‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 100 sur 111 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Celle catastrophe de Ponari fut d'autant plus honteuse qu'elle était facile à prévoir, et encore plus facile à éviter; car on pouvait tourner cette colline par ses côtés. Nos débris servirent du moins à arrêter les Cosaks. Tandis qu'ils ramassaient cette proie, Ney, avec quelques centaines de Français et de Bavarois, soutint la retraite jusqu'à Eve. Comme ce fut son dernier effort, il faut indiquer sa méthode de retraite, celle qu'il suivait depuis Viazma, depuis le 3 novembre, depuis trente-sept jours et trente-sept nuits.

Chaque jour, à cinq heures du soir, il prenait position, arrêtait les Russes, laissait ses soldats manger, se reposer, et repartait à dix heures. Pendant toute la nuit il poussait devant lui la foule des traîneurs à force de cris, de prières et de coups. Au point du jour, vers sept heures, il s'arrêtait, reprenait position, et se reposait sur les armes et en garde jusqu'à dix heures du malin : alors reparaissait l'ennemi, et il fallait batailler

jusqu'au soir, en gagnant en arrière le plus ou le moins de terrain possible. Ce fut d'abord suivant Tordre général de la marche, et plus tard suivant les circonstances.

Car depuis long-temps cette arrière-garde n'était que de deux mille hommes, puis de mille, ensuite d'environ cinq cents , enfin de soixante hommes; et cependant Berthicr, soit calcul, soit routine, n'avait rien changé à ses formes. C'était toujours à un corps de trente-cinq mille hommes qu'il s'adressait; il détaillait imperturbablement dans ses instructions toutes les différentes positions que devaient prendre et garder jusqu'au lendemain des divisions et des régimens qui n'existaient plus. Et chaque nuit, quand, sur les avis pressans de Ney, il fallait qu'il allât réveiller le roi pour l'obliger à se remettre en route , il marquait le même étonncment.

Ce fut ainsi que Ney soutint la retraite depuis Viazma jusqu'à quelques werstes au-delà d'Eve. Là, suivant son usage, ce maréchal avait arrêté les Russes, et donnait au repos les premières heures de la nuit, quand , vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aperçurent qu'ils étaient restés seuls. Leurs soldats les avaient quittés, ainsi que leurs armes , qu'on voyait briller en faisceaux près de leurs feux abandonnés.

Heureusement la rigueur du froid , qui venait

d'achever le découragement des nôtres, avait engourdi l'ennemi. Ney regagna avec peine sa colonne. Il n'y vit plus que des fuyards ; quelques Cosaks les chassaient devant eux, sans cherchera les prendre ni à les tuer; soit pitié , car on se fatigue de tout ; soit que Fénormité de nos misères eût épouvanté les Russes eux-mêmes, et qu'ils se crussent trop vengés, car beaucoup se montrèrent généreux ; soit enfin qu'ils fussent rassasiés et appesantis de butin. Peut-être encore , dans l'obscurité, ne s'aperçurent-ils pas qu'ils n'avaient affaire qu'à des hommes désarmés.

L'hiver, ce terrible allié des Moscovites, leur avait vendu cher son secours. Leur désordre poursuivait notre désordre. Nous revîmes des prisonniers qui , plusieurs fois , avaient échappé à leurs mains et à leurs regards glacés. Ils avaient d'abord marché au milieu de leur colonne traînante, sans en être remarqués. Il y en eut alors qui, saisissant un moment favorable, osèrent attaquer des soldats russes isolés , et leur arracher leurs vivres, leurs uniformes, et jusqu'à leurs armes , dont ils se couvrirent. Sous ce déguisement, ils se mêlèrent à leurs vainqueurs; et telle était la désorganisation , la stupide insouciance , et l'engourdissement où cette armée était tombée, que ces prisonniers marchèrent un mois entier au milieu d'elle sans en être reconnus. Les cent,

vingt mille hommes de Kutusof étaient alors réduits à trente-cinq mille.

Des cinquante mille Russes de Wittgenstein , il en restait à peine quinze mille. W ilson assure que sur un renfort de dix mille hommes , partis de Tintérieur de la Russie avec toutes les précautions qu'ils savent prendre contre l'hiver, il n'en arriva à Vilna que dix sept cents. Mais une tête de colonne suffisait contre nos soldats désarmés. Ney chercha vainement à en rallier quelques uns , et lui, qui jusque-là avait commandé presque seul à la déroute, fut obligé de la suivre.

