CHAPITRE I
Cependant , Napoléon est encore à Paris , au milieu de ses grands, effrayés du terrible choc qui se prépare. Ceux-ci n'ont plus rien à acquérir, ils ont beaucoup à conserver : ainsi leur intérêt personnel se réunit au vœu général des peuples , fatigués de la guerre; et sans contester l'utilité de cette expédition , ils en redoutent les approches. Mais ils n'en parlent qu'entre eux, secrètement, soit qu'ils craignent de déplaire, de nuire à la confiance des peuples, ou d'être démentis par le succès : c'est pourquoi, devant Napoléon, ils se taisent, et semblent même ne pas être instruits d'une guerre qui, depuis long-temps, est le^sujet des conversations de toute l'Europe.
Mais enfin ce respect silencieux , que lui-même avait pris soin d'imposer, l'importune ; il y soupçonne plus d'improbation que de réserve ; l'obéissance ne lui suffit plus, il veut y ajouter la convie-
tion : ce sera une nouvelle conquête ! Il sait d'ailleurs mesurer , mieux que personne, cette puissance de l'opinion , qui , selon lui, crée ou tue les souverains. Enfin , soit politique , soit amourpropre , il aime à persuader.
Telles étaient les dispositions de Napoléon et celles des grands qui l'entouraient, quand le voile étant près de se de'chirer et la guerre évidente, leur silences avec lui devint plus indiscret que quelques paroles hasardées à propos. Les uns prirent donc l'initiative ; l'empereur prévint les autres.
On (i) parut d'abord concevoir toutes les nécessités de sa position : « Il fallait achever Fou- « vrage commencé; on ne pouvait s'arrêter sur une « pente aussi rapide, et si près du sommet. L'em- « pire de l'Europe convenait à son génie ; la Fran- « ce en serait le centre et la base ; autour d'elle , « grande et entière , elle ne verrait que de faibles « états, tellement divisés , que toute coalition en- « tre eux deviendrait méprisable ou impossible : « mais , avec un tel but , pourquoi ne commen- « çait-il pas par soumettre et partager ce qui était « autour de lui ? »
A. cette objection Napoléon répondit « que tel « avait été son projet en 1809, dans la guerre « d'Autriche , mais que le malheur d'Esslingen
{i) L'archichancelier.
« avait dérangé son plan ; que cet événement « et les dispositions douteuses qu'avait depuis « montrées la Russie l'avaient conduit à épouser « une princesse autrichienne , et à s'appuyer « de l'empereur d'Autriche contre l'empereur « russe.
« Qu'il ne créait pas les circonstances, mais qu'il « ne voulait pas les laisser échapper; qu'il les con- « cevait toutes, et se tenait prêt, tout ce qui était « possible devant arriver ; qu'il sentait bien que , « pour accomplir ses desseins , il lui fallait douze ans , « mais qu'il n'avait pas le temps de les attendre.
« Qu'au reste il n'avait pas provoqué* cette guerre; « qu'il avait été fidèle à ses engagemens envers « Alexandre : la preuve s'en trouvait assez dans la « froideur de ses relations avec la Turquie et la « Suède, livrées à la Russie, l'une presque entière, « l'autredépossédée de la Finlande, et même de l'île « d'Aland, si voisine de Stockholm. Qu'il n'avait « répondu aux cris de détresse des Suédois qu'en « leur conseillant celte cession.
« Quecependant, dès 1809, l'armée russe, desti- « née à agir de concert avec Poniatowski dans la « Gallicie autrichienne, s'était présentée trop tard, « trop faible, et avait agi perfidement ; que depuis , « Alexandre, par l'ukase du 3i décembre 18 10, « avait manqué au système continental, et avait, « par ses prohibitions, déclaré une guerre réelle au
« commerce français ; qu'il savait bien que Tinté- « rêt et l'esprit national des Russes avaient pu l'y « contraindre, mais qu'alors il avait fait dire à leur « empereur qu'il concevait sa position, et qu'il en- « trerait dans tous les arrangemens qu'exigerait « son repos ; et pourtant qu'Alexandre, au lieu de « modifier son ukase, avait rassemblé quatre-vingt- « dix mille hommes, sous prétexte de soutenir ses « douaniers ; qu'il s'était laissé gagner par f Anglece terre ; qu'enfin aujourd'hui, ce prince refusait de « reconnaître la trente-deuxième division militaire, « et demandait l'évacuation de la Prusse par les « Français : ce qui équivalait à une déclaration « de guerre. »
A travers ces griefs, on croyait voir que la fierté de Napoléon était blessée de l'attitude indépendante que reprenait chaque jour la Russie. L'expropriation de la princesse russe d'Oldenbourg de son duché amena d'autres conjectures : on disait que des insinuations faites, soit àTilsilt, soit à Erfurt, sur un divorce, après lequel une alliance plus intime pourrait être contractée avec la Russie, n'avaient pas été encouragées, et que Napoléon s'en souvenait encore ; ce fait est affirmé par les uns et nié par d'autres.
Au reste, toutes ces passions, qui gouvernent si despotiquement les autres hommes, étaient de trop faibles mobiles pour un génie aussi ferme et
aussi vaste ; elles purent tout au plus déterminer en lui de premiers mouvemens qui l'engagèrent plus tôt qu'il n'eût voulu. Mais sans pénétrer si avant dans les replis de cette grande ame, une seule pensée, un fait évident suffisait pour le précipiter tôt ou tard dans cette lutte décisive : c'était l'existence d'un empire rival du sien par une égale grandeur, mais jeune encore comme son prince , et grandissant chaque jour; quand l'empire français, déjà mûr comme son empereur, ne pouvait plus guère que décroître.
