‹ Histoire de Napoléon d'après lui-même, publiéeChapitre 50 sur 54 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Les Cent jours. — Batailles de Ligny et de Waterloo.

La nuit même de son arrivée à Paris , Napo- 1 re"j" >ie* léon délibéra si , avec les trente-cinq à trente- h,po1'“< six mille hommes, les seules troupes qu’il pût réunir dans le Nord , il commencerait les hostilités le Ier avril, en marchant sur Bruxelles, et ralliant l’armée belge sous ses drapeaux. Les armées anglaise et prusienne , cantonnées sur les bords du Rhin , étaient faibles et disséminées , sans chefs et sans places.

Le duc de Wellington était à Vienne, Blucher était à Berlin. On pouvait espérer que l’armée française serait à Bruxelles dans les premiers jours d’avril ; mais on nourrisait des espérances de paix : la France la voulait. Elle aurait blâmé hautement un mouvement offensif prématuré. D’ailleurs, pour réunir ces trente* cinq à trente-six mille hommes , il eût fallu livrera elles-mêmes les vingt-trois places fortes depuis Calais jusqu’à Philippeville , formant la triple ligne du Nord. Si l’esprit public de cette

frontière eût été aussi bon que sur celles de l’Alsace , des Vosges, des Ardennes ou des Alpes , cela eût été sans inconvénient ; mais les esprits étaient divisés en Flandre , il était impossible d’abandonner les places fortes aux gardes nationales locales , il fallait un mois pour lever et y faire arriver des départemens voisins des bataillons d’élite de garde nationale, pour remplacer les troupes de ligne; enfin, le duc d’Angouléme marchait sur Lyon, les Marseillais sur Grenoble. La première nouvelle du commencement de.» hostilités leur eût donné des chances de succès ; il était essentiel avant tout que le pavillon tricolore flottât sur tous les points de la France. Ainsi cette première idée offrait de grands inconvéniens : elle fut abandonnée.

Bcorg»ifatioii Dès le lendemain matin, Napoléon s’occupa

goavernemtnt de réorganiser le gouvernement impérial. Il impérut. c}10jsit d’abord ses ministres ; Cambacérès , après quelques difficultés , accepta le ministère de la justice; le duc de Vicence aurait voulu servir activement dans l’armée, mais Napoléon le replaça aux affaires étrangères; le maréchaf Davoust fut nommé ministre de la guerre ; le duc de Gaê'te , et le comte Mollien , reprirent les portefeuilles des finances et duTrésor ; Maret , duc de Bassano , fut replacé au minis-

tère de la secrétairerie d’État ; -Decrès fut rappelé à la marine ; Fouché fat chargé de la police , parce que Cambacérès , Maret , Lavallette , Savary même, Réal, toutes les personnes en qui Napoléon pouvait avoir le plus de confiance, se réunirent pour témoigner de sa conduite en i8i4, ce qui fit surmonter à l’Empereur sa répugnance pour mettre en place un homme qu’il connaissait d’une immoralité profonde : ce choix déplut aux Français; mais il fat compensé par le bon effet que produisit la nomination de Carnot au ministère de l’intérieur. Le duc de Rovigo fat nommé commandant général de la gendarmerie ; M. de Montalivet , ancien ministre de l’intérieur, devint intendant de la liste civile. Le Conseil-d’État fat réorganisé sur l’ancien pied , et composé à peu près des mêmes membres. Napoléon rappela auprès de lui tous ses anciens aides de camp , à l’exception du général Lauriston , et leur nombre fut augmenté des généraux Letort et Labédoyère. Les généraux Bertrand et Drouot furent maintenus dans leurs places de grand-maréchal du palais , et de major-général de la garde. Napoléon replaça près de sa personne la plupart des chambellans , des écuyers et des maîtres de céré-

monies qui l’entouraient en 1 8 14- Enfin, il réorganisa la maison de l’Impératrice.

Par ses décrets de Lyon, Napoléon avait renversé la Chambre des pairs et celle des députés , appelé les électeurs au Champ de mai , aboli la noblesse féodale , et déclaré que le Trône est fait pour la Nation , et non point la Nation pour le Trône : il avait chassé les émigrés non rayés; expulsé de l’armée les étrangers et les émigrés; rendu à la Légiond’Honneur ses dotations et ses prérogatives , et rétabli sur leurs sièges les magistrats qui en avaient été éloignés. Par un nouveau décret de Paris, il rendit la presse libre, et cette concession fut la plus grande qu’il pût faire à l’opinion. '

Le 26 mars, tous les grands corps de l’Empire furent admis à exprimer les vœux de la France : Napoléon répondit aux ministres que sa devise était tout à la Nation et tout pour la France. Il dit au Conseil-d’État , qu’il avait renoncé aux grandes idées , et que désormais le bonheur et la consolidation de l’Empire français seraient l’objet de toutes ses pensées.

Napoléon ne perdit pas de vue la classe ouvrière, qui l’avait surnommé le grand Entrepreneur; les travaux commencés avant 18 1 4

furent repris avec activité, et la capitale redevint un vaste atelier.

Le 27 mars, Napoléon annonça aux troupes, en les passant en revue, que le Roi, le comte d’Artois, le duc de Berry et le duc d’Orléans avaient passé la frontière du Nord, et étaient allés chercher un asile chez l’étranger. De toute la famille des Bourbons, le duc et la duchesse d’Angoulême persistaient seuls à lutter contre leur mauvaise fortune.

