‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 104 sur 111 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ce fut de Vilna, le 9 décembre, et par un officier prussien, que l'ordre de se retirer lentement sur Tilsitt fut envoyé à Macdonald. On négligea de lui transmettre cette instruction par plusieurs voies ; on ne songea point à se servir des Lithuaniens pour un message si important. On risqua de perdre ainsi la dernière armée, la seule qui restât intacte. Cet ordre écrit à quatre journées de Macdonald traîna en route , il mit neuf jours à lui parvenir.

Ce maréchal dirigea sa retraite sur Tilsitt, en passant entre Telzs et Szawlia. Yorck et la plus grande partie des Prussiens formant son arrière garde marchèrent à une journée de distance de lui, en contact avec les Russes et livrés à euxmêmes. Quelques uns en firent un tort à Macdonald; mais la plupart n'osèrent en décider, alléguant que, dans une position si délicate, la confiance et la défiance étaient également périlîeuses.

Ceux-là disent qu'au reste le maréchal français donna à la prudence tout ce qu'il lui devait, en gardant avec lui l'une des divisions d'Yorck; l'autre, que commandait Massenbach, était dirigée par le générai français Bachelu ; elle formait l'avantgarde. Ainsi l'armée prussienne était séparée en deux corps, Macdonald au milieu, et l'un semblait devoir répondre de l'autre.

D'abord tout alla bien , quoique le danger fut partout, devant, derrière et sur le flanc; car la grande armée de Kutusof avait déjà lancé trois avant-gardes sur la retraite du duc de Tarente. Macdonald rencontra l'une à Kelm, l'autre à Piklupenen, et la troisième à Tilsitt. Le zèle des hussards noirs et des dragons prussiens parut redoubler. Les hussards russes d' Ysum furent sabrés et culbutés dans Kelm. Le 27 décembre, à la lin d'une marche de dix heures, ces Prussiens aperçurent Piklupenen et la brigade russe de Laskow; sans reprendre haleine , ils la chargent , la débandent, et lui arrachent deux bataillons; le lendemain ils reprirent Tilsitt sur le Russe Tettenborn.

Déjà, depuis plusieurs jours, une lettre deBertier, datée d'Antonowo le 14 décembre, avait annoncé à Macdonald qu'il n'y avait plus d'armée, et qu'il fallait qu'il arrivât promptementsur le Pregel , pour couvrir Kœnigsberg et pouvoir se retirer

sur Elbing et Marienbourg. Le maréchal cacha

cette nouvelle aux Prussiens. Jusque-là le froid et les marches forcées ne leur avait arraché aucune plainte ; aucun signe de mécontentement ne s'était fait remarquer parmi ces alliés, l' eau-de-vie et les vivres ne manquaient pas.

Mais le 28, quand le général Bachelu s'étendit à droite vers Régnitz pour en éloigner les Russes, qui de Tilsitt s'y étaient réfugiés, les officiers prussiens commencèrent à se plaindre de la fatigue de leurs troupes; leur avant-garde, marchant à contre-cœur et sans précaution, se laissa surprendre; elle se mit en déroute. Toutefois Bachelu rétablit le combat, et entra dans Régnitz.

Pendant ce temps-là, Macdonald, arrivé dans Tilsitt, y attendait Yorck et le reste de l'armée prussienne; il ne les voyait point arriver. Le 29, les officiers et les ordres qu'il leur envoya se multiplièrent vainement : aucune nouvelle d'Yorck ne transpirait. Le 3o, l'anxiété de Macdonald redoubla : elle se peint tout entière dans une de ses lettres, datée de ce jour, où il n'ose pourtant pas encore paraître soupçonner une défection. Il écrivait « qu'il ne comprenait point ce retard : « qu'une multitude d'officiers et d'émissaires porte taientà Yorck ses ordres de le rejoindre, et qu'il « ne recevait aucune réponse. Ainsi , quand Tente nemi s'avançait sur lui, il était forcé de suspen- « dre sa retraite ; car il ne pouvait se résoudre à

