‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 99 sur 111 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'armée était dans ce dernier état de détresse physique et morale, quand ses premiers fuyards atteignirent Vilna ; Vilna ! leur magasin , leur dépôt, la première ville riche et habitée que depuis leur entrée en Russie ils eussent rencontrée ! Son nom seul et sa proximité soutenaient encore quelques courages.

Le 9 décembre le plus grand nombre de ces malheureux aperçut enfin cette capitale. Aussitôt, les uns se traînant, les autres se précipitant, tous s'engouffrèrent dans son faubourg tête baissée , poussant obstinément devant eux, et s'y entassant avec une telle opiniâtreté , que bientôt ils n'y formèrent plus qu'une masse d'hommes, de chevaux et de chariots , immobile et incapable de mouvement.

Le dégorgement de cette foule par un étroit passage devint presque impossible. Ceux qui suivaient, guidés par un stupide instinct, s'ajoutaient à cet encombrement, sans songer à pénétrer dans

la ville par ses autres issues ; car il en existait. Mais tout était si désorganisé que, dans toute cette cruelle journée, pas un officier d'état-major ne parut pour les indiquer.

Pendant dix heures , et par vingt-sept et même vingt-huit degrés de froid, des milliers de soldats, qui se croyaient sauvés , tombèrent ou gelés ou étouffés , comme aux portes de Smolensk et devant les ponts de la Bérézina. Soixante mille hommes avaient traversé cette rivière, et depuis vingt mille recrues s'étaient jointes à eux ; sur ces quatre-vingt mille hommes , la moitié venait de périr, et la plupart dans ces quatre derniers jours , entre Malodeczno et Vilna.

La capitale de la Lithuanic ignorait encore nos désastres, quand tout-à-coup quarante mille hommes affamés la remplirent de cris et de gémissemens. A cet aspect inattendu , ses habitans s'effarouchèrent, ils fermèrent leurs portes. Ce fut alors un spectacle déplorable de voir ces troupes de malheureux errans dans les rues, les uns furieux , les autres désespérés , menaçant ou suppliant, essayant d'enfoncer les portes des maisons, celles des magasins, ou se traînant aux hôpitaux : et tout les repoussait; aux magasins, c'étaient des formalités bien intempestives, puisque les corps étant dissous et les soldats mêlés, toute distribution régulière était impossible.

Il y avait là quarante jours de farine et de pain, et trente-six jours de viande pour cent mille hommes. Aucun chef n'osa donner Tordre de distribuer ces vivres à tous ceux qui se présenteraient. Les administrateurs qui les avaient reçus craignirent pour leur responsabilité ; les autres redoutèrent les excès auxquels se livrent les soldats affamés , quand ils ont tout à discrétion. Ces administrateurs ignoraient d'ailleurs combien notre position était désespérée, et, quand à peine le temps de piller restait , on laissa plusieurs heures nos malheureux compagnons d'armes mourir de faim devant ces grands amas de vivres, dont l'ennemi s'empara le lendemain.

Aux casernes , aux hôpitaux , ils ne furent pas moins rebutés , mais non par des vivans , car la mort seule y régnait. Quelques moribonds y respiraient encore; ils se plaignaient que depuis long-temps ils étaient sans lits , sans paille même , et presque abandonnés. Les cours, les corridors , et jusqu'aux salles , étaient remplis de corps entassés ; c'étaient des charniers infects.

Enfin les soins de plusieurs chefs , tels qu'Eugène et Davout , la pitié des Lithuaniens et Pavarice des juifs , ouvrirent quelques refuges. Ce fut alors une chose remarquable que létonnement de ces infortunés, en se retrouvant enfin dans des maisons habitées. Combien un pain levé leur parais-

sait une nourriture délicieuse , quelle douceur inexprimable ils trouvaient à le manger assis, et comme ensuite la vue d'un faible bataillon encore armé, en ordre , et vêtu uniformément , les frappait d'admiration ï II semblait qu'ils revinssent des extrémités du monde , tant la violence et la continuité de leurs maux les avaient arraches et jetés loin de toutes leurs habitudes, tant l'abîme d'où ils sortaient avait été profond.

Mais à peine commençaient-ils à goûter cette douceur, que le canon des Russes tonna sur eux et sur la ville. Ces bruits menaçans, les cris des officiers, les tambours qui rappelaient aux armes, les clameurs d'une foule de malheureux qui arrivaient encore , remplirent Yilna d'une nouvelle confusion : c'était l'avant-garde de Kutusof et de Tchaplitz, commandée par Orurk, Landskoy et Seslawin. Ils attaquaient la division Loison , qui couvrait à-la-fois la ville et la marche d'une colonne de cavaliers démontés , dirigés par Newtroky sur Olita.

On essaya d'abord de résister. De Wrede et ses Ravarois venaient aussi de joindre l'armée par Naroczwiransky et Niamentchin. Ils étaient suivis par Wittgenstein, qui de Kamen et de Vileika marchait sur notre flanc droit, en même temps que Kutusof et Tchitchakof nous poursuivaient. Il ne restait pas à de Wrede deux mille hommes.

