CHAPITRE I
Depuis 1807, l'intervalle entre le Rhin et le Niémen se trouvait franchi ; ces deux fleuves étaient devenus rivaux. Par ses concessions à Tilsitt, aux dépens de la Prusse , de la Suède et de la Turquie , Napoléon n'avait gagné qu'Alexandre. Ce traité était le résultat de la défaite de la Russie, et la date de sa soumission au système continental. Il attaquait, chez les Russes, l'honneur, compris par quelques-uns , et l'intérêt, que tous comprennent.
Par le système continental , Napoléon avait déclaré une guerre à mort aux Anglais ; il y attachait son honneur , son existence politique , et celle de la France. Ce système repoussait du continent toutes les marchandises, ou anglaises, ou qui avaient payé un droit quelconque à l'Angleterre. Il ne pouvait réussir que par un accord unanime : on ne devait l'espérer que d'une domination unique et universelle.
D'ailleurs, la France s'était aliéné les peuples par ses conquêtes , et les rois par sa révolution et sa dynastie nouvelle. Elle ne pouvait plus avoir d'amis ni de rivaux, mais seulement des sujets ; car les uns eussent été faux , et les autres implacables : il fallait donc que tous lui fussent soumis , ou elle à tous.
C'est ainsi que son chef , entraîné par sa position , et poussé par son caractère entreprenant , se remplit du vaste projet de rester seul maître de l'Europe, en écrasant la Russie et en lui arrachant la Pologne. Il le contenait avec tant de peine , que déjà il commençait à lui échapper de toutes parts. Les immenses préparatifs que nécessitait une si lointaine entreprise , ces amas de vivres et de munitions, tous ces bruits d'armes, de chariots , et des pas de tant de soldats , ce mouvement universel , ce cours majestueux et terrible de (outes les forces de l'Occident contre l'Orient ,
tout annonçait à l'Europe que ses deux colosses étaient près de se mesurer.
Mais , pour atteindre la Russie , il fallait dépasser l'Autriche, traverser la Prusse, et marcher entre la Suède et la Turquie : une alliance offensive avec ces quatre puissances était donc indispensable. L'Autriche était soumise à l'ascendanfe de Napoléon, et la Prusse à ses armes ; il n'eut qu'à leur montrer son entreprise : l'Autriche s'y précipita d'elle-même ; il y poussa facilement la Prusse.
Néanmoins la première s'y jeta sans aveuglement. Située entre les deux colosses du nord et de l'ouest, elle se plut à les voir aux prises; elle espéra qu'ils s'affaibliraient mutuellement , et que sa force s'accroîtrait de leur épuisement. Le 1 4 mars 1 8 1 1, elle promit trente mille hommes à la France, mais elle leur prépara en secret de prudentes instructions. Elle obtint une promesse vague d'agrandissement pour indemnité de ses frais de guerre, et se fit garantir la possession de la Gallicié. Toutefois , elle admit la possibilité à venir de la cession d'une partie de cette province au royaume de Pologne ; elle eût reçu en dédommagement les provinces illyriennes : l'article 6 du traité secret en fait foi.
Ainsi le succès de la guerre ne dépendit pas de la cession de la Gallicic, et des ménagemens qu'imposait la jalousie autrichienne pour celle posses-
sion. Napoléon aurait donc pu , dès son entrée à Vilna , proclamer ouvertement la libération de toute la Pologne , au lieu de tromper son attente , de l'étonner, de l'attiédir par des paroles incertaines.
Cétait là pourtant un de ces points saillants qui, dans toute affaire de politique comme de guerre , sont décisifs , auxquels tout se rattache , et sur lesquels il faut s'opiniâtrer. Mais , soit que Napoléon comptât trop sur l'ascendant de son génie , sur la force de son armée , et sur la faiblesse d'Alexandre , ou qu'envisageant ce qu'il laissait derrière lui, il crût une guerre si lointaine trop dangereuse a faire lentement et méthodiquement ; soit , comme lui-même va le dire , incertitude sur le succès de son entreprise, il négligea ou n'osa point encore se décider à proclamer la libération du pays qu'il venait affranchir.
Et cependant il avait envoyé un ambassadeur à sa diète. Lorsqu'on lui fit observer cette contradiction , il répliqua « que cette nomination était un « acte de guerre, qui ne l'engageait que pour la « guerre , tandis que Ses paroles l'engageraient et « pour la guerre et pour la paix ». Aussi ne l'a-ton entendu répondre a l'enthousiasme lithuanien que par des paroles évasives, tandis qu'on Ta vu attaquer Alexandre corps à corps jusque dans Moscou.
Il négligea même de nettoyer les provinces po-
lonaises du sud des faibles armées ennemies qui contenaient leur patriotisme , et de s'assurer, par leur insurrection , fortement organisée , une base solide d'opération. Accoutumé aux voies courtes , à des coups de foudre , il voulut s'imiter lui-même, malgré la différence des lieux et des circonstances : car telle est la faiblesse de l'homme , qu'il se conduit toujours par imitation , ou des autres, ou de lui-même 5 c'est-à-dire, dans ce dernier cas , celui des grands hommes, par l'habitude , qui n'est qu'une imitation de soi-même ; aussi est-ce par leur côté le plus fort que ces hommes extraordinaires périssent !
Celui-ci s'en remit au destin des batailles. Il s'était préparé une armée de six cent cinquante mille hommes ; il crut que c'était avoir assez fait pour la victoire. Il attendit tout d'elle. Au lieu de tout sacrifier pour arriver à cette victoire , c'est par elle qu'il voulut arriver à tout : il s'en servit comme d'un moyen , quand elle devait être son but. Elle n'était déjà que trop nécessaire. Mais il lui confia tant d'avenir, il la surchargea d'une telle responsabilité, qu'il la fit pressante et indispensable. De là sa précipitation pour l'atteindre , afin de sortir d'une position si critique.
Au reste, qu'on ne se presse point de juger un génie aussi grand et aussi universel : bientôt on l'entendra lui-même ; on verra combien de néces-
,cc*s le précipitèrent , et qu'en admettant même que la rapidité' de son expédition ait été téméraire , le succès l'aurait vraisemblablement couronnée , si l'affaiblissement précoce de sa santé eût laissé aux forces physiques de ce grand homme toute la vigueur qu'avait conservée son esprit.