‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 21 sur 111 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le 27 l'empereur parut aux avant-postes avant le jour; ses premiers rayons lui montrèrent enfin l'armée russe campée sur une plaine haute qui domine toutes les avenues de Yitepsk. La Luczissa, rivière qui s'est creusé profondément son lit , marquait le pied de cette position. En avant d'elle, dix mille cavaliers et quelque infanterie semblaient vouloir en défendre les approches : l'infanterie au centre sur la grande roude , sa gauche dans les bois élevés ; toute la cavalerie à droite , en ligne redoublée, et s'appuyant à la Diïna.

Le front des Russes n'était plus en face de notre colonne, mais sur notre gauche; il avait changé de direction vers le fleuve, qu'un détour éloignait de nous; il fallut que la colonne française, après avoir passé , sur un pont étroit , un ravin qui la séparait de ce nouveau champ de bataille , se déployât par un changement de front à gauche, l'aile droite en avant , pour conserver de ce côté l'appui du fleuve , et faire face à l'ennemi : déjà ,

sur les bords de ce ravin, près du pont, et à gauche de la grande route , un monticule isolé avait attiré l'empereur. De là il pouvait voir les deux armées, placé sur le côté du champ £e bataille , comme l'est un témoin dans un duel.

Ce furent deux cents voltigeurs parisiens , du neuvième régiment de ligne , qui débouchèrent les premiers; ils furent aussitôt jetés à gauche devant toute la cavalerie russe , s' appuyant comme elle à la Diïna , et marquant la gauche de la nouvelle ligne ; le seizième de chasseurs à cheval vint ensuite , puis quelques pièces légères. Les Russes nous regardaient froidement défiler devant eux , et préparer notre attaque.

Cette inaction nous était favorable : mais le roi de Naples, qu'enivraient tant de regards, se livrant à sa fougue ordinaire , précipita les chasseurs du seizième sur toute la cavalerie russe ; on vit alors avec effroi cette faible ligne française , rompue dans sa marche par un terrain tranché de profondes ravines, s'avancer contre les masses ennemies. Ces malheureux , se sentant sacrifiés , marchaient avec hésitation à une perte certaine. Aussi , dès le premier mouvement que firent les lanciers de la garde russe , tournèrent-ils le dos ; mais les ravins qu'il fallait repasser arrêtèrent leur fuite : ils furent atteints , et culbutés dans ces bas-fonds , où beaucoup périrent.

A cette vue Mural , saisi de douleur, se précipite le sabre à la main au travers de cette mêlée , avec les soixante officiers et cavaliers qui l'entourent : son audace étonne les lanciers russes ; ils s'arrêtent. Pendant que ce prince combat et que le piqueur qui le suit lui sauve la vie en abatlant le bras d'un ennemi levé sur sa tête , les restes du seizième se rallient, et vont se réfugier près du cinquante-troisième régiment , qui les protège.

Cette charge heureuse des lanciers de la garde russe les avait fait pénétrer jusqu'au pied de la colline d'où Napoléon donnait aux corps d'armée leur direction. Quelques chasseurs de la garde française venaient de mettre pied à terre, suivant l'usage, pour former une enceinte autour de lui ; ils écartèrent les lanciers ennemis à coups de car ibinc. Ceux-ci repoussés rencontrèrent , en tournant sur leurs pas, les deux cents voltigeurs parisiens, que la fuite du seizième de chasseurs à cheval avait laissés seuls entre les deux armées ; ils les assaillirent. Tous les regards se fixèrent alors sur ce point.

Des deux côtés on jugeait ces fantassins perdus : mais seuls ils ne désespérèrent p:is d'eux-mêmes. D'abord leurs capitaines gagnèrent , en combattant, un terrain entrecoupé de buissons et de crevasses, que bordait laDûna; tous s'y réunirent aussitôt, par l'habitude que chacun avait de la

guerre , par le besoin de s'appuyer l'un de l'autre, et par le danger qui rapproche. Alors, comme il arrive toujours dans les périls imminens, ils se regardent enlre eux, les plus jeunes, leurs anciens , et tous , leurs officiers , cherchant à lire dans leur contenance ce qu'ils devaient cspc'rer , craindre ou faire ; ils se virent pleins d'assurance, et, tous comptant les uns sur les autres, chacun compta plus sur soi-même.