Tandis que la duchesse se conduisait à Bordeaux en héroïne, le duc, à la tète des volontaires du Languedoc, de ceux de la Provence, et de quatre régimens, composant en tout une armée de dix à douze mille hommes , s’était avancé vers Lyon : déjà il était entré à Valence, lorsque la défection d’une partie des troupes de ligne le mit tout à coup dans la nécessité de faire sa retraite : pressé bientôt par les colonnes du général Grouchy arrivées de Lyon, et par celles du général Gilly venant de Nîmes, le duc d’Angoulême, n’ayant plus l’espoir d’être secouru par les troupes du roi de Sardaigne, consentit à se rendre. Il fut convenu entre le général Gilly et le baron de Damas que l’armée du prince serait licenciée, et que le prince s’embarquerait à Cette; mais le général Grouchy 11e crut pas devoir auto-

Eloignement des Bout l>o ni

Capitulation du duc d'Angoulcme.

titillation militaire de U France au 20 mats.

riser l’exécution de la convention , sans avoir pris les ordres de Napoléon. La nouvelle de cet événement fut transmise à Paris par le télégraphe. L’Empereur décida que la capitulation serait exécutée, malgré les opposans , qui l’engageaient à ne pas se dessaisir d’un otage aussi précieux que l’était le duc d’Angoulême. Napoléon confirma sa décision dans une lettre qu’il écrivit au général Grouchy, et lui enjoignit de veiller à la sûreté du prince.

La capitulation du duc d’Angoulème mit fin à la guerre civile, et le drapeau tricolore flotta aussitôt dans toute la France. Napoléon porta alors toute son activité vers le recrute- ' ment de l’armée, l’approvisionnement et l’armement des places fortes, la fabrication des armes, les levées de chevaux, et vers tout ce qui pouvait assurer la défense du territoire, la déclaration du congrès de Vienne ne laissant plus aucun espoir de paix.

Dans les six derniers mois de 1 8 1 4, l’armée française avait reçu une nouvelle organisation. En mars i8i5, elle ne comptait guère plus de quatre-vingt mille hommes , force à peine suffisante pour garder les places fortes et les principaux établissemens maritimes. Toutes les flottes étaient désarmées et les équipages congédiés, les seules troupes qu’eût

la marine étaienthuitba taillons de canonniers. Le matériel de l’artillerie pouvait fournir aux besoins des plus grandes armées, et réparer les pertes qu’elles pourraient faire dans plusieurs campagnes. Mais les arsenaux ne contenaient que cent mille fusils neufs, et trois cent mille à réparer; cela était très-insuffisant. Toutes les places fortes étaient désarmées; les palissades et les approvisionnemens de siège avaient été vendus.

Huit cent mille hommes étaient jugés nécessaires pour combattre l’Europe. Napoléon créa les cadres des 3e, 4e et 5e bataillons des régimens d’infanterie, des 4e et 5e escadrons de cavalerie , ceux de trente bataillons d’artillerie, de vingt régimens de jeune garde, de dix bataillons d’équipages militaires, et de vingt régimens de marine. 11 requit deux cents bataillons de garde nationale d’élite, forts chacun de cinq cent soixante hommes. 11 rappela sous les drapeaux tous les anciens militaires : tous quittèrent leurs occupations pour endosser leur vieil uniforme. Cet appel devait produire deux cent mille hommes. La conscription de 1 8 1 5 fut rappelée : elle devait donner cent quarante mille hommes. Un appel de deux cent cinquante mille hommes devait être proposé aux Chambres dans le courant de juillet :

Ressources

créé**

par Napoléon.

la levée eût été terminée en septembre. Le nombre des officiers , sous-officiers et soldats en réforme ou en retraite, s’élevait à plus de cent mille; trente mille étaient en état de servir; on les rappela sous les drapeaux.

Mais l’objet le plus important était les armes à feu : l’artillerie prit les mesures nécessaires, elle parvint à fabriquer en un mois ce qu’en un temps ordinaire elle n’eût pu faire confectionner en six mois. 11 y eut dans la capitale plus d’activité qu’en 1 793 ; mais avec cette différence que tout était alors gaspillage, anarchie et désordre, et qu’en i8i5, tout fut conduit avec la plus grande économie, par les principes d’une bonne administration.

Les manufactures de draps propres à l’habillement des troupes étaient nombreuses en 1812 et 1 8 1 5 ; elles pouvaient fournir à tous les besoins de l’armée; mais, en 1 8 1 5 , elles n’existaient plus. Dès le mois d’avril, le Trésor avança plusieurs millions aux fabriques de draps pour les relever.

Des marchés furent passés pour un grand nombre de chevaux de cavalerie et d’artillerie, et l’on démonta dix mille gendarmes, ce qui donna un pareil nombre de chevaux dressés , qui furent payés comptant, et remplacés

peu de temps après par les gendarmes euxmêmes.

Tous les services ne pouvaientse faire qu’argent comptant, la plupart des fournisseurs et entrepreneurs voulaient même des avances; cependant , la dette publique et les pensions étaient servies avec la plus grande exactitude : toutes les dépenses de l’intérieur, loin d’être diminuées, étaient augmentées; le grand système des travaux publics avait repris dans toute la France. Le Trésor négocia quatre millions de rentes de la Caisse d’amortissement à cinquante pour cent, qu’il remplaça en crédit de bois nationaux : cela lui produisit, net de tous escomptes, quarante millions argent comptant qui rentrèrent avec une incroyable rapidité.

Au premier octobre, la France aurait eu un état militaire de huit à neuf cent mille hommes , complètement armés , organisés, et habillés. Le problème de son indépendance consistait à pouvoir éloigner les hostilités jusqu’à cette époque. Les mois de juin, de juillet, août, et septembre, étaient nécessaires, mais ils suffisaient. Au Ier octobre, les frontières de l’Empire eussent été des frontières d’airain, qu’aucune puissance n’eut pu franchir impunément.

