CHAPITRE IX
Ainsi commença la défection de nos alliés. Je ne m'établirai point juge de la moralité de cet événement; la postérité en décidera. Toutefois, comme historien contemporain, je dois rapporter non seulement les faits, mais aussi l'impression qu'ils ont laissée , telle qu'elle existe encore dans l'esprit des principaux chefs des deux corps d'armée alliée, ou acteurs, ou victimes.
Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion pour rompre une alliance forcée : ce moment était venu, ils le saisirent. Cependant non seulement ils refusèrent de livrer Macdonald, mais ils ne voulurent point le quitter qu'ils ne l'eussent, pour ainsi dire, tiré de la Russie, et qu'il ne fût en sûreté. De son côté, quand Macdonald sentit qu'on l'abandonnait, mais sans en avoir la preuve matérielle, il s'obstina à rester dans Tilsilt à la merci des Prussiens, plutôt que de leur donner, par une retraite trop prompte, un motif de défection.
Les Prussiens n'abusèrent point de cette noble conduite. Il y eut de leur part défection, et non trahison : ce qui, dans ce siècle, et après tant de maux qu'ils avaient endures, peut paraître encore un mérite; ils ne se réunirent point aux Russes. Parvenus sur leur propre frontière, ils ne purent se résigner à aider leur vainqueur à défendre le sol de leur patrie contre ceux qui se présentaient comme ses libérateurs, et qui l'ont été; ils se firent neutres, et ce ne fut, il faut le répéter, que lorsque Macdonald, dégagé de la Russie et des Russes, avait sa retraite libre.
Ce maréchal la continua sur Kœnigsberg par Labiau et Tente. Ses derrières étaient assurés par Mortier et la division Heudelet, dont les Iroupes nouvellement arrivées occupaient encore Insterburg et contenaient Tchitchakof. Le 3 janvier, sa jonction était opérée avec Mortier, et il couvrait Kœnigsberg.
Toutefois ce fut un bonheur pour la réputation d'Yorck que Macdonald, si affaibli, et dont sa défection avait interrompu la retraite, eût pu rejoindre la grande armée. L'inconcevable lenteur de la marche de Wittgenstein sauva ce maréchal ; le général russe l'atteignit pourtant à Labiau et à Tente ; et là, sans les efforts de Bachelu et de sa brigade, sans la valeur des colonel et capitaine polonais Karncski et Oslrowki, et du
capitaine bavarois Mayer, le corps de Macdonald, ainsi abandonné, eût été entamé ou perdu ; Yorck eût alors paru l'avoir livré, et l'histoire l'eût, avec raison, flétri du nom de traître. Six cents Français, Bavarois et Polonais, restèrent morts sur ces deux champs de bataille : leur sang accuse les Prussiens de n'avoir point assuré, par un article de plus, la retraite du chef qu'ils abandonnaient.
Le roi de Prusse désavoua Yorck. Il le destitua, nomma Kleist pour le remplacer, donna ordre à celui-ci d'arrêter son ancien chef et de le faire conduire à Berlin, ainsi que Massenbach, pour y être jugés. Mais ces généraux conservèrent leur commandement malgré lui; l'armée prussienne ne crut pas libre son souverain : c'était sur la présence d'Augereau et de quelques troupes françaises à Berlin, que se fondait cette opinion.
Cependant Frédéric n'ignorait pas notre anéantissement, A Smorgony, Narbonne n'avait accepté sa mission près de ce monarque, qu'en exigeant de Napoléon qu'il l'autorisât à une franchise sans bornes. Lui, Augereau, et plusieurs autres, ont affirmé que Frédéric ne fut pas seulement retenu par sa position au milieu des restes de la grande armée, et par la crainte de voir Napoléon reparaître avec de nouvelles forces, mais aussi
par sa foi jurée ; car tout est composé dans le monde moral comme dans le monde physique, et il entre dans une seule de nos actions bien des motifs différens. Mais enfin sa bonne foi céda à la nécessité, sa crainte à une plus grande crainte. Il se vit, dit-on, menacé d'une espèce de déchéance par son peuple et par nos ennemis.
On doit remarquer que cette nation prussienne, qui entraînait son souverain vers Yorck, n'osa elle-même se soulever que successivement, en vue des Russes, et seulement à mesure que nos faibles débris abandonnaient son territoire. Dans cette retraite un fait peindra les dispositions de ce peuple, et combien, malgré sa haine, il était courbé sous l'ascendant de nos longues victoires.
Davout, rappelé en France, traversait, lui troisième, X Cette ville attendait les Russes; sa
population s'émut à la vue de ces derniers Français. Les murmures, les excitations mutuelles, et enfin les cris se succédèrent rapidement; bientôt les plus furieux environnèrent la voiture du maréchal, et déjà ils en dételaient les chevaux, quand Davout paraît, se précipite sur le plus insolent de ces insurgés, le traîne derrière sa voiture, et l'y fait attacher par ses domestiques. Le peuple, effrayé de cette action, s'arrêta, saisi d'une immo-
bile consternation, puis il s'ouvrit docilement et en silence devant le maréchal, qui le traversa tout entier, en emmenant son captif.