‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 22 sur 111 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La Lithuanie conquise , le Lui de la guerre était atteint , et pourtant la guerre semblait à peine commencée ; car on avait vaincu les lieux , et non les hommes. L'armée russe était entière; ses deux ailes, séparées par la vivacité d'une première attaque , venaient de se réunir. On était dans la plus belle saison de l'année. Ce fut dans cette situation que Napoléon se crut irrévocablement décidé à s'arrêter sur les rives du Boiysthène et de la Diïna. Alors il put tromper d'autant mieux sur ses intentions, qu'il se trompa lui-même.

Déjà sa ligne de défense est tracée sur ses cartes : l'artillerie de siège marche sur Riga ; à cette ville forte s'appuiera la gauche de l'armée ; puis à Dunabourg et à Polotsk, elle va garder une défensive menaçante. Yitepsk , si facile à fortifier, et ses hauteurs boisées , serviront de camp retranché au centre. De là jusqu'au sud, la Bérézina et ses ma-

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rais, que couvre le Borysthène, n'offrent pour passages que quelques défilés : peu de troupes y suffiront. Plus loin, Bobruisk marque la droite de cette grande ligne, et Tordre est donné de se saisir de cette forteresse. Quant au reste, on compte sur l'insurrection des provinces populeuses du sud : elles aideront Schwartzembcrg à chasser Tormasof, et l'armée s'accroîtra de leurs nombreux cosaks. Un des plus grands propriétaires de ces provinces, un seigneur en qui tout, jusqu'à l'extérieur, est distingué, est accouru se joindre aux libérateurs d sa patrie. C'est lui que l'empereur désigne pour commander cette insurrection.

Dans cette position , rien ne manquera : la Courlande nourrira Macdonald; la Samogilie, Oudinot ; les plaines fertiles de Klubokoé , l'empereur; les provinces du sud feront le reste. D'ailleurs , le grand magasin de l'armée est à Dantzick, ses grands entrepôts à Yilna et à Minsk. Ainsi l'armée se trouvera liée au sol qu'elle vient d'affranchir; et sur cette terre, fleuve, marais, productions , habitants , tout s'unit à nous , tout est d'accord pour se défendre.

Tel fut le plan de Napoléon. On le vit alors parcourir Yitepsk et ses environs , comme pour reconnaître des lieux qu'il devait long-temps habiter. Des établissemens de toute espèce y furent formés. Trente-six fours; qui pouvaient donner

à la fois vingt-neuf mille livres de pain, s'y construisirent. On ne s'en tint pas à l'utile, on voulut des embcllissernens. Des maisons de pierre gâtaient la place du palais, l'empereur ordonna à sa garde de les abattre et d'en enlever les débris. Déjà même il songe aux plaisirs de l'hiver : des acteurs de Paris viendront à Vitepsk; et comme cette ville est déserte , des spectatrices de Varsovie et de Yilna y seront attirées.

Alors son étoile l'éclairait ; heureux, s'il n'eût pas pris ensuite les mouvemens de son impatience pour des inspirations de génie! Mais, quoi qu'on ait pu dire , il ne se laissa emporter que par luimême : car en lui, tout venait de lui, et ce fut sans succès qu'on tenta sa prudence. Yaincment alors l'un de ses maréchaux lui promit le soulèvement des Russes, à la lecture des proclamations que ses officiers d'avant-garde étaient chargés de répandre. Des Polonais avaient enivré ce général de promesses inconsidérées, dictées par cet espoir trompeur, commun à tous les exilés, dont ils abusent l'ambition des chefs qui s'y confient.

