CHAPITRE III
Pendant que la grande- armée remontait ainsi le Dnieper par sa rive gauche, Barclay et Bagration, placés entre ce fleuve et le lac Kasplia, vers Inkowo, s'y croyaient encore en présence de l'armée française. Ils hésitaient : deux fois, entraînés par les conseils du quartier-maître-général Toll , ils avaient résolu d'enfoncer la ligne de nos cantonnemens, et deux fois, étonnés d'une détermination si hardie, ils s'étaient arrêtés au milieu de leur mouvement commencé. Enfin, trop timides pour ne prendre conseil que d'eux-mêmes, ils paraissaient attendre leur décision des événemens, et notre attaque pour y conformer leur défense.
On put aussi s'apercevoir, à l'incertitude de leurs mouvemens, de la mésintelligence de ces deux chefs. En effet, leur position , leur caractère, jusqu'à leur origine, tout se heurtait entre eux. D'un côté la valeur froide, le génie savant, méthodique et tenace de Barclay, dont l'esprit,
allemand comme la naissance, voulait tout calculer, jusqu'aux chances du hasard, s* obstinant à devoir tout à sa tactique et rien à la fortune ; de l'autre, l'instinct guerrier, audacieux et violent deBagration, vieux Russe de l'école de Suwarow, mécontent d'obéir à un général moins ancien que lui, terrible au combat, mais ne connaissant d'autre livre que la nature , d'autre instruction que ses souvenirs, d'autres conseils que ses inspirations.
Ce vieux Russe, sur les frontières de la vieille Russie, frémissait de honte à l'idée de reculer encore sans combattre. Dans l'armée, tous partageaient son ardeur ; elle était appuyée d'un côté par l'orgueil patriotique des nobles, par le succès d'Inkowo, par l'inaction de Napoléon à Vitepsk, et par les discours tranchans de ceux qui n'étaient pas responsables; de l'autre côté, c'était par un peuple de paysans, de marchands et de soldats, qui nous voyaient prêts à fouler leur terre sacrée avec cette horreur qu'inspirent des profanateurs : tous enfin demandaient une bataille.
Barclay seul s'y opposait. Son plan , faussement attribué à l'Angleterre, était arrêté dans son esprit depuis 1807 > ma^s ^ avait à combattre sa propre armée , comme la nôtre ; et quoiqu'il fût général en chef et ministre, il n'était ni assez Russe, ni assez victorieux , pour obte-
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nir la eonfiance des Russes. Il n'avait que celle d'Alexandre.
Bagration et ses officiers hésitaient à lui obéir. Il s'agissait de défendre le sol natal, de se dévouer pour le salut de tous ; c'était l'affaire de chacun, et tous se croyaient le droit d'examiner. Ainsi leur malheur se défiait de la prudence de leur gé-; néral, quand, à l'exception de quelques chefs,notre bonheur se livrait aveuglément à l'audace, jusque-là toujours heureuse, du nôtre; cardans le succès, le commandement est facile ; personne n'examine si c'est prudence ou fortune qui conduit. Telle est la position des chefs : heureux, tous leur obéissent aveuglément; malheureux, tous les jugent.
Toutefois, entraîné par l'impulsion générale; Barclay venait d'y céder un instant, de réunir ses forces vers Rudnia, et de tenter de surprendre l'armée française dispersée. Mais le faible coup que son avant-garde vient de frapper à Inkowo, l'a épouvanté. Il tremble, s'arrête, et, croyant à tout moment voir apparaître Napoléon en face de lui, sur sa droite, et partout, hors sur sa gauche, qu'il pense être couverte par le Dnieper, il perd plusieurs jours en marches et en contre-marches. Il hésitait ainsi, quand tout-à-coup les cris de détresse de Newerowskoï retentirent dans son camp. Il ne fut plus question d'attaquer ; on cou-
rut aux armes, et l'on se précipita vers Smolensk pour la défendre.
Déjà Murât et Ney attaquaient cette ville : le premier, avec sa cavalerie, et du côté où le Borysthène entre dans ses murs; le second à sa sortie, avec son infanterie, et sur un terrain boisé et coupé de profonds ravins. Ce maréchal appuyait sa gauche au fleuve, et Murât sa droite, que Poniatowski, arrivant directement de Mohilef, vint renforcer.
En cet endroit, deux collines escarpées resserrent le Borysthène; c'est sur elles que Smolensk est bâtie. Cette cité offre l'aspect de deux villes, que le fleuve sépare, et que deux ponts réunissent. Celle de la rive droite, la plus nouvelle, est toute marchande ; elle est ouverte, mais elle domine l'autre, dont elle n'est pourtant qu'une dépendance.
L'ancienne ville, celle qui occupe le plateau et les pentes de la rive gauche, est environnée d'une muraille haute de vingt-cinq pieds, épaisse de dixhuit, longue de trois mille toises, et défendue par vingt-neuf grosses tours, par une mauvaise citadelle en terre de cinq bastions, qui commande la route d'Orcha, et par un large fossé servant de chemin couvert. Quelques ouvrages extérieurs et des faubourgs dérobent les approches des portes de Mohilef et du Dnieper; elles sont défendues
par un ravin qui , iprès avoir environné une grande partie de la ville, devient plus profond et ^escarpe en s'approchant du Dnieper, du côté de la citadelle.
