‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 23 sur 111 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Sa résolution fixée , il lui importait qu'elle ne mécontentât pas ses entours; il pensait qu en eux la persuasion aurait plus de zèle que l'obéissance. C'était d'ailleurs parleurs sentimens qu'il jugeait de ceux du reste de l'armée : enfin , comme tous les hommes, le chagrin tacite de ceux de son intérieur le gênait; il se sentait mal à Taise, entouré de regards désapprobateurs et d'avis contraires au sien. Et puis, faire approuver un tel projet, c'était, en quelque sorte, en faire partager la responsabilité, qui peut-être lui pesait.

Mais ceux de son intérieur y apportèrent leur opposition, chacun suivant son caractère : Berthier par une contenance triste, des plaintes, et même des larmes ; Lobau et Caulaincourt par une franchise qui, chez le premier, avait une haute et froide rudesse, excusable dans un si brave guerrier; et qui, dans le second, était persévérante jusqu'à l'opiniâtreté, et impétueuse jusqu'à la violence. L'empereur repoussa leurs observations

avec humeur; il s'écriait, en s'adressant surtout à son aide-de-camp, ainsi qu'à Berthier, « qu'il « avait fait ses généraux trop riches, qu'ils n'aspi- « raient plus qu'aux plaisirs de la chasse , qu'à « faire briller dans Paris leurs somptueux équi- « pages, et que sans doute ils étaient dégoûtés de « la guerre ! » L'honneur ainsi attaqué, il n'y avait plus de réponse ; on baissait la tête et Ton se résignait. Dans un mouvement d'impatience, il avait dit à l'un des généraux de sa garde : « Vous êtes « né au bivouac, et vous y mouriez. »

Pour Duroc, il désapprouva d'abord par un froid silence , puis par des réponses nettes , des rapports véridiques, et de courtes observations. L'empereur lui répondit « qu'il voyait bien que « les Russes ne cherchaient qu'à l'attirer ; mais « que pourtant il fallait encore aller jusqu'à Smo- « lensk ; qu'il s'y établirait, et qu'au printemps de « i8i3, si la Russie n'avait pas fait la paix, elle « était perdue ; que Smolensk était la clé des deux « routes de Pétersbourg et de Moscou ; qu'il fal~ « lait s'en saisir ; alors il pourrait marcher en « même temps sur ces deux capitales, pour tout « détruire dans l'une , et tout conserver dans « l'autre. »

Ici , le grand-maréchal lui fit observer qu'il ne trouverait pas plus la paix à Smolensk, et même à Moscou, qu'à Yilepsk; et que pour s'éloigner

autant de la France, les Prussiens étaient des intermédiaires peu sûrs. Mais l'empereur répliqua « que dans cette supposition, la guerre de Russie « ne lui présentant plus aucune chance avanta- « geuse, il y renoncerait ; qu'il tournerait ses arec mes contre la Prusse, et qu'il lui ferait payer les « frais de la guerre. »

Daru vint à son tour. Ce ministre est droit jusqu'à la raideur > et ferme jusqu'à l'impassibilité : la grande question de la marche sur Moscou s'engagea ; Berthier seul était présent; elle fut agitée pendant huit heures consécutives ; l'empereur demanda à son ministre sa pensée sur cette guerre : « qu'elle n'est point nationale, répliqua Daru; que « l'introduction de quelques denrées anglaises en « Russie, que même l'érection d'un royaume de « Pologne, ne sont pas des raisons suffisantes pour « une guerre si lointaine; que vos troupes, que ce nous-mêmes , nous n'en concevons ni le but ni « la nécessité, et que du moins tout conseille de te s'arrêter ici. »

L'empereur se récria : « Le croyait-on un in- « sensé ! Pensait-on qu'il faisait la guerre par goût! « Ne lui avait-on pas entendu dire que la guerre « d'Espagne et celle de Russie étaient deux chance cres qui rongeaient la France, et quelle ne pouce vait supporter à la fois î

ee II voulait la paix ; mais pour traiter, il fallait

« être deux, et il était seul. Voyait-on une seule « lettre d'Alexandre lui parvenir?

« Qu"attendrait-il donc à Yitepsk? Des fleuves «y marquaient, il est vrai, une position; mais « pendant l'hiver il n'y avait plus de fleuves en ce « pays. Ainsi c'était une ligne illusoire qu'ils in- « diquaient, une démarcation plutôt qu'une sé- « paration. Il faudrait donc en élever une factice, « construire des villes, des forteresses à l'épreuve « de tous les élémens et de tous les fléaux ; tout « créer, le ciel et la terre ; car tout manquait, jusce qu'aux vivres, à moins d'épuiser la Lilhuanie et « de la tourner contre lui, ou de se ruiner; car si « dans Moscou on pourra tout prendre, ici il faute dra tout acheter. Ainsi, coutinua-t-il, nous ne « pouvons, ni vous me faire vivre à Yitepsk, ni « moi vous y défendre, ni l'un ni l'autre nous ne « saurions faire ici notre métier.