. PUn Dans le courant de mai, lorsque la France

de campagne 7 1

dcN.Poiroo. fut ralliée, mais qu’il n’était plus possible de conserver l’espoir de la paix , Napoléon médita sur le plan de campagne qu’il avait à suivre. 11 s’en présentait plusieurs : le premier, de rester sut la défensive, laissant les alliés prendre sur eux tout l’odieux de l’agression, et s’engager dans les places fortes, pénétrer sous Paris et Lyon , et là, commencer, sur ces deux bases, tine guerre vive et décisive. Les alliés ne pouvant être prêts à entrer en campagne que le i5 juillet, il n’auraient pu arriver sous Paris et Lyon que vers le i5 août, époque à laquelle l’armée française sous Paris aurait eu deux cent mille combattans, et celle sous Lyon soixante mille, et les fortifications de ces deux villes auraient été terminées. Au i5 août, le camp retranché de Paris aurait compté encore cent mille défenseurs, indépendamment de l’armée, dont quarante mille hommes des dépôts, six mille canonniers de la ligne, etvingt-cinqmilie tirailleurs. Le camp retranché sous Lyon eût encore offertvirigt-cinq mille combattans. En évaluant à six cent mille hommes la force des. armées ennemies qui auraient pénétré sur Paris par le nord et par l’est, comme ils auraient été obligés de laisser cent cinquante mille hommes

devant les quarante-deux plâces fortes de ces deux frontières, leur force se serait réduite à quatre cent cinquante mille combattans, à leuC arrivée devant Paris. De même, en admettant 4 cent cinquante mille hommes la force des alliés qui pénétreraient sur Lyon , comme ils seraient aussi obligés de laisser cinquante mille hommes pour observer les dix places fortes du Jura et des Alpes, ils n’auraient pu arriver devant Lyon qu’au nombre de cent mille hommes. Tandis que les forces ennemies auraient diminué, tout serait allé en augmentant du côté de la France. Deux cent quarante mille hommes entre les mains de Napoléon, manoeuvrant sur les deux rives de la Seine et de la Marne, sous la protection du vaste camp retranché de Paris, gardé par plus de cent mille hommes de troupes non mobiles, seraient sortis vain*queurs de quatre cent cinquante mille ennemis. Soixante mille hommes , commandés par le maréchal Suchet , manœuvrant sur les deux rives du Rhône et de la Saône, sous la protection de Lyon, gardé par vingt-cinq mille hommes non mobiles , seraient venus à bout de l’armée ennemie. La cause sainte de la patrie aurait triomphé !

Le second plan était de prévenir les alliés, et de commencer les hostilités avant qu’ils

pussent être prêts. Or, les alliés ne pouvaient commencer la guerre que le i5 juillet: il fallait donc entrer en campagne le 1 5 juin, battre l’armée anglo-hollandaise et l’armée prussosaxonne, qui étaient en Belgique , avant que les armées russe, autrichienne, bavaroise, wurtembergeoise, etc., fussent arrivées sur le Rhin. Si l’on battait l’armée anglaise et prussienne, la Belgique se fût soulevée, et ses soldats eussent recruté l’armée française. La défaite de l’armée anglaise eût entraîné la chute du ministère anglais, qui aurait été remplacé par l’opposition, protectrice de la liberté et de l’indépendance des nations. Cette seule circonstance eût terminé la guerre. S’il en eût été autrement, l’armée victorieuse en Belgique serait allé rallier le cinquième corps resté en Alsace, et ses forces réunies se seraient portées sur les Vosges contre l’armée russe et autrichienne. Les avantages de ce projet étaient nombreux; il était conforme au génie de la nation, à l’esprit et au principe de cette guerre; il remédiait au terrible inconvénient attaché au premier projet, d’abandonner la Flandre, la Picardie, l’Artois, l’Alsace, la Lorraine, la Champagne, la Bourgogne, la Franche-Comté, le Dauphiné, sans tirer un coup de fusil. Mais pouvait-on , avec une armée de cent quarante

mille hommes, battre les deux armées qui couvrait la Belgique , c’est-à-dire deux cent vingt mille hommes? L’armée française était toute composée de bonnes troupes; les armées alliées l’étaient de troupes plus ou moins bonnes, cantonnées sous le commandement de deux généraux en chef, et formées de natiohs divisées d’intérêts et de sentimens.

Le mois de mai se passa dans ces méditations. L’insurrection de la Vendée vint affaiblir de vingt mille hommes l’armée de Flandre et la réduisit à cent vingt mille combattans; ce fut un événement bien funeste , et qui diminua les chances de succès; mais la guerre de la Vendée pouvait s’étendre , il fallait l’étouffer à sa naissance.

Pendant que le général Lamarque et le général Travot réprimaient l’insurrection vendéenne, Napoléon fit fortifier Paris et Lyon; le général Ilaxo fut chargé des ouvrages destinés à couvrir Paris ; ceux de la rive droite de la Seine étaient terminés et armés de sept cents pièces de canon au 1" juin; il fallait encore quinze jours pour achever ceux de la rive gauche. Les travaux de la défense de Lyon, confiés au général Léry, étaient élevés et armés le a5 juin. Des magasins considérables d’approvisionnemens avaient été formés dans cette

Jn'Ut reelinn Je la Vendée,

Fortification1;

de Pari»

et de Lyon.

Situation militaire an i" juin,

Juin.

Champ de mai.

Ouverture des Chambres.

grande ville, dont le patriotisme et le courage si connus assuraient la défense.