Mais celui dont les excitations furent les plus vives et les plus fréquentes, fut Murât. Ce roi, que le repos fatiguait, insatiable de gloire, et qui sentait l'ennemi près de lui, ne put se contenir. ïl quitte l'avant-garde, il vient à Yifcepsk, et seul avec l'empereur, il s'emporte : « il accuse l'armée

« russe de lâcheté : à l'entendre, il semble que dece vant Yitepsk elle ait manqué à un rendez-vous, « comme s'il eût été question d'un duel. C'était c< une armée terrifiée, que sa cavalerie légère met- « trait seule en déroute. » Cet emportement d'ardeur fit sourire Napoléon ; puis pour le modérer : <c Murât, lui dit-il, la première campagne de Ruscc sie est finie ; plantons ici nos aigles. Deux grands ce fleuves marquent notre position ; élevons des ce blocs-house sur cette ligne ; que les feux se ce croisent partout ; formons le bataillon carré. c< Des canons aux angles et à l'extérieur. Que l'in- <e térieur contienne les cantonnemens et les magace sins. i8i3 nous verra à Moscou, 1814 à Pétersce bourg. La guerre de Russie est une guerre de et trois ans! »

Ainsi son génie concevait tout par masses , et il voyait une armée de quatre cent mille hommes comme un régiment.

Ce jour-là même, il interpella hautement un administrateur par ces mots remarquables : c< Pour te vous, monsieur, songez à nous faire vivre ici! ce car , ajouta- 1— il à haute voix , en s'adressant « à ses officiers, nous ne ferons pas la folie de ce Charles XII ! » Mais bientôt ses actions démentirent ses paroles, et chacun s'étonna de son indifférence à donner des ordres pour un si grand établissement. A gauche, on n'envoyait à Macdo-

nald ni les instructions, ni les moyens de s'emparer de Riga ; à droite, c'était Bobruisk qu'il fallait prendre. Cette forteresse s'élève du milieu d'un vaste et profond marais. Ce fut de la cavalerie qu'on chargea de l'assiéger.

Autrefois Napoléon n'ordonnait guère qu'avec la possibilité d'être obéi ; mais les merveilles de la guerre de Prusse avaient eu lieu, et depuis, l'impossibilité ne fut plus admise. On ordonnait toujours, tout devant être tenté, puisque jusque-là tout avait réussi. Cela fit d'abord faire de grands efforts, qui tous ne furent pas heureux. On se rebuta; mais le chef persistait : il s'était accoutumé à tout commander ; on s'accoutuma à ne pas tout exécuter.

Cependant Dombrowsky fut laissé devant cette place avec sa division polonaise, que Napoléon disait être de huit mille hommes, quoiqu'il sût bien qu'elle n'était alors que de douze cents hommes : mais telle était sa coutume ; soit qu'il crût que ses paroles seraient répétées, et qu'elles tromperaient l'ennemi , soit que par cette évaluation exagérée, il voulut faire sentir à ses généraux tout ce qu'il attendait d'eux.

Restait Vitepsk. De ses maisons, la vue plonge à pic dans la Duna, ou jusqu'au fond des précipices dont ses murs sont environnés. Dans ces contrées , les neiges séjournent Ion g- temps sur les

terres. Elles filtrent au travers de leurs parties les moins solides, qu'elles pénètrent profondément, qu'elles délavent et effondrent. De là ces profonds ravins si inattendus, qu'aucun mouvement de terrain ne fait prévoir, inaperçus à quelques pas de leurs bords, et qu'on a vus dans ces vastes plaines surprendre et arrêter tout-à-coup des charges de cavalerie.

Il ne fallait à des Français qu'un mois pour mettre cette ville à l'abri d un siège, même régulier : on négligea d'ajouter ce peu d'art à la nature. En même temps quelques millions indispensables à la levée des troupes lithuaniennes leur furent refusés. C'était le prince Sangutsko qui devait aller commander l'insurrection du sud ; on le retint au quartier impérial.

Au reste, la modération des premiers discours de Napoléon n'avait pas trompé ceux de son intérieur. Ils se rappelaient qu'à la première vue du camp vide des Russes et de Yitepsk abandonnée, les entendant se réjouir de cette conquête, il s'était retourné brusquement vers eux^ en s' écriant : « Croyez-vous donc que je sois venu de si loin « pour conquérir cette masure ! » On savait d'ailleurs qu'avec un grand but il ne formait jamais qu'un plan vague, n'aimant à prendre conseil que de l'occasion, ce qui convenait à la promptitude de son génie.