Les habitans trompés sortaient des temples, où ils venaient de louer Dieu des victoires de leurs troupes , quand ils les virent accourir sanglantes, vaincues, et fuyant devant l'armée française victorieuse. Leur malheur étant inattendu, leur consternation en fut d'autant plus grande.
Cependant la vue de Smolensk avait enflammé l'ardeur impatiente du maréchal Ney ; on ne sait sil se rappela mal à propos )es merveilles de la guerre de Prusse, quand les citadelles tombaient devant les sabres de nos cavaliers, ou s'il ne voulut d'abord que reconnaître cette première forteresse russe ; mais il s'en approcha trop : une balle le frappa au cou; irrité, il lança un bataillon contre la citadelle, au travers d'une grêle de balles et de boulets, qui lui firent perdre les deux tiers de ses soldats : les autres continuèrent; les murailles russes purent seules les arrêter; quelquesuns seulement en revinrent : on parla peu de l'effort héroïque qu'ils venaient de tenter parce qu'il était une faute de leur général , et qu'il fut inutile.
Piefroidi, le maréchal Ney se retira sur une hauteur sablonneuse et boisée, qui bordait le fleuve.
Il observait la ville et le pays, quand, de l'autre côté du Dnieper, il crut entrevoir au loin des masses de troupes en mouvement ; il courut appeler l'empereur, et le guida à travers les taillis et dans des fonds, pour le dérober aux feux de la place.
Napoléon, parvenu sur la hauteur, vit dans un nuage de poussière de longues et noires colonnes, d'où jaillissait le reflet d'une multitude d'armes ; tes masses s'avançaient si rapidement qu'elles semblaient courir. C'était Barclay, Bagration, près de cent vingt mille hommes , enfin toute l'armée russe.
A cette vue, Napoléon, transporté de joie, frappa des mains et s'écria : « Enfin je les tiens ! » Il n'en fallait plus douter! cette armée surprise accourait pour se jeter dans Smolensk, pour la traverser, pour se déployer sous ses murs et nous livrer enfin cette bataille tant désirée ; l'instant décisif du sort de la Russie était donc enfin venu.
Aussitôt il parcourt toute la ligne , et marque à chacun sa place. Davout, puis le comte de Lobau, se déploieront à la droite de Ney; la garde au centre en réserve, et plus loin l'armée d'Italie. La place de Junot et des Westphaliens fut indiquée; mais un faux mouvement les avait égarés. Murât et Poniatowski formèrent la droite de l'armée; déjà ces deux chefs menaçaient la ville ;
il les fit reculer jusqu'à la lisière d'un taillis et laisser vide devant eux une vaste plaine, qui s'étend depuis ce bois jusqu'au Dnieper. C'était un champ de bataille qu il offrait à l'ennemi. L'armée française , ainsi placée, était adossée à des défilés et à des précipices ; mais la retraite importait peu à Napoléon; il ne songeait qu'à la victoire.
Cependant Bagration et Barclay revenaient vers Smolensk à grands pas ; l'un pour la sauver par une bataille , l'autre pour protéger la fuite de ses habitans et l'évacuation de ses magasins : il était décidé à ne nous abandonner que ses cendres. Les deux généraux russes arrivèrent hors d'haleine sur les hauteurs de la rive droite ; ils ne respirèrent qu'en se voyant encore maîtres des ponts qui réunissent les deux villes.
Napoléon faisait alors harceler l'ennemi par une nuée de tirailleurs, afin de l'attirer sur la rive gauche et d'engager une bataille pour le jour suivant. On assure que Bagration s'y serait laissé entraîner, mais que Barclay ne l'exposa pas à cette tentation. Il l'envoya vers Elnia et se chargea de la défense de la ville.
Selon Barclay, la plus grande partie de notre armée marchait sur Elnia pour aller se placer entre Moscou et l'armée russe. Il se trompait par cette disposition commune à la guerre de prêter
à son ennemi des desseins contraires à ceux qu'il montre. Car la de'fensivc étant inquiète de sa nature grandit souvent l'offensive, et la crainte échauffant l'imagination fait supposer à l'ennemi mille projets qu'il n'a pas. Il se peut aussi que Barclay , ayant en tête un ennemi colossal , dût s'attendre à des mouvemens gigantesques.
Depuis , les Russes eux-mêmes ont reproché à Napoléon de ne s'être point décidé à cette manœuvre ; mais ont-ils assez songé qu'aller ainsi se placer par-delà un fleuve, une ville forte et une armée ennemie, c'eût été, pour couper aux Russes le chemin de leur capitale , se faire couper à soi-même toute communication avec ses renforts, ses autres armées et l'Europe? Ceux-là ne savent guère apprécier les difficultés d'un tel mouvement, s'ils s'étonnent qu'on ne l'ait pas improvisé en deux jours, au travers d'un fleuve et d'un pays inconnus, avec de telles masses, et au milieu d'une autre combinaison dont l'exécution n'était pas achevée.
Quoi qu'il en puisse être, dans la soirée même du 16, Ragration commença son mouvement vers Elnia. Napoléon venait de faire planter sa tente au milieu de sa première ligne, presque à portée du canon de Smolensk, et sur les bords du ravin qui cerne la ville. Il appelle Murât et Davout : le premier vient de remarquer chez les
Russes des mouvemens qui annoncent une retraite. Chaque jour, depuis le Niémen, il a l'habitude de les voir ainsi s'échapper ; il ne croit donc pas à une bataille pour le lendemain. Davout fut d'un avis contraire ; quant à l'empereur, il n'hésita pas à croire ce qu'il désirait.