Au Ier juin, l’effectif des troupes françaises sous les armes était de cent cinquante-neuf mille hommes; ainsi, en deux mois, le ministère de la guerre avait levé quatre cent quatorze mille hommes, près de sept mille par jour. Ni Carthage, indignée d’avoir été trompée par Scipion; ni Rome, voulant conjurer le danger de Cannes; ni la législature soulevée par le manifeste du duc de Brunswick ; ni la Montagne en i 7q3 , n’ont montré plus d’énergie et d’activité que Napoléon dans ce court espace de temps. 11 est impossible de citer trois mois de l’histoire ancienne ou moderne mieux employés. L’ordre et l’économie, unis à la plus grande activité, distinguèrent l’administration de cette époque. Mais le temps était un élément nécessaire, et le temps manqua à Napoléon.

Après avoir présidé à la grande assemblée du champ de Mai, qui eut lieu le Ier juin, Napoléon fit l’ouverture des Chambres. Déjà quelques séances préparatoires avaient eu lieu, et il avait pu s’apercevoir que les députés, quoique tous déclarés en faveur de la révolution du 20 mars, n’étaient pas tous disposés à ne faire qu’un avec lui. Toutefois la cérémo-

nie de l’ouverture eut lieu le 7 juin, et le discours de Napoléon fut accueilli par le cri unanime de vive F Empereur! mais l’adresse de la Chambre, en réponse à ce discours, indiquait que les députés ne regardaient pas la constitution de l’Empire et l’acte additionnel donné par l’Empereur , comme offrant assez de garanties à la liberté et à l’égalité du peuple français.

« La constitution est notre point de rallie- » ment, répondit Napoléon aux députés; elle » doit être notre étoile polaire dans les mo- » mens d’orage. Toute discussion publique » qui tendrait à diminuer directement ou in- >< directement la confiance qu’on doit avoir » dans ses dispositions, serait un malheur » pour l’Etat; nous nous trouverions au mi- » lieu des écueils, sans boussole et sans di- » rection. La crise où nous sommes engagés » est forte. N’imitons pas l’exemple du Bas- » Empire, qui, pressé de tous côtés par les » Barbares, se rendit la risée de la postérité, » en s’occupant de discussions abstraites , au » moment où le bélier brisait les portes de » hi ville. »

Napoléon partit de Paris le ia juin , avec le sentiment des difficultés que. les Chambres allaient créera la dictature dont il aurait be-

ia juin.

Drpait de Taris.

Situation de l'armèc»

soin dans ce moment de crise. Le 1 3 , il était arrivé à Avesne, après avoir visité les fortifications de Soissons et de Laon.

Au 1 4 juin, sur l’effectif des troupes française, l’armée de ligne comptait trois cent soixante-trois mille hommes, dont deux cent dix-sept mille étaient présens sous les armes, habillés, armés, instruits, disponibles pour entrer en campagne. Ils furent divisés en sept corps d’année, quatre corps de réserve de cavalerie, quatre corps d’observation, et l’armée de la Vendée, répartis le long des frontières, les couvrant toutes.

Cinq corps de troupes formant ensemble environ cent mille hommes, dont seize mille de cavalerie, composaient l’armée commandée par Napoléon, qui avait en outre avec lui la garde impériale , forte de quatorze mille fantassins, et de quatre mille cinq cents cavaliers.

Le général Rapp commandait le 5e corps , sous le nom d 'armée du Rhin: il était chargé de protéger les frontières de l’Alsace.

L 'armée des Alpes , formée du 7e corps, était sous les ordres du maréchal Suchct . il devait défendre les débouchés des Alpes et la lisière du pays de Gex.

L 'armée de la Fendce avait été confiée au

général Lamarquc. 11 avait ordre d’aller join*

dre la Grande-Armée, après la pacification de la Vendée.

Le général Lecourbe commandait le i crcorps d’observation placé à Béfort. Le maréchal Brune avait sous ses ordres le a0 corps réuni sur le Var. Le général Clausel commandait le 3° à Bordeaux, et le général Decaen le 4‘> des Pyrénées - Orientales.

Ces trois armées et ces quatre corps d’observation devaient être renforcés par les troupes de ligne des dépôts , et par les bataillons de grenadiers et de chasseurs de la garde nationale mobilisée.

L’armée commandée par Napoléon était

A A Ouverture

superbe et pleine d’ardeur : elle marcha toute <*e la journée du i4 juin, et le soir, le quartiergénéral s’arrêta à Beaumont.

Les armées alliées restaient dans une grande sécurité en leurs cantonnemens. L'armée prussienne, commandée par le maréchal Blncher, était forte de cent vingt mille hommes : elle avait trois cents bouches à feu ; le quartier-général était à Namur. L’armée anglo-hollandaise était de plus de cent mille hommes, et avait deux cent cinquante-huit bouches à feu; le duc de Wellington, qui la commandait, avait son quartier -général à Bruxelles.

Dans la nuit du 1 4 au 1 5 juin, des espions, de retour au quartier-général de Napoléon, annoncèrent que tout était tranquille à Namur, à Bruxelles, et même à Charleroi; ce qui fit concevoir l’espoir de séparer les deux années ennemies , et de les combattre l’une après l’autre. C'était déjà un succès obtenu que les mouvemens de l’armée française, depuis deux jours, eussent été dérobés à l’ennemi- Cependant dans la journée du i4, le

général B , chef d’état-major du 4* corps ,

était passé aux ennemis , avec le colonel C ,

et un officier d’état-major; mais comme ils venaient de Metz, ils ignoraient les mouvemens des Français. Napoléon avait calculé que l’armée prussienne serait la première réunie; il concevait même l’espérance de l’attaquer avant que tous ses corps se fussent joints.

