paris déguisés en femmes et en soldats pour l’assassiner ; les officiers de sa maison redoublèrent de surveillance ; mais il semblait avoir pris à tâche de déûer les coups de ses ennemis; il était sans cesse dans la foule, confondu avec le peuple et les soldats.
En avant de Fossard , on aperçut , rangés en bataille, les dragons du régiment du Roi, qui avaient abandonné leurs officiers pour venir joindre Napoléon ; il mit pied à terre et alla au-devant de ce régiment , qui le salua par les plus vives acclamations. Aucun corps ne pouvait résister en voyant l’Empereur.
Quoique Napoléon eût appris que l’on avait fait de grands préparatifs pour lui disputer l’approche de la capitale, il n’en continua pas moins sa marche rapide. S’il l’eût voulu, ou qu’il ne s’y fût pas opposé, il aurait pu arriver à Paris avec deux millions de paysans; mais il se borna à s’entourer des troupes qu’il rencontrait sur son passage. Les généraux Girard et Cambronne marchaient en avant avec quelques centaines de braves; cette avantgarde avait des cartouches ; l’année dé Napo-
léon traînait à sa suite une soixantaine de pièces de canon, afin de surmonter toute résistance qui lui serait opposée. Napoléon n’a pas dit au général Gambronne : « Vous ne brûlerez pas une amorce , » puisque cela ne dépendait pas de lui ; mais il lui a dit comme prédiction : « J’espère que vous ne tirerez pas un seul coup de fusil , » et cette prédiction s’accomplit.
Le 20 mars, à neuf heures du soir, Napoléon arriva à Paris comme à Grenoble , comme à Lyon , à la fin d’une longue journée de marche, et à la tête des troupes mêmes qui avaient été réunies pour s’opposer à son entrée. Il ne voulut pas donner le temps de faire des préparatifs pour entrer avec plus de pompe. Arrivé dans la cour des Tuileries, on se précipita sur lui, mille bras l’enlevèrent et l’emportèrent en triomphe dans le palais. Les appartemens offraient en ce moment la réunion confuse d’une foule immense de généraux, d’officiers, de fonctionnaires qui couraient dans tous les sens, s’embrassaient et épanchaient , sans contrainte, leur joie et leur ravissement : les salles semblaient métamorphosées en un champ de bataille, où des frères, des amis échappés inopinément à la mort , se retrou-
30 mari.
Entrée de Napoléon à Paris.
vent après la victoire. L’heure avancée put seule mettre fin à ces scènes attendrissantes. Durant le reste de la soirée, Napoléon s’entretint longuement avec le duc d’Otrante et les autres ministres et dignitaires de l’Etat; tous montraient un merveilleux étonnement de son arrivée à Paris. Napoléon leur répétait sans cesse : « Ce sont les gens désintéressés qui m’ont ramené dans ma capitale : ce sont les sous-lieutenans et les soldats qui ont tout fait : c’est au peuple, c’est à l’armée que je dois tout. »
En effet, l’Empereur, qui avait eu l’instinct de l’incertitude et de la mauvaise grâce que mettraient les généraux et les maréchaux à se ranger de son côté , avait été , dans cette grande circonstance, fidèle à son principe de n’agir que sur les masses. Aucune conspiration ne fut ourdie pour son retour en France. Après son débarquement , on le sollicita souvent d’essayer de traiter avec quelques-uns des chefs, il répondit constamment : « Si je suis demeuré dans le cœur de la masse , je dois m’importer peu des chefs; et si je n’avais qu’eux , à quoi me serviraient-ils contre le torrent de la masse? » Ce torrent seul le porta à Paris.