Quant à Loison , à sa division et à la garnison de Yilna, qui étaient venus nous tendre la main jusqu'à Smorgony, depuis trois jours, le froid les avait réduits, de quinze mille hommes, à trois mille.

De Wrcde défendit Yilna du côté de Rukoni : il fut forcé de plier après un noble effort. De son côté, Loison et sa division, plus rapprochés de Yilna, continrent l'ennemi. On était parvenu à faire prendre les armes à une division napolitaine, on la lit même sortir de la ville ; mais les fusils s'échappèrent des mains de ces hommes transplantés d'un sol brûlant dans une région de glace. En moins d'une heure tous rentrèrent désarmés, et la plupart estropiés.

En même temps, la générale battait inutilement dans les rues ; la vieille garde elle-même , réduite à quelques pelotons, restait dispersée. Tous pensaient bien plus à disputer leur vie à la famine et aux frimas qu'aux ennemis. Mais alors le cri « Yoilà les Cosaks » se fit entendre : c'était depuis long-temps le seul signal auquel le plus grand nombre obéissait; il retentit aussitôt dans toute la ville , et la déroute recommença.

C'était de Wrede. Ce général venait de se présenter inopinément devant le roi. « L'ennemi « marche , dit-il , sur ses traces ! Les Bavarois sont « repoussés jusque dans Yilna, qu'ils ne peuvent

« plus défendre. » En même temps le bruit du tumulte monte jusqu'aux oreilles du roi. Murât s'étonne ; ne se croyant plus maître de l'armée, il ne l'est plus assez de lui-même. On le voit sortir à pied de son palais et fendre la presse. Il semble craindre une échauffourée , au milieu d'un encombrement semblable à celui de là veille. Cependant il s'arrête à la dernière maison du faubourg , d'où il envoie ses ordres , et où il attend le jour et l'armée , laissant à Ney le soin du reste.

On eût pu tenir vingt-quatre heures de plus à Yilna, et beaucoup d'hommes eussent été sauvés. Celte ville fatale en retint près de vingt mille , parmi lesquels trois cents officiers et sept généraux. La plupart étaient blessés par l'hiver plus que par l'ennemi, qui en triompha. Quelques autres étaient encore entiers T du moins en apparence ; mais leur force morale était à bout. Après avoir eu le courage de vaincre tant de difficultés, ils se rebutèrent près du port, et devant quatre journées de plus. Ils avaient enfin retrouvé une ville civilisée , et plutôt que de se déterminer à rentrer dans le désert , ils se livrèrent à leur fortune : elle fut cruelle.

A la vérité, les Lithuaniens, que nous abandonnions après les avoir tant compromis , en recueillirent et en secoururent quelques-uns ; mais les juifs , que nous avions protégés , repoussèrent

les autres. Ils tirent bien plus; la vue de tant de douleurs irrita leur cupidité. Toutefois, si leur infâme avarice . spéculant sur nos misères , se fût contentée de vendre au poids de For de faibles secours, l'histoire dédaignerait de salir ses pages de ce détail dégoûtant : mais qu'ils aient attiré nos malheureux blessés dans leurs demeures pour les dépouiller, et qu'ensuite , à la vue des Russes , ils aient précipité parles portes et par les fenêtres de leurs maisons ces victimes nues mourantes, que là ils les aient laissées impitoyablement périr de froid , que même ces vils barbares se soient fait un mérite aux yeux des Russes de les y torturer, des crimes si horribles doivent être dénoncés aux siècles présents et à venir. Aujourd'hui que nos mains sont impuissantes , il se peut que notre indignation contre ces monstres soit leur seule punition sur cette terre ; mais enfin les assassins rejoindront tm jour leurs victimes, et là sans doute, dans la justice du ciel , nous trouverons notre vengeance !

Le 10 décembre, Ney, qui s'était encore volontairement chargé de l'arrière- garde , sortit de la ville , et aussitôt les Cosaks de Platof l'inondèrent, en massacrant tous les malheureux que les juifs jetèrent sur leur passage. Au milieu de cette boucherie parut tout-à-coup un piquet de trente Français venant du pont de la Vilia , où ils avaient

à peine été remarquée. Dans une retraite régulière, elle eût offert une bonne position pour se retourner et arrêter l'ennemi ; mais dans une fuite déréglée, où tout ce qui pourrait servir nuit, où, dans sa précipitation, dans son désordre, on tourne tout contre soi-même, cette colline et son défilé devinrent un obstacle insurmontable, un mur de glace contre lequel tous nos efforts se brisèrent. Il retint tout, bagages, trésor, blessés. Le mal fut assez grand pour que, dans cette longue suite de désastres, il fit époque.