On s'aida du terrain avec habileté'. Les lanciers russes, embarrasses dans les broussailles et arrêtes par les crevasses , alongeaicnt en vain leurs longues lances ; pendant qu'ils cherchaient à pe'nétrer , atteints par les balles, ils tombaient blesses; leurs corps et ceux de leurs chevaux s'ajoulaient aux obstacles que présentait le terrain. Enfin ils se rebutèrent ; leur fuite , les cris de joie de notre armée , l'ordre d'honneur que l'empereur envoya sur-le-champ même aux plus braves, ses paroles que l'Europe a lues , tout apprit à ces vaillans soldats leur gloire, qu'ils n'appréciaient pas encore , les belles actions paraissant toujours simples à ceux qui les font. Ils s'étaient crus près d'être tues ou pris, ils se virent presque au même instant victorieux et récompenses.

Cependant l'armée d'Italie et la cavalerie de Murât , que suivaient trois divisions du premier corps , confiées, depuis Yilna , au comte de Lo-

bau, attaquaient la grande route et les bois où s'appuyait la gauche de l'ennemi. L'engagement fut d'abord vif, mais il tourna court. L'avant-garde russe se retira précipitamment derrière le ravin de la Luczissa , pour ne pas y être jetée. Alors l'armée ennemie se trouva toute réunie sur l'autre rive ; elle présentait quatre-vingt mille hommes.

Leur contenance audacieuse, dans uneforte position, et devant une capitale, trompa Napoléon : il crut qu'ils tiendraient à honneur de s'y défendre. Il n'était que onze heures; il fit cesser l'attaque, afin de pouvoir parcourir paisiblement tout le front, de la ligne, et de se préparera un combat décisif pour le jour suivant. D'abord il s'alla placer sur un tertre, parmi les tirailleurs, au milieu desquels il déjeûna. De là il observait l'ennemi , dont une balle blessa l'un des siens fort près de lui. Les heures suivantes furent employées à reconnaître le terrain , et à attendre les autres corps d'armée.

Napoléon annonçait une bataille pour le lendemain. Ses adieux à Murât furent ces paroles : « A demain à cinq heures , le soleil d'Austerlitz! » Elles expliquent cette suspension d'hostilités au milieu du jour, au milieu d'un succès qui animait les soldats. Eux furent étonnés de cette inaction, à l'instant où ils avaient atteint une armée dont la fuite les épuisait. Murât, que chaque jour un espoir pareil avait déçu, fit observer à l'empereur

que Barclay ne se montrait si audacieux à cette heure qu'afïn de pouvoir se retirer plus tranquillement pendant la nuit. Ne pouvant persuader son chef, il alla témérairement planter sa tente sur le bord de la Luczissa , presque au milieu des ennemis. Cette position plut à son désir d'entendre les premiers bruits de leur retraite, à son espoir de la troubler, et à son caractère aventureux.

Murât se trompait, et il parut avoir le mieux vu ; Napoléon avait raison , et l'événement lui donna tort : tels sont les jeux de la fortune. L'empereur des Français avait bien jugé des intentions de Barclay. Le général russe , croyant Bagration vers Orcha, s'était décidé à se battre pour lui donner le temps de le joindre. Ce fut la nouvelle, qu'il reçut le soir, de la retraite de Bagration par Novoï-Bickof , vers Smolensk , qui changea subitement sa détermination.

En effet, le 28 , dès l'aurore, Murât fit dire à l'empereur qu'il allait poursuivre les Russes, qu'on n'apercevait déjà plus ; Napoléon persévéra dans son opinion , s' obstinant à prétendre que toute l'armée ennemie était là , çt qu'il fallait avancer prudemment: cela fit perdre du temps. Enfin il monta à cheval ; chaque pas détruisit son illusion : il se trouva bientôt au milieu du camp que Barclay venait d'abandonner.

Tout y attestait la science de la guerre : son heu-

rcux emplacement, la symétrie de toutes ses parties, l'exacte et exclusive observation de l'emploi auquel chacune d'elles avait été destinée , l'ordre , la propreté' qui en résultaient; du reste, rien d'oublié, pas une arme , pas un effet , aucune trace , rien enfin , dans cette marche subite etnocture, qui pût indiquer au-delà du camp la route que les Russes venaient de suivre. Il parut plus d'ordre dans leur défaite que dansinotre victoire! vaincus, ils nous laissaient en fuyant des leçons dont les vainqueurs ne profitent jamais : soit que le bonheur méprise, ou qu'on attende le malheur pour se corriger.

Un soldat russe, qu'on surprit endormi sous un buisson , fut le seul résultat de cette journée, qui devait être décisive. On entra dans Yilepsk, qu'on trouva déserte comme le camp des Russes ; quelques juifs immondes et des jésuites y étaient seuls reliés; on les questionna , mais en vain. Toutes les routes furent essayées inutilement. Les Russes s'élaienl-ils dirigés vers Smolcnsk ? avaient-ils remonté laDiina ? Enfin une bande de Gosaks irréguliers nous attira dans cette direction, pendant que Ncy tentait la première. Nous fîmes six lieues dans un sable profond, à travers une poussière épaisse , et par une chaleur suffocante ; la nuit nous arrêta autour d'Aghaponovchtchina.

