CHAPITRE III
Le 28 août l'armée traversa les vastes plaines du gouvernement de Viazma : elle marchait en toute hâte, toute à la fois, à travers champs, et plusieurs régimens de front, chacun formant une colonne courte et serrée. La grande route était abandonnée à l'artillerie, à ses voitures, aux ambulances. L'empereur à cheval fut vu partout; les lettres de Murât et l'approche de Viazma l'abusaient encore de l'espoir d'une bataille : on l'entendait calculer en marchant les milliers de coups de canon dont il pourrait écraser l'armée ennemie.
Napoléon avait assigné aux bagages leur place; il fit publier l'ordre de brûler toutes les voitures qu'on verrait au milieu des troupes, même les chariots qui portaient des vivres; car ils auraient pu troubler les mouvemens des colonnes, et, en cas d'attaque, compromettre leur sûreté. La voiture du général Narbonne, son aide-de-camp, s'étant trouvée sur son passage, il y fit mettre le feu
lui-même devant ce général, et sur-le-champ, sans permettre qu'on la vidât ; ordre qui n'était que sévère, mais qui parut dur, parce qu'il en fit commencer lui-même l'exécution, qu'au reste on n'acheva pas.
Les bagages de tous les corps furent donc réunis en arrière de l'armée ; c'était, depuis Dorogoboujc, une longue traînée de chevaux de bât et de kibiks attelés de cordes : ces voitures étaient chargées de butin, de vivres, d'effets militaires, des hommes préposés à leur garde, enfin de soldats malades et des armes des uns et des autres qui s'y rouillaient. On voyait dans cette colonne beaucoup de ces grands cuirassiers démontés , portés sur des chevaux de la taille de nos ânes, car ils ne pouvaient suivre à pied, faute d'habitude et de chaussure. Dans cette foule confuse et désordonnée, comme sur la plupart des maraudeurs de nos flancs , les Cosaks eussent pu faire d'heureux coups de main. Par là, ils auraient inquiété l'armée et retardé sa marche ; mais Barclay semblait craindre de nous décourager : il ne luttait que contre notre avant-garde, et autant qu'il le fallait pour nous ralentir sans nous rebuter.
Cette détermination de Barclay, l'affaiblissement de l'armée, les querelles de ses chefs, l'approche du moment décisif, inquiétaient Napo»