Le i5, au point du jour, les trois colonnes françaises se mirent en marche; les avantgardes prussiennes furent culbutées. Napoléon entra à Charleroi à onze heures ; cette ville venait d’être évacuée à la hâte par le corps prussien du général Ziéthen, qui fut également chassé de Gilly. Napoléon ordonna alors au maréchal Ney de se rendre à Gosselies, d’y prendre le commandement de toute la

gauche de l’armée, de donner tête baissée sur tout ce qu’il rencontrerait sur la roule de Bruxelles, et de prendre position avec les quarante mille hommes sous ses ordres, audelà des Quatre-Bras. Les Prussiens s’étaient retirés sur Fleurus.

Après avoir entamé le corps de Ziéthen , Napoléon revint à Charleroi pour y recevoir tous les rapports. Dans la nuit du i5 au iG, la gauche de l’armée française, alors sons les ordres du maréchal Ney, avait son quartiergénéral à Gosselies. Le centre bordait le bois vis-à-vis de Fleurus, la droite était en avant du Châtelet; la garde impériale était échelonnée entre Fleurus et Charleroi.

L’armée prussienne avait son premier corps rallié à Fleurus; les trois autres corps étaient en mouvement pour se réunir à leurs points de concentration , afin de se porter ensuite sur Sombref et Ligny. L’armée anglaise venait seulement de recevoir l’ordre de se rallier.

Le iG au matin , Napoléon donna ordre au ,6i“!o<

f l'a taille

general Kellermann de se porter, avec son ae i.,8or. corps de cuirassiers, aux Quatre-Bras, pour y renforcer la gauche. Il fit dire en même temps au maréchal Ney de marcher en avant avec toutes ses troupes, et de prendre une bonne position au-delà de celle des Quatre-

Bras , puisqu’il ne l’avait pas prise la veille ; et , dans le cas où l’armée prussienne recevrait la bataille près de Fleurus ou de Gembloux, de faire un détachement sur le flanc droit des Prussiens. Napoléon marcha sur Fleurus avec tout le centre. La droite , sous les ordres du général Gérard , joignit le centre à une heure après midi.

Napoléon ne tarda pas à reconnaître l’armée prussienne, dont la gauche étoit à Sombref, le centre à Ligny, la droite à Saint- Amand. Cette position de bataille était très-forte par elle-même; mais elle parut extraordinaire, car les Quatre-Bras se trouvaient sur les derrières des Prussiens, dont la droite était ainsi tout-à-fait dans l’air. L’armée prussienne paraissait forte de quatre-vingt-dix mille hommes, et semblait attendre l’arrivée du corps de Bulow, d’une part, et de l’autre, l’arrière-garde de l’armée anglo-hollandaise aux Quatre-Bras. Napoléon résolut d’attaquer à l’instant. Toute l’armée fit un changement de front, l’aile droite en avant, en pivotant sur l'extrémité de la gauche. De nouveaux ordres furent envoyés au maréchal Ney; il lui était prescrit d’attaquer avec la plus grande vigueur, et de tomber sur les derrières de l’ennemi , aussitôt qu’il aurait pris position en avant des Quatre*

Bras. Ce mouvement devait causer la ruine totale de l'armée prussienne. Napoléon en était si persuadé qu’il fit dire à ce maréchal que le sort de la France était entre ses mains.

A trois heures, tous les préparatifs étant terminés, Vandamme aborda la droite de l’ennemi à Saint-Amand, que la division Gérard devait tourner. Quelques instans après , Gérard attaqua le centre à Ligny, en même temps que Grouchy rejetait au-delà du ruisseau de Ligny toute la cavalerie ennemie, et forçait la gauche des Prussiens à rentrer dans sa position de Sombref. La canonnade et la fusillade engagées sur toute la ligne, le feu devint très-vif. Le village de Ligny fut pris et repris plusieurs fois : à cinq heures et demie , le général Gérard n’en était pas encore entièrement maître. Napoléon allait faire une attaque décisive sur ce point important, avec sa garde et toute la cavalerie , lorsque le général Vandamme l’envoya prévenir qu’à une lieue sur sa gauche , une colonne ennemie , d’une vingtaine de mille hommes , débouchait des bois et tournait les Français, en ayant l’air de se porter sur Fleurus. Ce mouvement paraissait inexplicable : il fallait que ce corps ennemi eût pénétré entre le corps du maréchal Ney et la gauche de l’armée : Napoléon fit

faire halte à sa garde, et ordonna diverses dispositions pour recevoir cette colonne. À six heures et demie, l’aide de camp, envoyé par Napoléon pour reconnaître les mouvemens de cette colonne, vint annoncer que c’était le premier corps d’armée commandé par le général d’Erlon. L’erreur une fois reconnue, il fallut une demi-heure pour rappeler les réserves, et ce ne fut qu’à sept heures que Napoléon put marcher sur Ligny. L’attaque eut lieu comme elle avait été projetée; mais cette malheureuse erreur l’avait retardée de deux heures. Ligny fut emporté; les Prussiens, battus partout, ayant leur centre enfoncé, leur droite tournée au-delà de Saint-Amand par la divison Gérard, abandonnèrent précipitamment le champ de bataille, et se mirent en retraite dans plusieurs directions. Quarante pièces de canon, six drapeaux et un grand nombre de prisonniers tombèrent au pouvoir des Français. L’obscurité de la nuit nepermitpas d’obtenir tous les résultats qu’on devait espérer de cette victoire. Dans cette journée, l’armée prussienne, forte de quatrevingt-dix mille hommes ( le corps de Bulow, arrivant de Liège, ne la rejoignit que dans la nuit), fut battue par soixante mille Français. Les Prussiens perdirent vingt-cinq mille

hommes; le maréchal Blucher, renversé de son cheval, fut quelques instans au pouvoir des cuirassiers français. La perte de l’armée française ne fut que de sept à huit mille hommes; mais la France perdit à Ligny le brave général Gérard.