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Au reste, l'armée entière fut comblée des faveurs de son chef. S'il rencontrait des convois de blessés, il les arrêtait, s'informait de leur sort, de leurs souffrances, des actions où ils avaient succombe', et ne les quittait qu'après les avoir consolés par ses paroles et secourus de ses largesses.

On remarqua pour sa garde des attendions particulières ; lui-même en passait chaque jour la revue, prodiguant la louange, quelquefois le blâme, mais qui ne tombait guère que sur les administrateurs ; ce qui plaisait aux soldats et détournait leurs plaintes.

Chaque jour il allait visiter les fours, goûter le pain, et s'assurer de la régularité de toutes les distributions. Souvent il envoyait du vin de sa table au factionnaire le plus près de lui. Un jour on le vit rassembler l'élite de ses gardes ; il s'agissait de leur donner un nouveau chef; ce fut de sa voix, de sa main, et avec son épée qu'il le leur présenta : puis il l'embrassa en leur présence. Tant de soins furent attribués , par les uns à sa reconnaissance pour le passé, et par d'autres à son exigence pour l'avenir.

Ceux-ci voyaient bien que, pendant les premiers joursj Napoléon s'était flatté de recevoir de nouvelles propositions de paix de la part d'Alexandre, et que la misère et l'affaiblissement de l'armée l'avaient occupé. Il fallait bien laisser à la longue

file des traîneurs et des malades le temps de joindre , les uns leurs corps , les autres les hôpitaux ; enfin, créer ces hôpitaux, rassembler des vivres, refaire les chevaux , et attendre les ambulances , l'artillerie, les pontons, qui se traînaient encore péniblement dans les sables lithuaniens pour nous atteindre. Sa correspondance avec l'Europe devait encore le distraire. Enfin un ciel dévorant l'arrêtait! car tel est ce climat, le ciel y est extrême, immodéré ; il dessèche ou inonde, brûle ou glace cette terre et ses habitants, qu'il semble fait pour protéger : atmosphère perfide dont la chaleur amollissait nos corps, comme pour les rendre plus accessibles aux frimats qui devaient bientôt les pénétrer î

L'empereur n'y était pas le moins sensible ; mais quand le repos l'eut rafraîchi , qu'il ne vit arriver aucun envoyé d'Alexandre, et que ses premières dispositions furent prises, l'impatience le saisit. On le vit inquiet : soit que, comme à tous les hommes d'action, l'inaction lui pesât, et qu'à l'ennui d'attendre il préférât le péril, ou qu'il fût agité par cet espoir d'acquérir qui, chez la plupart, est plus fort que la douceur de conserver, ou la crainte de perdre.

Ce fut alors surtout que l'image de Moscou prisonnière obséda son esprit ; c'était le terme de ses craintes, le but de ses espérances. Dans sa

possession il trouvait tout. Dès-lors, on commença à prévoir qu'un génie ardent, inquiet, accoutumé aux voies courtes , n'attendrait pas huit mois , quand il sentait son but à sa portée, quand vingt journées suffisaient pour F atteindre.

Au reste , qu'on ne se presse pas de juger cet homme extraordinaire sur des faiblesses communes à tous les hommes : on va l'entendre luimême, on verra jusqu'à quel point sa position politique compliquait sa position militaire. Plus tard encore, on blâmera moins la résolution qu'il va prendre, quand on verra que le sort de la Russie tint à un jour de santé de plus , qui manqua à Napoléon sur le champ même de la Moskwa.

Cependant, il parut d'abord ne pas oser s'avouer à lui-même une si grande témérité ; mais peu à peu il s'enhardit à la considérer. Alors il délibère, et cette grande irrésolution, qui tourmente son esprit, s'empare de toute sa personne. On le voyait errer dans ses appartcmens comme poursuivi par cette dangereuse tentation : rien ne peut plus le lixer ; à chaque instant il prend , quitte, et reprend son travail ; il marche sans objet, demande l'heure, considère le temps; et, tout absorbé , il s'arrête , puis il fredonne d'un air préoccupé, et marche encore.