Pendant qu'altérée et épuisée de fatigue et de

faim , l'armée n'y recueillait qu'une eau bourbeuse, Napoléon, le roi de Naples, le vice-roi, et le prince de Ncufchâlel tinrent conseil sous les lentes impériales, dressées dans la cour d'un château et sur une haulcur à gauche de la grande rouie.

« Cette victoire tant désirée, tant poursuivie, et « que chaque jour rendait plus nécessaire , venait « donc encore de s'échapper de nos mains comme « à Yilna î On avait rejoint l'arrièrc-garde russe , «il est vrai ; mais était-ce celle de leur armée? « n'élail-il pas vraisemblable que Barclay avait fui « vers Smolcnsk par Rudnia ? Jusqu'où faudrait-il « donc poursuivre les Russes pour les décider à « une bataille ? La nécessité d'organiser la Lithua- « nie reconquise, de former des magasins, des « hôpitaux , d'établir un nouveau point de repos , « de défense et de départ, pour une ligne d'opé- « ration qui s'alongcait d'une manière si effrayante* « tout enfin ne devait-il pas décider à s'arrêter « sur les confins de la vieille Russie? »

II venait de se passer , non loin de là , une échauffouréc sur laquelle Murât se taisait. Noire avant -garde avait été culbutée ; on avait vu des cavaliers forcés de mettre pied à terre pour continuer leur retraite; d'autres n'avaient pu ramener du combat leurs chevaux exténués qu'en les traînant par la bride. L'empereur interpella Belliard ;

ce général déclara franchement que les régiments étaient déjà très affaiblis , qu'ils étaient harassés , qu'il leur fallait, du repos $ que, si l'on marchait six jours encore , il n'y aurait plus de cavalerie, et qu'il était temps de s'arrêter.

A ces motifs se joignirent les rayons d'un soleil dévorant, réfléchi par un sable ardent. L'empereur, fatigué , se décida : le cours de la Diïna et celui du Borysthène marquèrent la ligne française. L'armée fut ainsi cantonnée sur les bords de ces deux fleuves et dans leur intervalle : Poniatowski et ses Polonais à Mohilef ; Davout et le premier corps à Orcha , Dubrowna, et Luibowiczi ; Murât, Ney, l'armée d'Italie, et la garde, depuis Orcha et Dubrowna jusqu'à \itepsk et Sauraij. Les avant-postes àLyadi, Inkowo, et Velij, devant ceux de Barclay et de Bagration : car ces deux armées ennemies , l'une fuyant Napoléon au travers de la Diïna, par Drissa et Yitepsk, l'autre s' échappant des mains de Davout au travers de la Bérézina et du Borysthène, par Bobruisk, Bickof, et Smolensk, venaient enfin de se réunir dans l'intervalle de ces deux fleuves.

Les grands corps détachés de l'armée centrale

étaient alors placés comme il suit : à la droite ,

Dombrowski devant Bobruisk , et devant le corps

de douze mille hommes du général russe Hœrtel.

A la gauche, le duc de Reggio et Saint-Cyrà

Polotsk et à Bieloé, sur la route de Pétersbourg, que défendait Wittgenstein et trente mille hommes. A l'extrême gauche, Macdonald et trente-huit mille Prussiens et Polonais devant Riga. Ils se prolongeaient à droite sur F Aa et vers Diïnabourg.

En même temps , Schwartzemberg et Régnier, à la tête des corps saxon et autrichien, occupaient vers Slonim l'intervalle du Niémen au Bug, couvrant Varsovie et les derrières de la grande-armée, que Tormasof inquiétait. Le duc de Bellune partait de la Yistule avec une réserve de quarante mille hommes ; enfin Augereau rassemblait une onzième armée à Stettin.

Quant à Yilna, le duc de Bassano y était resté au milieu des envoyés de plusieurs cours. Ce ministre gouvernait la Lithuanie, correspondait avec tous les chefs, leur envoyait les instructions qu'il recevait de Napoléon, et poussait en avantles vivres, les recrues et les traîneurs, à mesure qu'ils lui arrivaient.

Dès que l'empereur eut pris sa résolution, il revint à Yitepsk avec ses gardes ; là, le 28 juillet , en entrant dans son quartier impérial, il détacha son épée , et , la posant brusquement sur les cartes dont ses tables étaient couvertes , il s'écria : « Je m'arrête ici ; je veux m'y reconnaître , y « rallier , y reposer mon armée , et organiser la -< Pologne ; la campagne de 18 12 est finie ! celle « de i8i3 fera le reste. »

£wxe cinquième

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