‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 7 sur 111 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Cependant Poniatowski , à qui cette expédition semblait promettre un trône , se joignait généreusement aux ministres de l'empereur pour lui en montrer le danger. Dans ce prince polonais l'amour de la patrie était une noble et grande passion ; sa vie et sa mort l'ont prouve : mais elle ne l'aveuglait pas. Il peignit la Lithuanie de'serte , peu praticable ; sa noblesse déjà presque à demi russe, le caractère des habitans froid et peu empressé : mais l'empereur impatient l'interrompit ; il voulait des renseignemens pour entreprendre, et non pour s'abstenir.

Il est vrai que la plupart de ces objections n'étaient qu'une faible répétition de toutes celles qui , dès long-temps , s'étaient présentées à son esprit. On ignorait jusqu'à quel point il avait mesuré Je danger ; ses efforts multipliés , depuis le 3o décembre 1810, pour connaître le terrain qui tôt ou tard devait infailliblement devenir le théâtre d'une guerre décisive ; combien d'émissaires il avait envoyés le reconnaître; la multitude de mémoires qu'il s'était lait donner sur la route de Pétersbourgetde

Moscou ; sur l'esprit des habilans , principalement sur celui de la classe marchande ; enfin sur les ressources de toute nature que le pays pourrait offrir. S'il persistait, c'est que, loin de s'abuser sur sa force, il ne partageait pas cette confiance qui peut-être empêchait d'apercevoir combien l'affaiblissement de la Russie importait à l'existence a Tenir du grand empire français.

Dans cette vue , il s'adressa encore a trois de ses grands officiers (i), dont les services et l'attachement connu autorisaient la franchise ; tous les trois , comme ministres , envoyés et ambassadeurs , avaient , à différentes époques , connu la Russie. Il s'attacha à leur persuader l'utilité , la justice et la nécessité de cette guerre; mais l'un d'eux (2), surtout, l'interrompait souvent avec impatience : car, dès qu'une discussion était établie , Napoléon en souffrait les écarts.

Ce grand officier, s'abandonnant à cette impétueuse et inflexible franchise qu'il tenait de son caractère, de son éducation militaire, et peut-être aussi de la province où il était né, s'écriait « qu'il « ne fallait pas s'abuser, ni prétendre abuser les au- « très; qu'en s'emparant du continent, et même des « états de la famille de son allié , on ne pouvait ac-

(1) Le duc de Frioul; îc comte de Bégur > père de railleur; le duc de Viccnce.

(2' Le duc de Viccnce,

« cuser cet allie de manquer au système continental ! « Quand les armées françaises couvraient l'Europe, « comment reprocher aux Russes leur armée ? Etait- « ce à l'ambition de Napoléon à dénoncer l'ambiu tion d'Alexandre ?

« Qu'au reste , la détermination de ce prince « était prise ; que la Russie une fois envahie , il « n'y aurait plus de paix à attendre tant qu'un « Français resterait sur son territoire : qu'en cela « l'orgueil national et obstiné des Russes était « d'accord avec celui de leur empereur.

« Qu'à la vérité ses sujets l'accusaient de fai- « blesse , mais que c'était à tort ; qu'il ne fallait « pas le juger d'après toutes les complaisances dont, a à Tilsitt et à Erfurt , son admiration, son inex- « périence et quelque ambition l'avaient rendu ca- « pable. Que ce prince aimait la justice ; qu'il te- <c nait à mettre le bon droit de son côté , et pou- « vait hésiter jusqu'à ce qu'il s'en crût appuyé , «mais qu'alors il devenait inflexible; qu'enfin, en « le considérant par rapporta ses sujets, il y au- « rait plus de danger pour lui à faire une honteuse « paix, qu'à soutenir une guerre malheureuse.

« Comment au reste ne pas voir que, dans cette « guerre, tout était à craindre, jusqu'à nos alliés? « Napoléon n'entendait-il pas leurs rois inquiets « dire qu'ils n'étaient que ses préfets ? Pour se « tourner contre lui , tous n'attendaient qu'une;

« occasion ; pourquoi risquer de la faire naître?» Alors, appuyé de ses deux collègues, ce général ajoutait « que, depuis i8o5, un système de guerre « qui forçait au maraudage le soldat le plus disci- « pliné avait semé de haines toute cette Allemagne « qu'aujourd'hui l'empereur voulait franchir. Al- « lait— il donc se jeter, avec son armée, par-delà « tous ces peuples qui n'ont point encore cica- « trisé les plaies qu'ils nous doivent? Que d'ini- « initiés, que de vengeances ce serait mettre entre « la France et lui !