« Que s'il retournait à Yilna, on l'y nourrirait « plus facilement, mais qu'il ne s'y défendrait pas «mieux; qu'il faudrait donc reculer jusqu'à la « Yistuîe et perdre la Lilhuanie. Tandis qu'à « Smolensk il trouverait, ou une bataille décisive, « ou du moins une place et une position sur le « Dnieper.

« Qu'il voyait bien qu'on pensait à Charles XII ; « mais que si l'expédition de Moscou manquait « d'un exemple heureux, c'est qu'elle avait man-

« que d'un homme pour l'entreprendre ; qu'à la « guerre, la fortune est de moitié dans tout ; que « si l'on attendait toujours une réunion complète « de circonstances favorables, on n'entreprendrait « jamais rien ; que pour finir il fallait commente cer ; qu'il n'y a pas d'entreprise où tout con~ « coure, et que dans tous les projets des hommes « le hasard a sa place ; qu'enfin la règle ne fait pas « le succès, mais le succès la règle, et que s'il « réussissait par de nouvelles marches , on ferait « d'après un nouveau succès de nouveaux prince cipes.

v « Il n'y a pas encore de sang versé, ajouta-t-il, « et la Puissie est trop grande pour céder sans « combattre. Alexandre ne peut traiter qu'après « une grande bataille. S'il le faut, j'irai chercher « jusqu'à la ville sainte cette bataille, et je la ga- « gnerai. La paix m'attend aux portes de Moscou. « Mais, l'honneur sauvé, si Alexandre s'obstine « encore, eh bien, je traiterai avec les boïards ; sik non avec la population de cette capitale : elle « est considérable, ensemble et conséquemment « éclairée ; elle entendra ses intérêts , elle cora- « prendra la liberté. » Et il termina en disant « que d'ailleurs Moscou haïssait Pétersbourg; qu'il « profiterait de cette rivalité ; que les résultats « d'une telle jalousie étaient incalculables. » Ainsi , l'empereur , que la conversation avait

échauffé, découvrait son espoir. Daru lui répondit « que la guerre était un jeu qu'il jouait bien , « où il gagnait toujours, et qu'on pouvait en con- « dure qu'il la faisait avec plaisir ; mais qu'ici, « c'étaient moins les hommes que la nature quil « fallait vaincre ; que déjà, soit désertion, mala- « die ou famine , l'armée était diminuée d'un « tiers.

« Si les vivres manquaient à Yitepsk, que se- « rait-ce plus loin! Les officiers quil envoie pour « en requérir, ne reparaissent plus, ou reviennent « les mains vides. Le peu de farine ou de bes- « tiaux qu'on parvient à réunir est aussitôt dé- « voré par la garde : on entend les autres corps « dire qu'elle exige et absorbe tout ; que c'est « comme une classe privilégiée. Ambulances , « fourgons, troupeaux de bœufs, rien n'a pu suite vre. Les hôpitaux ne suffisent plus aux malades : « on y manque de vivres, de places, de médica- « mens.

« Tout conseille donc de s'arrêter, et d'autant «plus, qu'à dater de Yitepsk, il ne faut plus « compter sur les bonnes dispositions des habi- « tans. D'après ses ordres secrets, ils ont été son- «dés, mais inutilement. Comment les soûle- « ver pour une liberté dont ils ne comprennent « pas même le nom ? par où avoir prise sur ces « peuples presque sauvages, sans propriétés, sans

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22fl HISTOIRE DE NAPOLEON

«besoins? Qu'avait -on à leur arracher? Avec « quoi les séduire ? Leur seul bien était la vie, « qu'ils emportaient dans des espaces presque ini< finis. »

Berthier ajouta « que si nous marchions plus « avant, les Russes auraient pour eux nos flancs « trop alongés, la famine et surtout leur puissant « hiver ; tandis qu'en s'arrêtant, l'empereur met- « trait l'hiver de son côté, et se rendrait maîfre « de la guerre; qu'il la fixerait à sa portée, au lieu « de la suivre trompeuse, vagabonde, indéter-? « minée. »

Berthier et Daru répliquaient ainsi. L'empe-? reur les écoutait doucement; plus souvent il les interrompait par des raisonnemens subtils : posant la question suivant ses désirs, ou la déplaçant, quand elle devenait trop pressante. Mais quelque fâcheuses que fussent les vérités qu'il eut à entendre , il les écouta patiemment et y répondit de même. Dans toute cette discussion, ses paroles, ses manières, tous ses mouvemens furent remarquables par une facilité, une simplicité, une bonhomie , qu'au reste il avait presque toujours dans son intérieur; ce qui explique pourquoi, malgré tant de malheurs, il est encore aimé par ceux qui ont vécu dans son intimité.

L'empereur, peu satisfait, lit venir successivement plusieurs généraux de son armée ; mais ses

questions leur indiquèrent leurs réponses ; et quelques-uns Je ces chefs, nés soldais, et accoutumés à obéir à sa voix, lui furent soumis dans ces entretiens comme aux champs de bataille.

D'autres attendirent, pour dire leur avis, l'événement : taisant leur crainte d'un malheur devant un homme toujours heureux, et leur opinion , que le succès leur reprocherait peut-être un jour.

