‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 28 sur 111 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le 17, dès le point du jour, l'espérance devoir l'armée russe rangée devant lui réveilla Napoléon, mais le champ qu'il lui avait préparé était reslé désert ; néanmoins il persévéra dans son illusion. Davout la partageait; ce fut de ce côté qu'il se rendit. Dalton , l'un des généraux de ce maréchal, a vu des bataillons ennemis sortir de la ville, et se ranger en bataille. L'empereur saisit cet espoir, que Ney, d'accord avec Murât, combat en vain.

Mais pendant qu'il espère encore et attend, Belliard, fatigué de ces incertitudes, se fait suivre par quelques cavaliers ; il pousse une bande de Cosaks dans le Dnieper, au-dessus de la ville, et voit, sur la rive opposée, la route de Smolensk à Moscou couverte d'artillerie et de troupes en marche. Il n'y a plus à en douter, les Russes sont en pleine retraite. L'empereur est averti qu'il faut renoncer à l'espoir d'une bataille, mais que d'une

rive à l'autre ses canons pourront inquiéter la marche rétrograde de l'ennemi.

Belliard proposa même de faire franchir le fleuve à une partie de l'armée, afin de couper la retraite à l'arrière- garde russe, chargée de défendre Smolensk; mais les cavaliers envoyés pour découvrir un gué, firent deux lieues sans en trouver, et noyèrent plusieurs chevaux. Il existait cependant un passage large et commode à une lieue au-dessus de la ville. Dans son agitation, Napoléon poussa lui-même son cheval de ce côté. Il fit plusieurs werstes dans cette direction, se fatigua et revint.

Dès-lors, il parut ne plus considérer Smolensk que comme un passage , qu'il fallait enlever de vive force et sur-îe-champ. Mais Murât, prudent quand la présence de l'ennemi ne réchauffait pas, et qui, avec sa cavalerie, n'avait rien à faire à un assaut, combattit cette résolution.

Un si violent effort lui paraissait inutile , puisque les Russes se retiraient d'eux-mêmes ; quant au projet de les atteindre, on l'entendit s'écrier : « que puisqu'ils ne voulaient point de bataille, « c'était assez loin les poursuivre, et qu'il était « temps de s'arrêter. »

L'empereur répliqua. On n'a point recueilli le reste de leur entretien. Cependant, comme ensuite on entendit le roi dire « qu'il s'était jeté aux gc-

« noux de son frère, qu'il l'avait conjuré de s'ar- « rêter, mais que Napoléon ne voyait que Mos- « cou ; qu'honneur, gloire, repos, tout pour lui « était là ; que cette Moscou nous perdrait ! » on vit bien quel avait été le sujet de leur dissentiment.

Un fait certain, c'est qu'en quittant son beau-» frère, les traits de Murât portaient l'empreinte d'un profond chagrin; ses mouvemens étaient brusques, une violence sombre et concentrée l'agitait; le nom de Moscou sortit plusieurs fois de sa bouche.

On avait placé non loin de là, sur la rive gauche du Dnieper, à l'endroit où Belliard avait aperçu la retraite de l'ennemi, une batterie formidable. Les Russes nous en avaient opposé deux plus terribles encore. À chaque instant nos canons étaient écrasés, nos caissons sautaient. Ce fut au milieu de ce volcan que le roi poussa son cheval ; là, il s'arrête, met pied à terre et reste immobile. Belliard l'avertit qu'il se fera tuer inutilement et sans gloire; le roi, pour toute réponse, pousse plus avant. On n'en doute plus autour de lui, il désespère du sort de cette guerre ; il prévoit un désastreux avenir, et il cherche la mort pour y échapper. Toutefois, Belliard insiste, et lui fait remarquer que sa témérité causera la perte de ceux qui l'entourent. « Eh bien, répond Murât, « retirez-vous donc tous, et laissez-moi seul ici. »

Mais tous s'y refusèrent. Alors le roi se retournant avec emportement, s'arracha de ce lieu de carnage comme quelqu'un à qui Ton fait violence.

L'assaut général venait d'être ordonné. Ney avait à attaquer la citadelle ; Davout etLobau, les faubourgs qui couvrent les murs de la ville. Poniatowski, déjà sur les bords du Dnieper, avec soixante pièces de canon, dut redescendre ce fleuve jusque dans le faubourg qui le borde, détruire les ponts de l'ennemi , et ôter à la garnison sa retraite. Napoléon voulut qu'en même temps l'artillerie de la garde abattît la grande muraille avec ses pièces de douze , impuissantes contre une masse si épaisse. Elle désobéit, prolongea ses feux dans le chemin couvert et le nettoya.