Pendant que le centre et la droite de l’armée française obtenaient ces succès , de grandes fautes se commettaient à la gauche : déjà, le i5, Ney s’était arrêté trop long -temps à Marchiennes, et n’avait pas pris position en avant des Quatre-Bras, ainsi que Napoléon le lui avait prescrit. II s’excusa en disant qu’ayant eu avis que toute l’armée prussienne était à Fleurus, il craignait de se trouver débordé par sa droite, en se portant aux Quatre-Bras. Par la même raison, le lendemain 16, il n’exécuta pas l’ordre de se diriger à la pointe du jour sur les’ Quatre-Bras, position qui n’était alors occupée que par des troupes légères, qui ensuite le fut par une division hollandaise depuis midi jusqu’à l’arrivée des divisions anglaises , à quatre heures : de sorte que l’occupation de cette position si importante, qui n’offrait aucun obstacle depuis le jour jusqu’à midi, qui était facile de midi à quatre heures, devint impossible de quatre heures à la nuit. Ce ne fut qu’après avoir entendu la canonnade

Combat

des

Quatre-Bras.

du côté de Ligny, que le maréchal Ney se décida à attaquer la position des Quatre -Bras; mais , par une autre fatalité inexplicable, il ne s’y porta qu’avec vingt -deux mille hommes , laissant en arrière la cavalerie légère de la garde, et le corps entier du général d’Erlon. Les Anglais avaient alors trente mille hommes aux Quatre-Bras. Il est impossible de se battre avec plus de courage et d’ardeur que le maréchal Ney et ses troupes n’en montrèrent aux Quatre-Bras ; et s’il eût employé la cavalerie de la garde et le corps d’Erlon , cette portion de l’armée anglaise aurait été détruite et rejetée au-delà de la Dyle. Mais à la nuit , deux nouvelles divisions anglaises vinrent rétablir les affaires des ennemis. Ce renfort porta leurs forces à cinquante mille hommes ; dès lors les troupes de Ney furent réduites à ne se battre que pour conserver leur position. X.es mouvemens du corps d’Erlon , sous les ordres de Ney, sont difficiles à expliquer : il était resté à tort, la nuit du i5 au 16, échelonné entre Marchienncs et Julmet; il s’était ensuite dirigé sur Fleurus, par la route de Charleroi à Bruxelles, et par un autre faux mouvement , le 16 au soir, lorsqu’il fut instruit que le village de Saint-Amand était enlevé, il fit une seconde marche de flanc pour retourner près du ma-

récbal Ney, qu’il ne rejoignit qu’à neuf heures du soir. Ainsi , durant cette journée , qui pouvait être décisive, ce corps ne fut utile nulle part.

Dans ces combats , les soldats français se battaient avec la même bravoure et la même confiance en la victoire, qu’ils avaient montrées dans les plus belles journées; mais plusieurs généraux, le maréchal Ney lui-même, n’étaient plus les mêmes hommes. Ils n’avaient plus cette énergie, cette brillante audace qu’ils avaient si souvent déployées autrefois, et qui avaient eu tant de part aux grands succès. Ils étaient devenus craintifs et circonspects dans toutes leurs opérations ; leur bravoure personnelle seule leur était restée. C’était à qui se compromettrait le moins. Telle était la situation des esprits , que les soldats n’avaient réellement de confiance qu’en Napoléon : ils étaient disposés à se croire trahis à chaque instant.

Napoléon ne rentra à Fleurus , où était son quartier- général, qu’à onze heures du soir. Il reçut le rapport de ce qui s’était passé aux Quatre-Bras , et expédia tout de suite l’ordre au maréchal Ney, d’avoir ses troupes prêtes à la pointe du jour, et de poursuivre vivement l’armée anglaise, aussitôt qu’elle commence-

Marche det Français sur Bruxelles.

rait sa retraite , que nécessitait la perte de la bataille de Ligny par les Prussiens.

Le lendemain matin , Napoléon mit sous les ordres du maréchal Grouchy deux corps d’armée, et lui donna l’ordre de poursuivre vivement les Prussiens , de culbuter leur arrière-garde, et de les presser au point de ne pas les perdre de vue. Il lui prescrivit surtout de déborder l’aile droite des Pmssiens , de manière à être toujours en communication avec le reste de l’armée. Napoléon, avec les autres corps , marcha aussitôt sur les Quatre -Bras, où il arriva avant le maréchal Ney. L’armée française se dirigeait ainsi sur Bruxelles en deux colonnes, l’une de gauche, commandée par Napoléon, et forte de soixantesix mille hommes et de deux cent cinquante bouches à feu, y compris les corps du maréchal Ney, ayant devant elle toute l’armée anglo-hollandaise; l’autre de droite, forte de trente-six mille hommes et de cent dix bouches à feu, commandée par le maréchal Grouchy, ayant devant elle toute l’armée prussienne en retraite. Le maréchal Grouchy devait passer la Dyle à Wavres.

Napoléon avait eu, le matin, le projet de coucher à Bruxelles ou dans la forêt de Soignes , et d’attaquer le même jour l’armée an-

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glo-hol landaise, dans le cas où elle serait en position derrière la Dyle; mais l’inconcevable retard du maréchal Ney avait déjà fait perdre plusieurs heures; cependant Napoléon marcha avec la brigade d’avant- garde ; l’arrièregarde anglaise fut mitraillée toute la journée, et poussée l’épée dans les reins. Arrivés à Planchenoit, les Français furent arrêtés par le feu de quinze à vingt canons. Le temps était pluvieux, on ne pouvait pas distinguer la ligne ennemie; mais on ne tarda pas à se démasquer, et il ne resta plus de doute alors que toute l’armée anglaise ne fût là en position. Napoléon fit établir les bivouacs, et plaça son quartier-général à la Ferme du Caillou. Dans la nuit, des officiers furent expédiés au maréchal Grouchy pour lui annoncer que le lendemain il y aurait une grande bataille , et qu’il eût en conséquence à déborder la gauche de l’armée anglaise, et à venir se joindre avec la droite de l’armée française.

