‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 50 sur 111 · î. Lii/>rit/in\r i/o toi/o · texte numérisé non relu

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tin le croissant de Mahomet, dominé par la croix du Christ.

Un seul rayon de soleil faisait étinceler cette ville superbe de mille couleurs variées ! A son aspect, le voyageur enchanté s'arrêtait ébloui! Elle lui rappelait ces prodiges dont les poètes orientaux avaient amusé son enfance. S'il pénétrait dans son enceinte, l'observation augmentait encore son étonnement ; il reconnaissait aux nobles les usages, les mœurs, les différens langages de l'Europe moderne, et la riche et légère élégance de ses vêtemens. Il regardait avec surprise le luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands, les costumes grecs du peuple, et leurs longues barbes. Dans les édifices, la même variété le frappait ; et tout cela cependant empreint d'une couleur locale et parfois rude, comme il convient à la Moscovie.

Enfin, quand il observait la grandeur et la magnificence de tant de palais, les richesses dont ils étaient ornés, le luxe des équipages, cette multitude d'esclaves et de serviteurs empressés, et Yéclat de ces spectacles magnifiques, le fracas de ces festins, de ces fêtes, de ces joies somptueuses, qui sans cesse y retentissaient, il se croyait transporté au milieu d'une ville de rois, dans un rendezvous de souverains venus avec leurs usages, leurs niœiirs et leur suite, de toutes les parties du monde

Ce n'étaient pourtant que des sujets, mais des sujets riches, puissans; des grands, orgueilleux d'une noblesse antique, forts de leur nombre, de leur réunion, d'un lien général de parenté, contracté pendant les sept siècles de durée de cette capitale. C'étaient des seigneurs fiers de leur existence au milieu de leurs vastes possessions ; car le territoire presque entier du gouvernement de Moscou leur appartient, et ils y régnent sur un million de serfs. Enfin c'étaient des nobles, s'appuyant, avec un orgueil patriotique et religieux, « sur le berceau et le tombeau de leur noblesse ; » car c'est ainsi qu'ils appellent Moscou.

Il semble en effet que ce soit là que les nobles des familles les plus illustres doivent naîlre et s'élever; que ce soit de là qu'ils doivent s'élancer dans la grande carrière des honneurs et de la gloire; et qu'enfin ce soit encore là que, satisfaits, mécontens ou désabusés* ils doivent rapporter leurs dégoûts ou leur ressentiment pour l'épancher; leur réputation pour en jouir, pour exercer son influence sur la jeune noblesse, et relever entin loin du pouvoir, dont ils n'attendent plus rien, leur orgueil trop long-temps courbé près du trône.

Là leur ambition, ou rassasiée ou mécontente, au milieu des leurs, et comme hors de portée dt la cour* a pris un langage plus libre ; c'est comme

un privilège que le temps a consacré, auquel ils tiennent, et que respecte leur souverain. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi leurs princes reviennent-ils avec répugnance dans ce vaste dépôt de gloire et de commerce, au milieu d'une ville de nobles, qu'ils ont ou disgraciés ou dégoûtés, qui échappent à leur pouvoir par leur âge , par leur réputation, et qu'ils sont obligés de se ménager.

La nécessité y ramena Alexandre ; il s'y rendit de Polotsk, précédé de ses proclamations et attendu par les nobles et les marchands. Il y parut d'abord au milieu de la noblesse réunie. Là tout fut grand, la circonstance, l'assemblée, l'orateur, et les résolutions qu'il inspira. Sa voix était émue. A peine eût-il cessé, qu'un seul cri, mais simultané, unanime, s'élança de tous les cœurs; on entendit de toutes parts : » Sire, demandez tout ! « nous vous offrons tout ! prenez tout ! »

Puis aussitôt l'un de ces nobles proposa la levée d'une milice, e£, pour la former, le don d'un paysan sur vingt-cinq. Mais cent voix l'interrompirent en s'écriant « que la patrie voulait davan- « tage ; que c'était un serf sur dix, tout armé* « équipé, et pourvu de trois mois de vivres, qu'il « fallait donner ! » C'était offrir, pour le seul gou vernement de Moscou, quatre-vingt mille hom mes et beaucoup de munitions.

Ce sacrifice fut voté sur-le-champ, sans délibération ; quelques-uns disent avec enthousiasme, et qu'il fut exécuté de même, tant que le danger fut présent. D'autres n'ont vu, dans l'adhésion de cette assemblée à une proposition si extrême, que de la soumission ; sentiment qui, devant un pouvoir absolu, absorbe tous les autres.

Ils ajoutent qu'au sortir de cette séance on enlendit les principaux nobles murmurer entre eux contre l'exagération d'une telle mesure. « Le dan- « ger était-il donc si pressant? l'armée russe qu'on « leur disait encore être de quatre cent mille hom- « mes, n'existait-elle plus? Pourquoi donc leur c< enlever tant de paysans? Le service de ces miliciens ne serait, disait- on, que temporaire? « Mais comment espérer jamais leur retour ? Il « faudrait bien plutôt le craindre! Ces serfs rap- « porteraient-ils des désordres de la guerre une « même soumission? non sans doute; ils en re- « viendraient tout pleins de nouvelles sensations « et d'idées nouvelles dont ils infecteraient les vil- « lages ; ils y propageraient un esprit d'indocilité, « qui rendrait le commandement incommode, et « gâterait la servitude. »

Quoi qu'il en soit, la résolution de cette assemblée fut généreuse et digne d'une si grande nation. Le détail importe peu. On sait assez qu'il est partout le même : que tout dans le monde perd à

être vu de trop près ; qu'enfin les peuples doivent être jugés par masses et par résultats.

Alexandre parla ensuite aux marchands, mais plus brièvement : il leur iit lire cette proclama tion où Napoléon était représenté « comme un « perfide, un Moloch, qui, la trahison dans le « cœur et la loyauté sur les lèvres, venait effacer « la Russie de la face du monde. »

On dit qu'à ces mots on vit s'enflammer de fureur toutes ces figures mâles et fortement colorées, auxquelles de longues barbes donnaient à la fois un air antique, imposant et sauvage. Leurs yeux étincelaient ; une rage convulsive les saisit : leurs bras raidis qu'ils tordaient, leurs poings fermés, des cris étouffés, le grincement de leurs dents, en exprimaient la violence. L'effet y répon dit. Leur chef, qu'ils élisent eux-mêmes, se mon tra digne de sa place : il souscrivit le premier pour cinquante mille roubles ; c'étaient les deux tiers de sa fortune, et il les apporta le lendemain.

Ces marchands sont divisés en trois classes : on proposa de fixer à chacune sa contribution. Mais l'un d'eux, qui comptait dans la dernière classe, déclara que son patriotisme ne se soumettrait à aucune limite ; et dans l'instant il s'imposa luimême bien au-delà de la fixation proposée ; les autres suivirent de plus ou moins loin son exemple. On profita de leur premier mouvement. Tls

trouvèrent sous leur main tout ce qu'il fallait pour s'engager irrévocablement, quand ils étaient encore ensemble, excités les uns par les autres et par les paroles de leur empereur.

Ce don patriotique s'éleva, dit-on, à deux millions de roubles. Les autres gouvernemens répétèrent, comme autant d'échos, le cri national de Moscou. L'empereur accepta tout ; mais tout ne put être donné sur-le-champ : et quand, pour achever son ouvrage, il réclama le reste des se cours promis, il fut forcé d'user de contrainte; le péril qui avait soumis les uns et échauffé les autres s' étant éloigné.

ET DE LA GRANDE ARMEE. lô

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