Et en effet, argent, honneur, reste de discipline et de force, tout acheva de s'y perdre. Après quinze heures d'efforts inutiles, quand les conducteurs et les soldats d'escorte virent le roi et toute la colonne des fuyards les dépasser par les flancs de la montagne; lorsque, tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui se rapprochait d'eux à chaque instant, ils aperçurent Ney lui-même, se retirant avec trois mille hommes, restes du corps de de Wrede et de la division Loison ; quand, enfin, reportant leurs regards sur eux-mêmes, ils virent la montagne toute couverte de chariots et de canons brisés ou culbutés, d'hommes et de chevaux renversés, et expirant les uns sur les autres, alors ils ne songèrent plus à rien sauver, mais à prévenir l'avidité de leurs ennemis, en se pillant eux-mêmes.

Un caisson du trésor qui s'ouvrit fut comme un signal : chacun se précipita sur ces voitures; on les brisa, on en arracha les objets les plus précieux. Les soldats de l'arrière-garde, qui passaient devant ce désordre, jetèrent leurs armes pour se charger de butin ; ils s'y acharnèrent si furieusement, qu'ils n'entendirent plus le sifflement des balles et les hurîemens des Cosaks qui les poursuivaient.

On dit même que ces Cosaks se mêlèrent à eux sans être aperçus. Pendant quelques instans, Français et Tartares, amis et ennemis, furent confondus dans une même avidité. On vit des Russes et des Français, oubliant la guerre, piller ensemble le même caisson. Dix millions d'or et d'argent disparurent.

Mais à côté de ces horreurs, on remarqua de nobles dévouemens. Il y eut des hommes qui abandonnèrent tout pour sauver, sur leurs épaules, de malheureux blessés ; quelques autres , ne pouvant arracher de cette mêlée leurs compagnons d'armes à demi gelés, périrent en les défendant des atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis.

Sur la partie de la montagne la plus exposée, un officier de l'empereur, le colonel comte de Turenne, contint les Cosaks, et, malgré leurs cris de rage et leurs coups de feu, il distribua sous leurs

à peine été remarquée. Dans une retraite régulière, elle eût offert une bonne position pour se retourner et arrêter l'ennemi ; mais dans une fuite déréglée, où tout ce qui pourrait servir nuit, où, dans sa précipitation, dans son désordre, on tourne tout contre soi-même, cette colline et son défilé devinrent un obstacle insurmontable, un mur de glace contre lequel tous nos efforts se brisèrent. Il retint tout, bagages, trésor, blessés. Le mal fut assez grand pour que, dans celte longue suite de désastres, il fit époque.

Et en effet, argent, honneur, reste de discipline et de force, tout acheva de s'y perdre. Après quinze heures d'efforts inutiles, quand les conducteurs et les soldats d'escorte virent le roi et toute la colonne des fuyards les dépasser par les flancs de la montagne; lorsque, tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui se rapprochait d'eux à chaque instant, ils aperçurent Ney lui-même, se retirant avec trois mille hommes, restes du corps de de Wrede et de la division Loison ; quand, enfin, reportant leurs regards sur eux-mêmes, ils virent la montagne toute couverte de chariots et de canons brisés ou culbutés, d'hommes et de chevaux renversés, et expirant les uns sur les autres, alors ils ne songèrent plus à rien sauver, mais à prévenir l'avidité de leurs ennemis, en se pillant eux-mêmes

Un caisson du trésor qui s'ouvrit lut comme un signal : chacun se précipita sur ces voitures; on les brisa, on en arracha les objets les plus précieux. Les soldats de l' arrière-garde, qui passaient devant ce désordre, jetèrent leurs armes pour se charger de butin ; ils s'y acharnèrent si furieusement, qu'ils n'entendirent plus le sifflement des balles et les hurîemens des Cosaks qui les poursuivaient.

On dit même que ces Cosaks se mêlèrent à eux sans être aperçus. Pendant quelques instans, Français et Tartares, amis et ennemis, furent confondus dans une même avidité. On vit des Russes et des Français, oubliant la guerre, piller ensemble le même caisson. Dix millions d'or et d'argent disparurent.

Mais à côté de ces horreurs, on remarqua de nobles dévouemens. Il y eut des hommes qui abandonnèrent tout pour sauver, sur leurs épaules, de malheureux blessés; quelques autres, ne pouvant arracher de cette mêlée leurs compagnons d'armes à demi gelés, périrent en les défendant des atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis.

Sur la partie de la montagne la plus exposée, un officier de l'empereur, le colonel comte de Turenne, contint les Cosaks, et, malgré leurs cris de rage et leurs coups de feu, il distribua sous leurs

yeux le trésor particulier de Napoléon aux gardes qu'il trouva à sa portée. Ces braves hommes, se battant d'une main et recueillant de l'autre les dépouilles de leur chef, parvinrent à les sauver. Long temps après, et quand on fut hors de tout danger, chacun d'eux rapporta fidèlement le dépôt qui lui avait été confié. Pas une pièce d'or ne fut perdue.

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