Il arriva avec elle à Kowno. C'était la dernière ville de l'empire russe. Enfin, le i3 décembre, après avoir marché quarante-six jours sous un joug terrible, on revoyait une terre amie. Aussitôt, sans s'arrêter, sans regarder derrière eux , la plupart s'enfoncèrent et se dispersèrent dans les forêts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui, parvenus sur la rive alliée, se retournèrent. Là, jetant un dernier regard sur cette terre de douleur d'où ils s'échappaient, quand ils se virent à cette même place d'où , cinq mois plus tôt, leurs innombrables aigles s'étaient élancées victorieuses, on dit que des larmes coulèrent de leurs yeux , et qu'il y eut des cris de douleur.

« C'était donc là cette rive qu'ils avaient hérissée m de leurs baïonnettes ! cette terre alliée , qui , dis-

« paraissant, il n'y avait que cinq mois, sous les « pas de leur immense armée réunie , leur avait « alors paru comme métamorphosée en vallées et « en collines toutes mouvantes d'hommes et de « chevaux ! Yoilà ces mêmes vallons d'où sorti- « rent, aux rayons d'un soleil brûlant, ces trois « longues colonnes de dragons et de cuirassiers , « semblables à trois fleuves de fer et d'airain étin- « celans. Eh bien , hommes, armes , aigles, che- « vaux , le soleil même , et jusqu'à ce fleuve fron- « tière qu'ils avaient traverse pleins d'ardeur et. « d'espoir, tout a disparu. Le Niémen n'est plus « qu'une longue masse de glaçons surpris et en- « chaînés les uns sur les autres par des redouble- « mens de l'hiver. A la place de ces trois ponts « français apportés de cinq cents lieues, et jetés « avec une si audacieuse promptitude, un pont « russe est seul debout. Enfin, au lieu de ces in- « nombrables guerriers, de leurs quatre cent mille « compagnons , tant de fois vainqueurs avec eux , « et qui s'étaient élancés avec tant de joie et d'or- « gueil sur la terre des Russes, ils ne voient sortir « de ces déserts pâles et glacés, qu'un millier de m fantassins et de cavaliers encore armés, neuf « canons, et vingt mille malheureux couverts de « haillons, la tête basse, les yeux éteints, la ligure « terreuse et livide, la barbe longue et hérissée de v frimas; les uns se disputant en silence T étroit

« passage du pont, qui, malgré leur petit nombre,, « ne peut suffire à l 'empressement de leur déroute: « les autres fuyant dispersés sur les aspérités du « fleuve, s'efforçant, se traînant de pointes de glace « en pointes de glace : et c'était là toute la grande « armée ! Encore beaucoup de ces fuyards étaient- « ils des recrues qui venaient de la rejoindre. »

Deux rois, un prince, huit maréchaux suivis de quelques officiers, des généraux à pied, dispersés et sans aucune suite; enfin quelques centaines d'hommes de la vieille garde encore armés, étaient ses restes : eux seuls la représentaient.

Ou plutôt elle respirait encore tout entière dans le maréchal Ney. Compagnons! alliés! ennemis ! j'invoque ici votre témoignage : rendons à la mémoire d'un héros malheureux l'hommage qui lui est dû : les faits suffiront. Tout fuyait, et Murât lui-même traversant Kowno comme Yilna donnait puis retirait Tordre de se rallier à Tilsitt, et se décidait ensuite pour Gumbinnen. Ney entre alors dans Kowno, seul avec ses aides-de-camp, car tout a cédé ou succombé autour de lui. Depuis Yiazma, c'est la quatrième arrière-garde qui s'use et qui se fond entre ses mains. Mais l'hiver et la famine , plus encore que les Russes, les ont détruites. Pour la quatrième fois il est resté seul devant l'ennemi, et toujours inébranlable, il cherche une cinquième arrière- garde.