« Et à qui demandait-il ses points d'appui ? A « cette Prusse que nous dévorons depuis cinq ans, « et dont l'alliance est feinte et forcée. Il va donc « tracer la plus longue ligne d'opérations qui fut « jamais, sur une terre où règne une crainte silence cieuse, souple, perfide, qui, telle que celte cen- « dre des volcans, cache des feux terribles dont le a moindre choc peut produire l'éruption (i) !

« Après (2) tout enfin, que lui re viendra- t-il « de tant de conquêtes? de substituera des rois des « lieutenans, qui, plus ambitieux que les géné- « raux d'Alexandre, les imiteront peut-être, sans « attendre la mort de leur souverain : mort qu'au <c reste il rencontrera infailliblement sur tant de c< champs de bataille , et cela avant d'avoir conso-

(1) Le duc de Vicence ; le comte de Ségur, père de l'auteur.

(2) Le comte de Ségur.

« lidé son ouvrage, chaque guerre réveillant dans « l'intérieur l'espoir de tous les partis, et remette tant en question ce qui était résolu.

« Voulait-il connaître les discours de l'armée ? « Eh bien ! on y disait que ses meilleurs soldats « étaient en Espagne ; que les régimens, trop « souvent recrutés, manquaient d'ensemble ; qu'ils « ne se connaissaient pas entre eux ; qu'on était « incertain si l'on pourrait compter l'un sur Faute tre dans le danger ; que le premier rang cachait « en vain la faiblesse des deux autres; que déjà, « faute d'âge et de santé , beaucoup succombaient « dans les premières marches , sous le seul poids <e de leurs sacs et de leurs armes.

« Et pourtant, dans cette expédition, c'était a moins la guerre qui déplaisait que le pays où « l'on allait la porter (i). Les Lithuaniens nous « appelaient, disait-on; mais sur quel sol ? dans a quel climat? au milieu de quelles mœurs? On « les connaissait trop par la campagne de 1806 « o ùpouvoir jamais s'arrêter dans ces plaines place tes et dénuées de toute espèce de position forti- « fiée par l'art ou la nature ?

ce Ne savait- on pas que tous les élémens défen- « daient ces contrées depuis le premier d'octobre « jusqu'au premier de juin; que, hors du court « intervalle compris entre ces deux époques , une

(i) Le duc de Frioul , le comte de Ségur , le duc de Viccnce.

« armée engagée dans ces déserts de boue ou de « glace y pouvait périr tout entière et sans gloire ! » Et ils ajoutaient « que la Lithuanie était déjà l'Asie « plus encore que l'Espagne n'était l'Afrique ; et « l'armée française, comme exilée de la France « par une guerre perpétuelle , voulait du moins « rester européenne.

« Enfin, quand on serait en présence de l'en- « nemi dans ces déserts , par quels motifs diffé- « rens chaque armée serait-elle animée? Pour les « Russes, la patrie, l'indépendance, tous les inté- « rets privés et publics, jusqu'aux vœux secrets de « nos alliés! Pour nous, et contre tant d'obstacles, « la gloire toute seule, même sans la cupidité, que « l'affreuse pauvreté de ces climats ne pourrait « tenter.

« Et quel but pour tant de travaux ? Les Fran- « çais ne se reconnaissaient déjà plus au milieu « d'une patrie qu'aucune frontière naturelle ne « limitait plus, et tant y devenait grande la diver- « site des mœurs, des figures et des langages. » A ce propos le plus âgé de ces grands officiers (i) ajouta « qu'on ne s'étendait pas ainsi sans s'af- « faiblir ; que c'était perdre la France dans l'Eu- « rope, car enfin, quand la France serait l'Eu- « rope , il n'y aurait plus de France. Déjà même « un tel départ ne va-t-il pas la laisser solitaire , (1) %. de gépr.

« déserte , sans chef, sans armée , accessible à « toute diversion? qui donc la défendra ? Ma re- «nommée! s'écria l'empereur. J'y laisse mon « nom et la crainte qu'inspire une nation armée!»