La plupart approuvèrent, sachant bien d'ailleurs , que quand même ils s'exposeraient à déplaire, en conseillant de s'arrêter, on n'en marcherait pas moins. Puisqu'il fallait courir de nouveaux dangers, ils aimèrent mieux paraître les affronter volontairement. Ils trouvaient moins d'inconvéniens à avoir tort avec lui , que raison contre lui.

Mais il y en eut un qui , non content de l'approuver, l'excita. Par une coupable ambition, il accrut sa confiance, en grossissant à ses yeux la force de sa division. Car après tant de fatigues, sans dangers, c'était un grand mérite aux chefs d'avoir su conserver autour de leurs aigles un plus grand nombre d'hommes. On satisfaisait ainsi l'empereur par son côté le plus faible, et le temps des récompenses arrivait. Celui-là, pour mieux plaire, répondait hardiment de l'ardeur de ses soldats, dont les visages amaigris s'accordaient

mal avec les flatteries de leur chef. L'empereur croyait à cette ardeur parce qu'elle lui plaisait, et parce qu'il ne voyait le soldat qu'à des revues ; dans ces occasions où sa présence, la pompe militaire, cet entraînement mutuel des grandes réunions exaltaient les esprits ; où tout enfin, jusqu'à l'ordre secret des chefs, commandait l'enthousiasme.

Encore n'était-ce que de sa garde qu'il s'occupait ainsiDans l'armée, les soldats se plaignaient de son absence, « Ils ne le voyaient plus qu'aux « jours des combats , quand il fallait mourir, ja- « mais pour les faire vivre. Tous étaient là « pour lui, et lui ne semblait plus y être pour « eux. »

Ils souffraient et se plaignaient ainsi ; mais sans assez sentir que c'était là un des malheurs attachés à cette campagne. La dispersion des corps d'armée étant indispensable, pour qu'ils pussent trouver des subsistances dans ces déserts , cette nécessité tenait Napoléon loin des siens. A peine sa garde pouvait-elle vivre et s'abriter autour de lui : le reste était hors de sa portée. Plusieurs imprudences venaient, il est vrai, d'être commises; on ignore par quel ordre, au quartier impérial, on avait osé retenir à leur passage, et pour la garde, plusieurs convois <!e vivres qui appartenaient à d'autres corps. Cette violence, jointe à la jalousie

qu'inspirent toujours les corps d'élite, mécontenta l'armée.

L'empereur ignore ces plaintes , mais un chagrin cruel le dévore ; il sait que , dans Vitepsk seulement, trois mille soldats sont atteints d'une dysscnterie , qui étend ses ravages sur toute son armée. Le seigle qu'ils mangent en bouillie, en est la principale cause. Leurs estomacs , accoutumés au pain, rejettent celte nourriture froide et indigeste , et l'empereur presse ses médecins dy chercher un remède. Un jour on le voit moins soucieux : « Davout a , dit-il , trouvé ce que les « hommes de l'art n'ont pu découvrir; il vient « d'en recevoir la nouvelle : il ne s'agit que de « griller le seigle avant de le préparer ; » et les yeux de Napoléon brillent d'espoir, en questionnant son médecin, qui s'en réfère à l'expérience. L'empereur appelle aussitôt deux grenadiers de sa garde ; il les place à sa table, près de lui, il leur fait commencer l'épreuve de cette nourriture ainsi préparée. Elle leur réussit mal , quoiqu'il y eût ajouté de son propre vin, qu'il leur versa luimême.

Toutefois, au milieu de tant de privations, le respect pour le vainqueur de l'Europe, et la nécessité, soutenaient; on se sentait engagé trop avant; il fallait une victoire pour se dégager promptemcnt; lui seul pouvait la donner; puis

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le malheur avait épuré l'armée : ce qui en restait n'en pouvait être que l'élite , d'esprit comme de corps. Pour être arrivé jusque là, il fallait avoir résisté à tant d'épreuves! l'ennui et le mal-être de leurs misérables cantonnemens agitaient de tels hommes. Rester, leur paraissait insupportable; reculer, impossible; il fallait donc avancer. Les grands noms de Smolcnsk et de Moscou n'effrayaient pas. Dans des temps et pour des hommes ordinaires, ce sol inconnu, ces peuples nouveaux, cet éloignemcnt qui agrandit tout, aurait repoussé. C'était ce qui les attirait ; ils ne se plaisaient que dans des situations hasardeuses, que plus de dangers rendent plus piquantes, et auxquelles des périls nouveaux donnent un air de singularité : émotions pleines d'attraits pour des esprits actifs qui avaient goûté de tout , et auxquels il fallait des choses nouvelles.

Alors l'ambition était sans entraves ; tout inspirait la passion de la renommée ; on avait été lancé dans une carrière sans terme. Eh ! comment mesurer l'ascendant qu'avait dû prendre , et l'élan qu'avait donné un puissant empereur, capable de dire à ses soldats d'Austerlitz, après cette victoire : « Donnez mon nom à vos enfans, « je vous le permets; et si parmi eux il s'en trouve « un digne de nous, je lui lègue tous mes biens, « et je le nomme mon successeur ! »

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