Le 18 au matin, le temps était très-couvert, il avait plu toute la nuit, et il pleuvait encore au point du jour. Sur les huit heures le temps s’éclaircit. Napoléon reconnut toute la ligne anglaise; il jugea que l’on pourrait manœuvrer dans ces terres , et expédia aux divers commandans ses ordres pour la ba-

18 juin.

Bataille le Waterloo.

taille. Tout se mit en mouvement. Le projet de Napoléon était de percer le centre de l’armée anglaise, de le pousser sur la chaussée; et arrivant sur le débouché de la forêt , de couper la retraite à la droite et à la gauche de la ligne. Le succès complet de cette attaque devait rendre toute retraite impossible , entraîner la destruction de l’armée anglaise, et, dans tous les cas, la séparer de l’armée prussienne.

Vers les onze heures, le général Reille commença la canonnade pour chasser les Anglais du bois de Hougouraont; l’engagement devint bientôt très-vif sur ce point. La division du prince Jérôme s’empara du bois , et en fut chassée; une nouvelle attaque l’en rendit maître ; mais les Anglais s’étaient maintenus dans le château, qui était au milieu. Napoléon ordonna qu’on mît le feu à ce château avec une batterie d’obusiers. Il voyait avec plaisir que les meilleures troupes anglaises étaient sur ce point. Dans ce moment, on aperçut fort loin sur la droite un corps de cinq ou six mille hommes, et l’on apprit que c’était l’avant-garde des troupes de Bulow. Napoléon expédia aussitôt un officier au maréchal Grouchy, pour l’instruire de cet événement : il se promettait un grand succès de

l’arrivée du maréchal Grouchy sur les derrières du corps de Bulow. Cependant , comme il pouvait tarder à arriver, le général Dumont fut envoyé, avec trois mille chevaux, à la rencontre de l’avant-garde prussienne.

Toutes les précautions ayant été prises pour parer au corps de Bulow, Napoléon envoya l’ordre au maréchal Ney de commencer l’attaque projetée, en s’emparant de la Haie- Sainte, appui du centre des Anglais. Les troupes étaient pleines d’enthousiasme ; les acclamations de joie étaient telles, qu’elles gênaient les manœuvres, et empêchaient les commandemens d’être entendus. Napoléon parcourut toute la ligne, et alla se placer sur une éminence près de la ferme de Belle-Alliance : il avait sous main toutes les réserves.

Il était midi; quatre-vingts pièces de canon commencèrent le feu. Au bout d’une demiheure, les batteries opposées s’éloignèrent, les tirailleurs anglais évacuèrent le bas du rideau. Leurs masses furent placées en arrière des crêtes des hauteurs pour s’en abriter , et diminuer les pertes que leur causait l’artillerie française. Napoléon fit porter en avant son infanterie. On remarqua alors beaucoup de mouvement sur la route de Bruxelles ; toutes les voitures et bagages de la droite et de la

gauche, éloignées de cette route, voyant le feu s’en approcher, s’y précipitèrent en tumulte. Cependant, la ligne ennemie resta dans son immobilité, et plusieurs charges de sa cavalerie furent faites avec succès contre le flanc gauche du premier corps français; une quinzaine de pièces de canon , qui se portaient en avant, furent culbutées dans un chemin creux. Les cuirassiers de Milhaud s’avancèrent alors contre la cavalerie anglaise, et la sabrèrent. Napoléon voyant que l’enneini ne faisait aucun grand mouvement de sa droite, et qu’il y avait du désordre à celle des Français , s’y porta au galop avec la cavalerie de la garde. L’ordre fut bientôt rétabli; la canonnade continua avec fureur, et une nouvelle attaque sur la Haie-Sainte rendit les Français maîtres de ce point important. Le feu le plus vif régnait aussi du côté d’Hougoumont; les obusiers avaient mis le feu au château, les trois quarts des bois étaient au pouvoir des Français : ce champ de bataille était couvert des gardes anglaises.

A quatre heures, le général Dumont fit prévenir Napoléon que le corps de fiulow se mettait en mouvement; que huit à dix mille Prussiens débouchaient des bois de Frischenois, et qu’on n’avait aucune nouvelle du maréchal

Grouchy. Le corps du comte de Lobau, et la division de jeune garde du général Duhesme furent envoyés pour contenir les Prussiens , et les aborder franchement. En même temps, une division du premier corps se porta vivement sur l’extrême gauche de la ligne anglohollandaise, s’empara du village de la Haie, et coupa ainsi toute communication entre les deux armées ennemies. Toutes ces dispositions eurent le plus grand succès; à six heures, le mouvement de Bulow cessa d’être offensif, et n’eut plus rien d’inquiétant; mais Grouchy» dont l’arrivée aurait pu couper toute retraite aux Prussiens , ne paraissait pas , on n’en avait aucune nouvelle.