Tout réussit à la fois, hors l'attaque de Ney, la seule qui aurait dû être décisive, mais qu'on négligea. L'ennemi fut rejeté brusquement dans ses murs. Tout ce qui n'eut pas le temps de s'y précipiter périt ; mais en montant à cet assaut, nos colonnes d'attaque laissèrent une longue et large traînée de sang, de blessés et de morts.

On remarqua un bataillon qui, s' étant présenté de flanc aux batteries russes, perdit un rang entier de l'un de ses pelotons par un seul boulet ; vingtdeux hommes tombèrent par le même coup.

Cependant l'armée , sur un amphithéâtre de

hauteurs, contemplait, avec une silencieuse anxiété, ses braves compagnons d'armes; mais quand elle les vit s'élancer tout au travers d'une grêle de balles et de mitraille, et persévérer avec une ardeur, une fermeté, un ordre admirable, alors, saisie d'enthousiasme, on l'entendit battre des mains. Le bruit de ce glorieux applaudissement arriva jusqu'à nos colonnes d'attaque. Il récompensa le dévouement de ces guerriers, et quoique, dans une seule brigade, celle de Dalton, et dans l'artillerie de Reindre, cinq chefs de bataillon , quinze cents hommes et le général lui-même fussent tombés , ceux qui survécurent disent encore que cet hommage de l'enthousiasme qu'ils excitèrent, est pour eux une compensation suffisante à tous les maux qu'ils ont endurés.

Parvenu jusqu'aux murs de la place, on se mit à couvert de ses feux en se servant des ouvrages et des bâtimens extérieurs qu'on venait d'enlever. La fusillade continuait ; son pétillement, redoublé par l'écho des murailles, paraissait de plus en plus vif. L'empereur en fut fatigué ; il voulut retirer ses troupes. Ainsi la faute que Ney avait fait commettre la veille à un bataillon venait d'être répétée par l'armée entière : l'une avait coûté trois à quatre cents hommes, la seconde cinq à six mille; mais Davout persuada à l'empereur de persévérer dans son attaque.

La nuit vint, Napoléon se retira dans sa tente, qu'on avait fait placer plus prudemment que la veille, et le comte de Lobau, maître du fosse', mais qui n'y pouvait plus tenir, fit jeter des obus dans la ville pour en déloger l'ennemi. Ce fut alors que l'on vit s'élever de plusieurs points d'épaisses et noires colonnes de fumée , qu'éclairèrent ensuite,'par intervalles, des lueurs incertaines, puis des étincelles ; enfin de longues gerbes de feu jaillirent de toutes parts. C'était comme un grand nombre d'embrasemens. Bientôt ils se réunirent et ne formèrent plus qu'une vaste flamme qui s'élevait en tourbillonnant, couvrait Smolensk, et la dévorait tout entière avec un sinistre bruissement.

Un si grand désastre , qu'il crut son ouvrage, effraya le comte de Lobau. L'empereur, assis devant sa tente , contemplait silencieusement cet horrible spectacle. On ne pouvait encore en déterminer ni la cause, ni le résultat, et l'on passa la nuit sous les armes.

Vers trois heures du matin, un sous-officier de Davout se hasarda jusqu'au pied de la muraille, et l'escalada sans bruit. Enhardi par le silence qui régnait autour de lui, il pénétra dans la ville; tout-à-coup plusieurs voix et l'accent slavon se font entendre, et le Français, surpris et environné, crut n'avoir plus qu'à se faire tuer ou à se rendre. Mais alors les premiers rayons du jour lui mon-

trèrent, dans ceux qu'il croyait des ennemis, les Polonais de Poniatowski. Les premiers ils avaient pénétré dans la ville que Barclay venait d'abandonner.

Smolensk reconnue et ses portes déblayées, l'armée entra dans ses murs ; elle traversa ces décombres fumants et ensanglantes, avec son ordre, sa musique guerrière et sa pompe accoutumés , triomphante sur ces ruines désertes, et n'ayant qu'elle-même pour témoin de sa gloire. Spectacle sans spectateurs, victoire presque sans fruit, gloire sanglante, dont la fumée qui nous environnait, et qui semblait être notre seule conquête, n'était qu' un trop fidèle emblème.

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