‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 26 sur 111 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le i5 août, à trois heures, on découvrit Krasnoé, ville de bois , qu'un régiment russe voulut défendre : mais il n'arrêta le maréchal Ney que le temps nécessaire pour arriver sur lui et le renverser. La ville prise , on vit au-delà six mille hommes d'infanterie russe en deux colonnes , dont plusieurs escadrons couvraient la retraite : c'était le corps de Newerowskoï.

Le sol était inégal , mais nu ; il convenait à la cavalerie , Murât s'en empara : mais les ponts de Krasnoé étaient rompus, la cavalerie française fut forcée de s'écartera gauche, et de défiler longuement, dans de mauvais gués, pour joindre F ennemi. Quand on fut en présence , la difficulté du passage qu'on venait de laisser derrière soi, et la bonne contenance des Russes firent hésiter, on perdit du temps à s'attendre et à se déployer; enfin, un premier effort dissipa la cavalerie ennemie.

Newerowskoï se voyant découvert, réunit ses co-

Ion nés ; il en forma un carre plein et si épais, que la cavalerie de Murât y pénétra plusieurs fois sans pouvoir le traverser ni le dissoudre.

Il est même vrai que nos premières charges échouèrent à vingt pas du front des Russes ; chaque fois que ceux-ci se sentaient trop pressés, ils se retournaient , nous attendaient de pied ferme, et nous repoussaient à coups de fusil ; puis aussitôt, profitant de notre désordre , ils continuaient leur retraite.

On voyait leurs Cosaks frapper à grands coups de bois de lance ceux de leurs fantassins qui alongeaient la marche ou qui s'éloignaient de leurs rangs ; car nos escadrons les harcelaient sans cesse, épiaient tous leurs mouvements, se jetaient dans les moindres intervalles, et enlevaient aussitôt tout ce qui se séparait de la masse ; ils y pénétrèrent même deux fois, mais peu, les chevaux restant comme engravés dans cette foule épaisse et opiniâtre.

Newerowskoï eut un moment très-critique ; sa colonne marchait à la gauche de la grande route, dans des seigles encore debout, quand tout-àcoup la longue enceinte d'un camp, formée par un rang de fortes palissades, l'arrêta ; ses soldats, pressés par nos mouvemens, n'eurent pas le temps d'y faire une trouée, et Murât lança contre eux les Wurtembergeois pour leur faire mettre bas

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les armes : mais pendant que la tête de la colonne russe franchissait l'obstacle, leurs derniers rangs se retournèrent et tinrent ferme. Ils tirèrent mal, il est vrai, la plupart en Pair et comme des gens troubles; mais de si près, que la fumée, les feux et le fracas de tant de coups, épouvantèrent les chevaux wurtembérgeois et les renversèrent pêlemêle.

Les Russes saisirent l'instant ; ils mirent entre eux et nous cette barrière qui aurait dû leur être fatale. Leur colonne en profita pour se reformer et gagner du terrain. Quelques canons français arrivèrent enfin ; seuls, ils purent faire brèche dans cette forteresse vivante.

Newerowskoï se hâtait pour atteindre un défilé où Grouchy avait ordre de le prévenir, mais, trompé par un faux rapport, Murât avait détourné la plus grande partie de la cavalerie de ce général dans la direction d'Ielnia ; il ne restait à Grouchy que six cents chevaux. Tl lança le 8e de chasseurs vers le défilé , où il se trouva trop faible contre une si forte colonne. Les charges vigoureuses et réitérées de ce régiment, du 6e de hussards et du 6e de lanciers , contre le flanc gauche de cette masse compacte, garantie par le double rang de grands bouleaux qui borde chaque côté de la route, furent insuffisantes, et Grouchy demanda du secours; mais ce fut en vain; soit

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que le général qui le suivait fût retenu par les difficultés du terrain , soit qu'il ne sentît pas assez l'importance de ce combat. Elle était grande, puisque entre Smolensk et Murât il n'y avait que ce corps russe, et que lui défait, Smolensk aurait pu être surprise sans défenseurs, enlevée sans combat, et l'armée ennemie coupée de sa capitale. Mais cette division réussît enfin à gagner un terrain boisé où ses flancs furent couverts.

Newerowskoï fit une retraite de lion. Toutefois il laissa sur le champ de bataille douze cents morts, mille prisonniers et huit pièces de canon. La cavalerie française eut l'honneur de cette journée. L'attaque y fut aussi acharnée que la défense opiniâtre ; elle eut plus de mérite, n'ayant à employer que le fer contre le fer et le feu; le courage éclairé du soldat français étant d'ailleurs d'une nature plus relevée que celui des soldats russes, esclaves dociles, qui exposent une vie moins heureuse , et des corps en qui les frimas ont émoussé la sensibilité.

Le hasard voulut que le jour de ce succès fût celui de la fête de l'empereur. L'armée ne pensa pas à la célébrer. Dans la disposition des hommes, dans celle des lieux, rien ne convenait à une fête , de vaines acclamations se seraient perdues au milieu de ces vastes solitudes, Dans notre po-

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sition, il n'y avait de jour de fête que celui d'une victoire complète.

Cependant Murât et Ney, en rendant compte de leur succès à l'empereur, en firent hommage à cet anniversaire. Us firent tirer une salve de cent coups de canon. L'empereur, mécontent, remarqua qu'en Russie il fallait ménager davantage la poudre française; mais on lui répondit qu'elle était russe et conquise de la veille. L'idée d'entendre l'anniversaire de sa fête célébré aux dépens de l'ennemi fit sourire Napoléon ; on trouva que ce genre assez rare de flatterie convenait à de tels hommes.

Le prince Eugène crut aussi devoir lui apporter ses vœux. L'empereur lui dit : « Tout se pré^ « pare pour une bataille ; je la gagnerai , et nous « verrons Moscou. » Le prince garda le silence ; mais en sortant il répondit aux questions du maréchal Mortier, « Moscou nous perdra! » Ainsi Ton commençait à désapprouver. Duroc, le plus réservé de tous, l'ami, le confident de l'empereur, disait hautement qu'il ne prévoyait pas d'époque à notre retour. Toutefois, ce n'était qu'entre soi qu'on s'épanchait ainsi ; car on sentait que la décision prise, tous devaient concourir à son exécution ; que plus la position devenait périlleuse, plus il y fallait de courage, et qu'une parole qui refroidirait le zèle serait une trahison ; voilà pourquoi

nous vîmes ceux dont le silence ou même les paroles combattaient l'empereur dans sa tente, paraître au-dehors confians et pleins d'espoir. Cette attitude leur était dictée par l'honneur ; la foule l'a imputée à la flatterie.

Newerowskoï, presque écrasé, courut se renfermer dans Smolensk. Il laissa derrière lui quelques Cosaks pour brûler les fourrages ries habitations furent respectées.

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