HISTOIRE DF N M'OI EO
léon. A Dresde, à Vitepsk, à Smolensk même, il avait vainement espéré une communication d'Alexandre. A Ribky, vers le 28 août, il paraît la demander : une lettre de Berthier à Barclay, peu remarquable du reste, se terminait ainsi : « L'em- « pereur me charge de vous prier de faire ses « complimens à l'empereur Alexandre : dites-lui « que les vicissitudes de la guerre, et aucune cir- « constance, ne peuvent altérer l'amitié qu'il lui « porte. »
Dans cette journée du 28 août, l'avant-garde repoussa les Russes jusque dans Viazma; l'armée altérée par la marche, la chaleur et la poussière, manqua d'eau; on se disputa quelques bourbiers; on se battit près des sources, bientôt troublées et taries : l'empereur lui-même dut se contenter d'une bourbe liquide.
Pendant la nuit, l'ennemi détruisit les ponts de la Viazma, pilla cette ville et y mit le feu; Murât et Davout s'avancèrent précipitamment pour l'éteindre. L'ennemi défendit son jncendie, mais la Viazma était guéable près des débris de ses ponts ; on vit alors une partie de l'avant-garde combattre les incendiaires, et l'autre l'incendie, dont elle se rendit maîtresse.
Dans cette occasion, des hommes d'élite furent envoyés à l'avant-garde; ils eurent l'ordre de serrer les ennemis de près dans Viazma, et de voir
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qui deux ou de nos soldats étaient les incendiaires. Leur rapport dut achever de dissiper les doutes de l'empereur sur la funeste résolution des Russes.
On trouva dans cette ville quelques ressources, que le pillage eut bientôt gaspillées. Napoléon en la traversant vit ce désordre ; il s'irrita violemment , poussa son cheval au milieu des groupes de soldats, frappa les uns, culbuta les autres, lit saisir un vivandier, et ordonna qu'il fût à l'instant jugé et fusillé. Mais on savait la portée de ce mot dans sa bouche, et que plus ses accès de colère étaient violens, plus ils étaient promptement suivis d'indulgence. On se contenta donc de placer un instant après ce malheureux à genoux sur son passage : on mit à côté de lui une femme et quelques enfants, qu'on fit passer pour les siens. L'empereur, déjà indifférent, demanda ce qu'ils voulaient, et le fit mettre en liberté.
Il était encore à cheval quand il vit revenir vers lui Belliard, depuis quinze ans le compagnon de guerre, et alors le chef d'état-major de Murât. Etonné, il crut à un malheur. D'abord Belliard le rassure, puis il ajoute : « qu'au-delà de la Viazma, « derrière un ravin, sur une position avantageuse, « l'ennemi s'est montré en force et prêt à coma battre ; qu'aussitôt de part et d'autre la cavalerie < s'est engagée, et que l'infanterie devenant né-
« cessaire, le roi lui-même s'est mis à la tête d'une « division de Davout, et l'a ébranlée pour la por- « ter sur l'ennemi, mais que le maréchal est ac- « couru, criant aux siens d'arrêter, blâmant hau- « tement cette manœuvre, la reprochant durement « au roi, et défendant à ses généraux de lui obéir; « qu'alors Murât en a appelé à son grade, au mo- « ment qui pressait, mais vainement; Qu'enfin il « envoie déclarer à l'empereur son dégoût pour « un commandement si contesté, et qu'il faut op- « ter entre lui et Davout. »
A cette nouvelle, Napoléon s'emporte : il s'écrie u que Davout oublie toute subordination ; qu'il a méconnaît donc son beau-frère, celui qu'il a « nommé son lieutenant; » et il fait partir Berthier avec Tordre de mettre désormais sous le commandement du roi la division Compans, celle-là même qui avait été le sujet du différent. Davout ne se défendit pas sur la forme de son action, mais il en soutint le fond, soit prévention contre la témérité habituelle du roi, soit humeur, ou qu'en effet il eût mieux jugé du terrain et de la manœuvre qui y convenait : ce qui est fort possible.