Ce maréchal trouve dansKowno une compagnie d'artillerie, trois cents Allemands qui en formaient la garnison, et le général Marchand avec quatre cents hommes; il en prend le commandement. Et d'abord il parcourt la ville pour reconnaître sa position et rallier encore quelques forces; il n'y trouve que des malades et des blessés qui s'essaient, en pleurant à suivre notre déroute. Pour la huitième fois, depuis Moscou, il a fallu les abandonner en masse dans leurs hôpitaux, comme on les a abandonnés en détail sur toute la route, sur tous nos champs de bataille, et à tous nos bivouacs.

Plusieurs milliers de soldats couvrent la placeet les rues environnantes ; mais ils y sont étendus raides devant des magasins d'eau-de-vie qu'ils ont enfoncés, et où ils ont puisé la mort en croyant y trouver la vie. Voilà les seuls secours que lui a laissés Murât : Ney se voit seul en Russie avec sept cents recrues étrangères. A Kowno, comme après les désastres de Yiazma, de Smolenskv de la Bérézina et de Vilna, c'est encore à lui qu'on a confié l'honneur de nos armes et tout le péril du dernier pas de notre retraite : il l'accepte.

Le i4» au point du jour, l'attaque des Russes commence. Pendant qu'une de leurs colonnes se présente brusquement par la route de Vilna, une

autre passe le Niémen sur la glace, au-dessus de la ville, prend pied sur les terres prussiennes, et, toute fière d'avoir la première franchi la frontière, elle marche au pont de Kowno, pour fermer à Ney cette issue, et lui couper toute retraite.

Les premiers coups se firent entendre à la porte de Vilna; Ney y court, il veut éloigner le canon de Platof avec les siens, mais déjà il trouve ses pièces enclouées et ses artilleurs en fuite! Furieux, il s'élance, l'épée haute, sur l'officier qui les commande, et il l'eût tué, sans son aide-de-camp qui para le coup, et protégea la fuite de ce malheureux.

Ney appelle alors son infanterie ; mais sur les deux faibles bataillons qui la composaient, un seul avait pris les armes : c'étaient trois cents Allemands de la garnison. Il les place, il les exhorte, et l'ennemi s'approchant, il allait leur commander le feu, quand un boulet russe, écrétant la palissade, vint casser la cuisse de leur chef. Cet officier tomba, et sans hésiter, se sentant perdu, il prit froidement ses pistolets et se brûla la cervelle devant sa troupe. A ce coup de désespoir, ses soldats s'effraient, s'effarent, et tous à la fois ils jettent leurs armes, et fuient éperdus.

Ney, que tout abandonne, ne s'abandonne ni lui-même ni son poste. Après d'inutiles efforts pour retenir ces fuyards, il ramasse leurs armes

encore toutes chargées, il redevient soldat, et, lui cinquième, il fait face à des milliers de Russes. Son audace les arrêta; elle fit rougir quelques artilleurs qui imitèrent leur maréchal ; elle donna à l'aide-de-camp Heymès et au général Gérard le temps de ramasser trente soldats, de faire avancer deux à trois pièces légères, et aux généraux Ledru et Marchand celui de réunir le seul bataillon qui restait.

Mais en ce moment éclate, au-delà du Niémen et vers le pont de Kowno, la seconde attaque des Musses ; il était deux heures et demie. Ney envoie Ledru, Marchand, et leurs quatre cents hommes pour reprendre et assurer ce passage. Pour lui, sans lâcher prise, sans s'inquiéter davantage de ce qui se prépare derrière lui, il combat à la tête de trente hommes, et se maintient jusqu'à la nuit à la porte qui ouvre vers Vilna. Alors il traverse Kowno et le Niémen toujours en combattant* reculant, et ne fuyant pas, marchant après tous les autres, soutenant jusqu'au dernier moment l'honneur de nos armes, et, pour la centième fois, depuis quarante jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa liberté pour sauver quelques Français de plus. Il sort enfin le dernier de la grande armée de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la fortune contre les grands coura-

ges, et que pour les héros tout tourne en gloire, même les plus grands désastres.

Il était huit heures du soir quand il parvint sur la rive alliée. Alors voyant la catastrophe accomplie, Marchand repoussé jusqu'à l'entrée du pont, et la route de Viikowiski, que suivait Murât, toute couverte d'ennemis, il se jeta à droite, s'enfonça dans les bois et disparut.

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