Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812
Qui de nous ignore obscurité , les regards de jrnent iniBs^paircmcnt vers ice passée , même lorsque cette lueur brille sur léeucil où se brisa sa fortune , et quand elle éclaire les débris du plus grand des naufrages.
Moi-même , je l'avouerai , un sentiment irrésistible me ramène sans cesse vers cette désastreuse époque de nos malheurs publics et privés. Je ne sais quel triste plaisir ma mémoire trouve à contempler et à reproduire les traces douloureuses que tant d'horreurs lui ont laissées. L'ame aussi est-elle donc fière de ses profondes et nombreuses cicatrices? se plaît-elle à les montrer? est-ce une possession dont elle doive s'enorgueillir? ou plutôt, après le désir de connaître, son premier besoin serait-il de faire partager ses sensations ? Sentir et faire éprouver, sont-ce là les plus puissans mobiles de notre ame?
Mais enfin , quelle que soit la cause du sentiment qui m'entraîne, je cède au besoin de retra-
cer toutes les sensations que j'ai éprouvées dans le cours de cette funeste guerre. Je veux occuper mes loisirs à démêler, à rassembler avec ordre, et à résumer mes souvenirs épars et confondus. Compagnons, j'invoque aussi les vôtres! ne laissez pas se perdre de si grands souvenirs , .achetés si chers , et qui sont pour nous le seul bien que le passé laisse à l'avenir. Seuls contre tant d'ennemis , vous tombâtes avec plus de gloire qu'ils ne se relevèrent. Sachez donc être vaincus sans honte î relevez ces nobles fronts , sillonnés de toutes les foudres de l'Europe ! n'abaissez pas ces yeux qui ont vu tant de capitales soumises, tant de rois vaincus! Le sort vous devait sans doute un plus glorieux repos ; mais , quel qu'il soit , il dépend de vous d'en faire un noble usage. Dictez à l'histoire vos souvenirs; la solitude et le silence du malheur sont favorables à ses travaux ; et qu'enfin la venté , toujours présenlc aux longues nuits de l'adversité , éclaire des veilles qui ne soient pas infructueuses.
Pour moi , j'userai du privilège , tantôt cruel , tantôt glorieux , de dire ce que j'ai vu ; j'en re-
trace
rai peut-être avec un soin trop scrupuleux jusqu'aux moindres détails : mais j'ai cru que rien n'était minutieux dans ce prodigieux génie et ces faits gigantesques , sans lesquels nous ne saurions pas jusqu'où peut aller la force , la gloire , et l'infortune de l'homme.
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