‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 24 sur 111 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Cependant là réunion des deux ailes de l'armée russe vers Smolensk avait forcé Napoléon de rapprocher l'un de l'autre ses corps d'armée. Aucun signal d'attaque n'était encore donné; mais la guerre l'entourait ; elle semblait tenter son génie par des succès, et l'exciter par des revers.

A sa gauche, Wittgcnstein, craignant à la fois Oudinot et Macdonald, était resté entre les deux chemins qui, de Pololsk et de Dlinabourg, se réunissent à Sébez. Le duc de Reggio avait eu l'ordre de se tenir sur la défensive. Mais à Pololsk comme à Yitcpsk, rien, sur ce sol ennemi, n'avait décelé la position des Russes. Impatient de ne les sentir d'aucun côté , le maréchal s'était décidé à les chercher lui-même.

Le icv août, il a donc laissé le général Merle et sa division sur la Drissa, pour garder ses bagages, son grand parc et sa retraite ; il pousse Verdicr vers Sébez, et l'établit sur la grande route afin de masquer le mouvement qu'il projette. Pour lui,

tournant à gauche avec l'infanterie de Legrand, la cavalerie de Gastex et l'artillerie légère d'Aubry, il s'avance jusqu'à Iakoubowo, sur le chemin d'Ousvcïa.

Le hasard voulut que, dans ce même moment, Wittgenstein, venant d'Ousveïa, marchât aussi sur Iakoubowo : on se rencontra inopinément en avant de ce village. Il élait tard ; le choc fut vif, mais court : la nuit lit cesser le combat, et en ajourna la décision.

Le maréchal se trouvait engagé, avec une seule division, dans une gorge étroite, profonde, et environnée de bois et de collines dont toutes les pentes nous étaient contraires. Il hésitait pourtant à quitter cette position rétrécie , sur laquelle allaient se concentrer tous les feux ennemis, quand un jeune officier d'état-major russe, à peine sorti de l'enfance, vint, en donnant étourdiment dans nos postes , se faire prendre avec ses dépêches. Elles apprirent que Wittgenstein marchait avec tout son corps pour attaquer nos ponts sur la Dù'na et les détruire. Il fallut se retirer pour rallier, pour cencentrer ses forces sur une position moins désavantageuse, et, comme il arrive souvent dans ces marches rétrogrades, des traîneurs et quelques bagages tombèrent entre les mains des Russes.

Wittgenstein, échauffé par ce facile succès, l'a poussé sans mesure. D'ns l'emportement dr ce

qu'il croit une victoire, il fait passer la Drissa à Koulnief et à douze mille hommes pour aller à la poursuite d'Albert et de Legrand. Ceux-ci s'étaient arrêtés. Albert court appeler le maréchal. Ils se couvrent d'une colline, observent tous les mouvements du général ennemi, et, le voyant s'aventurer imprudemment dans un défilé entre eux et la rivière, ils s'élancent tout-à-coup sur lui, le renversent, le tuent, et lui font perdre avec la vie huit canons et deux mille hommes.

La mort de Koulnief fut, dit-on, héroïque ; un boulet lui brisa les deux jambes, et l'abattit sur ses propres canons : alors voyant les Français s'approcher, il arracha ses décorations, et, s'indignant contre lui-même de sa témérité, il se condamna à mourir sur le lieu même de sa faute, en ordonnant aux siens de l'abandonner. Toute l'armée russe le regretta; elle accusa de ce revers un de ces hommes dont la bizarrerie de Paul avait cru faire des généraux, à l'époque où cet empereur tout nouveau imagina d'entrer comme un vainqueur triomphant dans son paisible héritage.

La témérité passa avec la victoire du camp russe dans le camp français. Ce succès inattendu exalte Casa-Bianca et ses bataillons corses; ils oublient à quelle faute ils le doivent, ils négligent la recommandation de leur général, et sans

songer qu'ils imitent l'imprudence dont ils viennent de profiter, ils se précipitent sur les traces des Russes. Ils font ainsi deux lieues tête baissée, et n'ouvrent les yeux sur leur témérité que pour se voir seuls en présence de l'armée ennemie. Déjà Verdier, forcé de s'engager pour les soutenir, compromettait le reste de sa division, quand le duc de Reggio accourt, retire les siens de ce péril, les ramène derrière la Drissa, et le lendemain va reprendre sa première position sous les murs de Polotsk.

Il y trouva Saint-Cyr et les Bavarois , qui portèrent à trente cinq mille hommes son corps d'armée. Pour Wittgenstein , il alla reprendre tranquillement sa première position d'Ousweïa. Le résultat de ces quatre journées ne satisfit pas l'empereur.

Presque en même temps on apprit à Yitepsk que l'avant-garde du vice-roi avait eu des succès vers Suraij , mais qu'au centre, près du Dnieper, à Inkowo, Sébasliani, surpris par le nombre, avait été battu.