« abandonner ce corps , à se retirer sans Yorck ; « et pourtant ce retard le perdait. »

Cette lettre se terminait ainsi : « Je m'épuise en « conjectures. Se retirer? que dirait Pempereur! *< la France! l'armée! l'Europe! ne serait-ce pas « une tache ineffaçable pour le dixième corps, que « l'abandon volontaire d'une partie de ses troupes, « et sans y être contraint autrement que par la « prudence ? Oh non ! quels que soient les évène- « mens , je me résigne et me dévoue volontiers « pour victime, pourvu que je sois la seule ; » et il finit en souhaitant au général français « un som- « meil que sa triste situation lui refuse depuis « long-temps. »

Le même jour il rappela dans Tilsitt Bachehi et la cavalerie prussienne, encore dans Régnitz. Il était nuit. Bachelu voulut exécuter cet ordre, mais les colonels prussiens s'y refusèrent : ils se couvraient de différens prétextes. « Les routes , « disaient-ils, étaient impraticables. On ne faisait « point marcher des hommes par un temps si af- « freux et à une telle heure ; ils avaient à répondre « à leur roi de leurs régimens. » Le général français étonné leur impose silence , il leur ordonne d'obéir; sa fermeté les subjugue, ils obéissent, niais lentement. Un général russe s'était glissé dans leurs rangs, il les pressait de lui livrer ce Français seul au milieu d'eux, qui les commandait : mais

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ces Prussiens, déjà prêls à abandonner Bachelu, ne pouvaient se résoudre à le trahir; enfin ils se mettent en marche.

Dans Régnitz , à huit heures du soir, ils avaient refusé de monter à cheval; dans Tilsitt, où ils arrivèrent à deux heures après minuit , ils refusent d'en descendre. Cependant, à cinq heures du matin, tous étaient rentrés, et l'ordre paraissant rétabli, le général prit quelque repos. Mais on avait feint de lui obéir : dès que les Prussiens ne se sentent plus observés ils reprennent leurs armes, ils sortent, et, Massenbach à leur tête, tous s'échappent de Tilsitt en silence et à la faveur de la nuit. Les premières lueurs du dernier jour de 1812 apprirent à Macdonald que l'armée prussienne l'avait abandonné.

C'était Yorck qui, loin de le rejoindre, lui arrachait Massenbach , qu'il venait de rappeler auprès de lui. Sa défection , commencée le 26 décembre, venait d'être consommée. Le 3o décembre, une convention entre Yorck et le général russe Dibilch avait été conclue à Taurogen. « Les troupes prus- « siennes devaient être cantonnées sur leurs fron- « tières et y rester neutres pendant deux mois , « même dans le cas où leur gouvernement désap- « prouverait cet armistice. Ce terme expiré , les « chemins leur seraient ouverts pour rejoindre

« les troupes françaises, si leur roi persistait à le « leur ordonner. »

Yorek et sur-tout Masscnbach, soit crainte de la division polonaise à laquelle ils étaient joints, soit respect pour Macdonald , mirent quelque pudeur dans leur défection. Ils écrivirent à ce maréchal. Yorck lui annonçait la convention qu'il venait de conclure : il la colorait de prétextes spécieux. « La fatigue, la nécessité, l'y avaient « réduit; mais il ajoutait que, quel que fût le ju- « gementque le monde porterait de sa conduite, « il en était peu inquiet ; que son devoir envers « ses troupes et la réflexion la plus mûre la lui « dictaient; qu'enfin, quelles que fussent les appa- « rences , il était guidé par les motifs les plus « purs. » Massenbach s'excusait d'être parti furtivement. « Il avait voulu s'épargner une sensation « trop pénible à son cœur. Il avait craint que les « sentimens de respect et d'estime qu'il conservece rait jusqu'à la fin de ses jours pour Macdonald « ne l'eussent empêché de faire son devoir. »

Macdonald se vit tout-à-coup réduit , de vingtneuf mille hommes, à neuf mille; mais dans l'anxiété où il vivait depuis deux jours , c'était un soulagement qu'une fin quelconque.

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