Dans sa perplexité, il adresse des paroles entrecoupées à ceux qu'il rencontre. « Eh bien! que

« ferons-nous ? resterons-nous ? irons-nous plus c< avant? Comment s'arrêter dans un si glorieux a chemin! » Il n'attend pas leur réponse, il erre encore ; il semble chercher quelque chose ou quelqu'un qui le décide.

Enfin; tout surchargé du poids d'une si considérable pensée, et comme accablé d'une si grande incertitude, il s'est jeté sur un des lits de repos qu'il a fait étendre sur le parquet de ses chambres ; son corps , qu'épuise la chaleur et la contention de son esprit, n'a gardé qu'un léger vêtement ; c'est ainsi qu'il passe à Vitepsk une partie de ses journées.

Mais quand son corps est en repos, son esprit est encore plus actif. ce Que de motifs le précipice tent vers Moscou ! comment supporter à Yitepsk « l'ennui de sept mois d'hiver! lui qui jusqu'alors « a toujours attaqué, il va donc être réduit à se ce défendre , rôle indigne de lui , dont il n'a pas ce l'expérience, et qui convient mal à son génie.

ce D'ailleurs à Yitepsk rien n'est décidé , et ce pourtant à quelle distance se trouve-t-il déjà de ce la France ! l'Europe le verra donc enfin arrêté, ce lui que rien n'arrêtait ! La durée de cette entrece prise n'en augmentait-elle pas le danger? laisce sera-t-il à la Russie le temps de s'armer tout ce entière ! jusques à quand pourra-t-il prolonger ce cette position incertaine, sans diminuer le près-

« tige de son infaillibilité, qu'affaiblissait déjà la « résistance de l'Espagne, et sans faire naître en « Europe nn dangereux espoir? qu'allait-on pence ser en apprenant que le tiers de son armée, ma- « lade ou dispersé, manquait aux drapeaux? Il « fallait donc éblouir promptement par l'éclat « d'une grande victoire, et cacher sous un amas « de lauriers tant de sacrifices. »

Dès-lors, à Yitepsk c'est l'ennui, c'est toute la dépense, ce sont tous les inconvéniens, toutes les inquiétudes d'une position défensive qu'il considère ; à Moscou, c'est la paix, l'abondance, les frais de la guerre, et une gloire immortelle. Il se persuade qu'il n'y a plus pour lui de prudence que dans l'audace ; qu'il en est de toutes les entreprises hasardeuses comme des fautes, qu'on risque toujours à commencer et qu'on gagne souvent à achever; que moins elles ont d'excuse, plus il leur faut de succès. Qu'il fallait donc consommer celle-ci , l'outrer, étonner l'univers , attérer Alexandre de son audace, et arracher un prix qui pût compenser tant de pertes.

Ainsi, le même danger qui peut-être aurait dû le rappeler sur le Niémen, ou le fixer sur la Dlina, le pousse sur Moscou! C'est le propre des fausses positions ; tout y est péril : témérité, prudence ; on n'a plus que le choix des fautes; il ne reste plus d'espoir que dans celles de l'ennemi et dans le hasard.

Alors décide, il se relève soudainement, comme pour ne pas laisser à ses reflexions le temps de lui rendre une pénible incertitude, et déjà tout rempli du plan qui doit lui livrer sa conquête, il court à ses cartes : elles lui montrent Smolensk et Moscou. « La grande Moscou, la ville sainte, » noms qu'il répète avec complaisance, et qui semblent accroître son désir. A cette vue, plein du feu de sa redoutable conception, il paraît possédé du génie de la guerre. Sa voix s'endurcit, son regard devient étincelant, et son air farouche. On s'écarte de lui par frayeur autant que par respect; mais enfin son plan est arrêté, sa détermination prise, sa marche tracée : aussitôt tout en lui s'apaise; et, délivré de sa terrible conception, ses traits reprennent une gaîté douce et sereine.

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