Cependant le combat venait de finir, et Murât, que l'ennemi ne distrayait plus, était déjà tout entier au souvenir de sa querelle. Renfermé avec Belliard, et comme caché dans sa tente, à mesure
que les expressions du maréchal se retraçaient à sa mémoire, son sang s'embrasait de plus en plus de honte et de colère. « On l'avait méconnu, ou- « tragé publiquement, et Davout vivait encore! et «il le reverrait! Que lui faisaient la colère de « l'empereur et sa décision! c'était à lui-même à' «venger son injure! Qu'importe son rang! c'est « son épée seule qui l'a fait roi, c'est à elle seule « qu'il en appelle !» et déjà il saisissait ses armes pour aller attaquer Davout, quand Belliard l'arrêta, en lui opposant les circonstances, l'exemple à donner à l'armée, l'ennemi à poursuivre, et qu'il ne fallait pas attrister les siens et charmer l'ennemi par un fâcheux éclat.
Ce général dit qu'alors il vit ce roi maudire sa couronne , et chercher à dévorer son affront : mais que des larmes de dépit roulaient dans ses yeux et tombaient sur ses vêtemens. Pendant qu'il se tourmentait ainsi, Davout, s'opiniâtrant dans son opinion, disait que l'empereur était trompé, et demeurait tranquille dans son quartier-général.
Napoléon rentra dans Viazma, où il fallait qu'il séjournât, pour reconnaître sa nouvelle conquête et le parti qu'il en pourrait tirer. Les nouvelles qu'il apprit de l'intérieur de la Russie, lui montrèrent le gouvernement ennemi s'appropriant nos succès, et s'efforçani de faire croire que la perle de
tant de provinces était l'effet d'un plan général de retraite adopté d'avance. Des papiers saisis dans Viazma disaient qu'à Pétersbourg on chantait des Te Deum pour de prétendues victoires de Yitepsk ou de Smolensk. Etonné, il s'écria : *< Eh quoi! des Te Deum! ils osent donc mentir « à Dieu comme aux hommes ! »
Au reste, la plupart des lettres russes interceptées, exprimaient le même étonnement. « Quand « nos villes brûlent, disaient-elles, nous n'enten- « dons ici que le son des cloches, que des chants « de reconnaissance et des rapports triomphans. « Il semble qu'on veuille nous faire remercier « Dieu des victoires des Français. Ainsi l'on ment « dans l'air, on ment par terre, on ment en paro- « les et par écrit, on ment au ciel et à la terre, on « ment partout. Nos grands hommes traitent la « Russie comme un enfant, mais il y a de la crête dulité à nous croire si crédules. »
Réflexions justes, si des moyens aussi grossiers eussent été employés pour tromper ceux qui savaient écrire de pareilles lettres. Toutefois, quoique ces mensonges politiques soient généralement mis en usage, on trouva que, portés à un tel excès, ils faisaient la satire, ou des gouvernails, ou des gouvernés, et peut-être des uns et des autres.
Pendant ce temps, l' avant-garde poussait les
Russes jusqu'à Gjalz, en échangeant avec eux quelques boulets ; échange qui se faisait presque toujours au désavantage des Français, les Russes ayant soin de n'employer que des pièces longues, et d'une plus grande portée que les nôtres. On fit une autre remarque, c'est que depuis Smolenslt ces Russes avaient négligé de brûler les villages et les châteaux. Comme ils sont d'un caractère qui vise à l'effet, ce mal obscur leur parut peutêtre inutile. Les incendies plus éclatans de leurs villes leur suffirent.
Ce défaut, si cette négligence en fut la suite, tourna, comme il arrive souvent de tous les défauts, au profit de leurs ennemis. L'armée française trouva dans ces villages des fourrages, des grains, des fours pour les faire cuire, et des abris. D'autres ont observé à ce propos, que toutes ces dévastations furent confiées aux Cosaks , à des barbares, et que ces hordes, soit haine ou mépris pour la civilisation, semblèrent prendre un plaisir de sauvages à brûler surtout les villes.