Napoléon écrivait alors au duc de Bassano d'annoncer chaque jour de nouvelles victoires aux Turcs. Vraies ou fausses, il n'importait, pourvu que ces communications suspendissent leur paix avec les Russes. Il s'occupait encore de ce soin, quand des députés de la Russie-Rouge

vinrent à Vitepsk, et apprirent à Duroc qu'ils avaient entendu le canon des Russes proclamer la paix de Bucharest. Cette paix, signée par Kutusof, venait d'être ratifiée.

A cette nouvelle, que Duroc transmit à Napoléon, celui-ci fut saisi d'un violent chagrin. Il ne s'étonne plus du silence d'Alexandre. D'abord, c'est la lenteur des négociations de Maret qu'il accuse ; puis l'aveugle ineptie des Turcs , à qui leurs paix étaient toujours plus funestes que leurs guerres : enfin la perfide politique de ses alliés qui tous, dans cet éloignement, et dans l'obscurité du sérail , avaient sans doute osé se réunir contre le dominateur de tous.

Cet événement lui rend une prompte victoire encore plus nécessaire. Tout espoir de paix est détruit. Il vient de lire les proclamations des Russes. Pour des peuples grossiers, elles devaient être grossières: en voici quelques passages : « L'en- « nemi, avec une perfidie sans pareille, annonce « la destruction de notre pays. Nos braves veu- « lent se jeter sur ses bataillons et les détruire : « mais nous ne voulons pas les sacrifier sur les « autels de ce Moloch. Il faut une levée générale « contre le tyran universel. Il vient, la trahison « dans le cœur et la loyauté sur les lèvres, nous « enchaîner avec ses légions d'esclaves. Chassons « celte race de sauterelles, Portons la crojx dans

« nos cœurs, le fer dans nos mains. Arrachons les « dents à cette tête de lion, et renversons le tyran « qui veut renverser la terre. »

L'empereur s'émut. Ces injures, ces succès, ces revers, tout l'excite. La marche en avant de Barclay sur trois colonnes, vers Rudnia, qu'avait decelée l'échec d'Inkowo, et la vigoureuse défensive de Wittgenstein , promettaient uiïe bataille. Il fallait opter entre elle et une défensive longue, pénible, sanglante, inaccoutumée, difficile à soutenir à cette distance de ses renforts, et encourageante pour ses ennemis.

Napoléon se décide : mais sa décision, sans être téméraire , est grande et hardie comme l'entreprise. S'il s'écarte d'Oudinot , c'est après l'avoir renforcé de Saint-Cyr, et lui avoir ordonné de se lier au duc de Tarente : s'il marche à l'ennemi, c'est en changeant devant lui, à sa portée, et à son insu, sa ligne d'opération de Yitepsk contre celle de Minsk ; sa manœuvre est si bien combinée , il a accoutumé ses lieutenans à tant de ponctualité, de précision et de secret, que, dans quatre jours, pendant que l'armée ennemie surprise, cherchera vainement un Français devant elle, lui se trouvera, avec une masse de cent quatre-vingtcinq mille hommes, sur le flanc gauche et sur les derrières de cet ennemi, qui, un moment, osa concevoir la pensée de le surprendre.

Cependant, l'étendue et la multiplicité des opérations , qui, de toutes parts, appellent sa présence , le retiennent encore à Yitepsk. Ce n'est que par ses lettres qu'il peut être présent partout. Sa tête seule travaille ; il se plaît à croire que ses ordres pressans et répétés suffiront pour vaincre même la nature.

L'armée vivait d'industrie et à la journée ; elle n'avait pas pour vingt-quatre heures de vivres : il lui ordonne d'en prendre pour quinze jours ; il dicte sans cesse. Le 10 août, on lui voit adresser huit lettres au prince d'Eckmiïlh, et presque autant à chacun de ses autres lieulenans. Dans les unes, il attire tout à lui , suivant son principe : « que la guerre n'est autre chose que l'art de réu- « nir plus de monde que l'ennemi sur un point « donné. » Tl écrit donc à Davout : « Faites venir « Latour-Maubourg. Si l'ennemi tient à Smo- « lensk, comme je suis fondé à le penser, ce sera « une affaire décisive, et nous ne saurions être « trop de monde. Orcha deviendra le point cen- « tral de l'armée. Tout porte à penser qu'il y aura « une grande bataille à Smolensk ; il me faut donc « des hôpitaux ; il en faut à Orcha, Dombrowna, « Mohilef, Kochanowo, Bobr, Borizof et Minsk. »

Alors surtout, il montre une vive inquiétude sur les approvisionnemens d'Orcha. C'est le 10 août, dans l'instant même où il dicte celte lettre,

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qu'il donne l'ordre de mouvement. Dans quatre jours, toute son armée doit être rassemblée sur la rive gauche du Borysthène, vers Liady. Ce fut le i3 qu'il partit de Vitepsk. Il y était resté quinze jours.

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