A quelque hauteur qu'il eût élevé le trône du sud et de l'ouest de l'Europe, Napoléon apercevait le trône septentrional d'Alexandre, prêt encore à le dominer par sa position éternellement menaçante. Sur ces sommets glacés de l'Europe , d'où jadis s'étaient précipités tant de flots de barbares, il voyait se former tous les élémens d'un nouveau débordement. Jusque là l'Autriche et la Prusse avaient été des barrières suffisantes, mais lui-même les avait renversées ou abaissées : il restait donc seul en présence, et seul le défenseur de la civilisation, de la richesse et de toutes les jouissances des peuples du sud, contre la rudesse ignorante, contre les désirs avides des peuples pauvres du nord , et contre l'ambition de leur empereur et de sa noblesse.
Il était évident que la guerre seule pouvait déci-
der de ce grand débat, de cette grande et éternelle lutte du pauvre contre le riche ; et cependant, de notre côté , cette guerre n'était ni européenne ni même nationale. L'Europe y marchait à contrecœur, parce que le but de cette expédition était d'ajouter aux forces de celui qui l'avait conquise. La France épuisée voulait du repos ; ses grands, qui formaient la cour de Napoléon, s'effrayaient de ce redoublement de guerre, de la dispersion de nos armées de Cadix à Moscou ; et tout en concevant la nécessité à venir de ce grand débat, l'urgence ne leur en était pas démontrée.
Ils savaient que c'était sur-tout dans l'intérêt de sa politique qu'il fallait chercher à ébranler un prince dont le principe était « qu'il y a des hom- « mes dont la conduite ne peut que rarement être « réglée par leurs sentiments, mais toujours par les « circonstances. » Dans cette pensée , ses ministres lui dirent, l'un (1), « que ses finances avaient be- « soin de repos ; » mais il répondit : « Au conte traire, elles s'embarrassent, il leur faut la guerre. » « Un autre (2) ajouta ce qu'à la vérité jamais l'état « de ses revenus n'avait été plus satisfaisant : qu'ace près un compte rendu de trois à quatre milliards, « il était admirable qu'on se trouvât sans dettes
(1) Le comte Mollien.
(2) Le duc de Gaëte.
« exigibles ; mais que tant de prospérités touchaient « à leur terme, puisqu'il paraissait qu'avec l'année « 1812 allait commencer une campagne ruineuse : « que jusque là, la guerre avait nourri la guerre ; « que partout on avait trouve la table mise ; mais « qu'à l'avenir nous ne pourrions plus vivre aux «dépens de l'Allemagne, devenue notre alliée: « bien loin de là, il faudrait nourrir ses conlin- « gens, et cela sans espoir de dédommagerons, « quel que fût le succès , car on aurait à payer de « Paris, chaque ration de pain qui se mangerait à « Moscou, les nouveaux champs de bataille n'of- « frant à recueillir, après la gloire , que des chan- « vres, des goudrons et des mâtures, qui ne ser- « viraient sans doute pas à acquitter les frais d'une « guerre continentale. Que la France n'e'tait pas « en état de défrayer ainsi l'Europe, surtout dans « l'instant où ses ressources s'écoulaient vers l'Es- « pagne ; que c'était mettre à-la-fois le feu aux exce trémités, et qu'alors, refluant vers le centre épuisé « par tant d'efforts, il pourrait nous consumer « nous-mêmes. »
Ce ministre avait été écouté : l'empereur le re* gardait d'un air riant, accompagné d'une caresse qui lui était familière. Il pensait avoir persuadé , mais Napoléon lui dit : « Vous croyez donc que « je ne saurai pas bien à qui faire payer les frais « de la guerre? » Le duc cherchait à comprendre
HISTOIRE DE HArOLEOS. 5
sur qui tomberait ce fardeau, quand l'empereur, par un seul mot, dévoilant toute la grandeur de ses projets , ferma la bouche à son ministre étonne'.
Il n'appréciait pourtant que trop bien toutes les difficultés de son entreprise. Ce fut là peut-être ce qui lui attira le reproche de s'être servi d'un moyen qu'il avait repoussé dans la guerre d'Autriche , et dont, en 1793, le célèbre Pitt avait donné l'exemple.
Vers la fin de 181 1 , le préfet de police de Paris apprit , dit-on , qu'un imprimeur contrefaisait secrètement des billets de banque russes: il l'envoie saisir ; celui-ci résiste : mais enfin sa maison est forcée ; et il est conduit devant te magistrat , qu'il étonne par son assurance , et plus encore en se réclamant du ministre de la police. Cet imprimeur fut relâché sur-le-champ; on a même ajouté qu'il continua sa contrefaçon, et que, dès nos premiers pas en Lithuanie , nous répandîmes le bruit qu'à Yilna nous nous étions emparés de plusieurs millions de billets de banque russes , dans les caisses de l'armée ennemie.
Quelle qu'ait été l'origine de cette fausse monnaie, ^Napoléon ne la vit qu'avec une extrême répugnance : on ignore même s'il se décida à en faire usage; du moins est-il certain qu'aux jours de notre retraite , et quand nous abandonnâmes Yilna, la plupart de ces billets s'y retrouvèrent intacts, et furent brûlés par ses ordres.