Le maréchal Ney, qui s’était établi dans la Haie-Sainte, et qui avait ordre de ne faire aucun mouvement jusqu’à l'issue de la manœuvre des Prussiens , y fut vivement attaqué par les Anglais, mais il les repoussa vigoureusement. Emporté par trop d’ardeur, le maréchal Ney oublia alors l’ordre qu’il avait reçu; il déboucha sur le plateau, qui fut immédiar tement couronné par les cuirassiers de Mil» haud et par la cavalerie légère de la garde. Tous les officiers qui entouraient Napoléon, voyant ce mouvement, le succès des charges, la retraite de plusieurs carrés anglais, et la

cessation du feu d’une partie des batteries anglaises, chantèrent victoire, et se livrèrent à la joie. Napoléon, qui ne jugeait pas ainsi, dit au maréchal Soult : « Voilà un mouvement prématuré, qui pourra avoir des résultats funestes. «Toutefois, comme on était dans un de ces momens importans où le moindre incident peut causer de grands résultats. Napoléon ordonna aux cuirassiers de Kellerman de soutenir la cavalerie qui était sur le plateau. Le mouvement de toute cette cavalerie, qui se portait en avant au galop et aux cris de vive l’Empereur! en imposa à l’ennemi, et rassura la contenance des troupes françaises.

A six heures et demie, l’extrême gauche des Prussiens recula, et les troupes du comte de Lobau avancèrent. La cavalerie française se soutenait sur le plateau , malgré tout le feu auquel elle était exposée; elle avait enfoncé plusieurs carrés, désorganisé un grand nombre de batteries, enlevé trois drapeaux. L’épouvante et la stupeur régnaient sur toute la ligne ennemie; les fuyards gagnaient déjà Bruxelles ; toute retraite en ordre devenait impossible, et l’armée entière allait être perdue. Ainsi, c^ixante-six mille Français avaient battu cent quinze mille Anglais, Hollandais, Prussiens, etc.

À sept heures , on entendit enfin la canon-

nade du maréchal Grouchy : on la jugea à deux lieues sur la droite. Napoléon pensa que le moment était venu de faire une attaque décisive, et de terminer la journée : il rappela, pour cet objet, tout ce qui avait été détaché vers Planchenoit. Mais , au même moment, l’armée ennemie fut informée de l’arrivée du maréchal Blucher, et du premier corps prussien. Ce n’était pas là le seul renfort : deux brigades anglaises venaient de rentrer en ligne. Ces nouvelles remontèrent le moral de l’armée anglo-hollandaise; elle reprit courage et réassit sa position.

Dans ces circonstances critiques, trois bataillons de la droite française se mirent en retraite. La cavalerie du plateau , apercevant ce mouvement rétrograde, et, en même temps, le corps de Blucher, qui arrivait à la hauteur du village de la Haie , et les deux brigades fraîches, craignit d’être coupée; plusieurs régimens firent un mouvement rétrograde. Napoléon se porta alors, avec quatre bataillons, sur la gauche de la Haie-Sainte , afin de calmer les imaginations; arrivé à la Haie-Sainte, il y rencontra une partie des troupes de Ney, qui se retiraient. Il leur fit dire, pour relever le moral des soldats , que Grouchy arrivait. Ney se porta sur le plateau avec les quatre batail-

Ions de la garde. Cela produisit l’effet que Napoléon en attendait : tout s’arrêta et retourha à la position du plateau. De son côté, le général Reille réunit tout son corps vers Hougoumont, traversa le ravin, et aborda la position ennemie. Tout allait bien sur le plateau , on espérait qu’à l’arrivée de la vieille garde on aurait tout le champ de bataille.

Il était près de huit heures, lorsqu’un cri d'alarme se fit entendre à la droite. Iilucher, avec le corps de Ziéthen, aborda le village de la Haie, qui fut aussitôt enlevé. Par-là, on se trouvait séparé du corps de Lobau; les malveillans, les traîtres profitèrent de cette occasion pour augmenter le désordre, qui se propagea aussitôt sur toute la ligne. Rien n’était cependant désespéré : l’extrémité de la droite pouvait encore se rallier derrière la garde, lorsque les deux brigades de cavalerie anglaise, qui n’avaient pas encoredonné, pénétrèrent entre la Haie-Sainte et le corps du général Reille. Ces trois mille chevaux frais empêchèrent tout ralliement. Napoléon ordonna aux quatre escadrons de service de les charger : ces escadrons étaient trop peu nombreux, il aurait fallu là toute la division de cavalerie de réserve de la garde ; mais , par un malheur qui tenait de la fatalité de ce jour, cette divi-

sion et deux mille grenadiers à cheval et dragons d’élite s’étaient engagés sur le plateau, sans l’ordre de Napoléon. Il n’y eut plus alors aucun moyen de rallier les troupes, les quatre escadrons culbutés , la confusion ne fit qu’augmenter. Tout ce qui était sur le plateau se mit précipitamment en retraite; la victoire s’échappa des mains des Français. Les huit bataillons de la garde qui étaient au centre , après avoir lutté long-temps contre, toutes les attaques des ennemis, et n’avoir cédé le terrain que pied à pied, furent entièrement désorganisés par la masse des fuyards, et écrasés par le nombre des ennemis qui les entouraient. Ces braves grenadiers combattirent jusqu’à la fin, et vendirent chèrement leur vie. C’est alors que Cambronne, sommé de se rendre, fit cette réponse française: La garde meurt et ne se rend pas !

Napoléon se porta vers Planchenoit, sur une deuxième position, et fit de nouveaux efforts pour arrêter les fuyards : tout ralliement devint impossible dans la nuit. Lorsqu’il ne resta plus d’espoir, Napoléon céda à la nécessité, et prit la route de Charleroi, après avoir expédié plusieurs officiers au maréchal Grouchy, pour lui annoncer la perte de la bataille.

Les pertes que les Français y firent furent très-grandes; dix-neuf mille hommes restèrent sur le champ de bataille, sept mille furent pris, avec la majeure partie du matériel; mais les alliés, malgré leur victoire , y perdirent encore plus de monde , et leurs propres rapports en font monter le nombre à trente-trois mille hommes hors de combat.

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