Et, sans paraître ébranlé par tant d'objections, il annonçait « qu'il allait organiser l'empire en « cohortes de ban et d' arrière-ban , et laisser, m sans défiance, à des Français, la garde de la « France, de sa couronne et de sa gloire.

« Que quant à la Prusse, il s'était assuré de sa « tranquillité, par l'impossibilité où il l'avait mise « de remuer, même dans le cas d'une défaite , ou « d'une descente des Anglais sur les côtes de la « mer du Nord et sur nos derrières. Qu'il tenait « dans sa main la police civile et militaire de ce « royaume ; qu'il était maître de Stettin , Custrin , « Glogau, Torgau, Spandau, et de Magdebourg ; « qu'il aurait des officiers clairvoyans à Colberg « et une armée à Berlin ; qu'avec ces moyens et « la loyauté de la Saxe, il n'avait lien à craindre « de l'inimitié prussienne.

« Que pour le reste de l'Allemagne , une vieille « politique l'attachait à la France , ainsi que les « mariages avec les maisons de Bade, de Bavière, « et d'Autriche ; qu'il comptait sur ceux de ses « rois qui lui devaient leur nouveau titre. Qu'après « avoir enchaîné l'anarchie, et s'être rangé du parti « des rois , fort comme il l'était, ceux-ci ne pour

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« raient l'attaquer qu'en soulevant lem^s peuples « par les principes de la démocratie : mais que sans « doute les souverains ne s'alliaient pas à cette ente nemie naturelle des trônes, qui sans lui les « aurait renverses , et contre laquelle lui seul « pouvait les défendre.

« Que d'ailleurs les Allemands étaient d'un gé- « nie méthodique et lent, et qu'avec eux il aurait « toujours le temps pour lui ; qu'il régnait dans « toutes les forteresses de la Prusse ; que Dantzick « était un second Gibraltar. » Ce qui est inexact, surtout en hiver. « Que la Russie devait effrayer « l'Europe de son gouvernement militaire et con- « quérant, comme de sa population sauvage, déjà « si nombreuse, et qui augmentait d'un clemi-mil- « lion tous les ans : n'avait-on pas vu ses armées « dans toute l'Italie, en Allemagne, et jusque sur « le Rhin ! Qu'en demandant l'évacuation de la « Prusse, elle voulait une chose impossible , parte ce que se dessaisir de la Prusse, après l'avoir tant « ulcérée, c'était la donner à la Russie, qui s'en « servirait contre nous. »

Poursuivant ensuite avec plus de chaleur, il s*écriait : « Pourquoi menacer mon absence des « différens partis encore existans dans l'intérieur « de l'empire ? Où sont-ils? je n'en vois qu'un seul « contre moi , celui de quelques royalistes , la « plupart de l'ancienne noblesse, vieux , et sans

« expérience. Mais ils redoutent plus ma perte qu'ils « ne la désirent. Voici ce que je leur ai dit en Nor- « mandie : On me vante fort comme grand capi- « taine, comme politique habile, et l'on ne parle « guère de moi comme administrateur ; pourtant ce « que j'ai fait de plus difficile et de plus utile a été « d'arrêter le torrent révolutionnaire; il aurait tout « englouti, l'Europe et vous! J'ai réuni les partis les « plus opposés, mêlé les classes rivales ; et parmi « vous cependant quelques nobles obstinés résis- « tent : ils refusent mes places ! Eh ! que m'importe « à moi ? c'est pour votre bien, pourvotre salut que « je vous les offre. Que feriez- vous seuls et sans « moi? Vous êtes une poignée contre des masses! « Ne voyez-vous pas qu'il faut éteindre cette guerre « du tiers-état contre la noblesse, par un mélange « complet de ce qu'il y a de mieux dans les deux « classes ? je vous tends la main, et vous la repous- « scz ! Mais qu'ai-je besoin de vous ? Quand je « vous soutiens , je me fais tort à moi-même dans « l'esprit du peuple ; car que suis-je moi ? roi du « tiers-élat : n'est-ce point assez? »

Alors, passant avec plus de calme à une autre question, « il connaissait, disait-il, l'ambition de « ses généraux; mais elle était détournée par la « guerre , et ne serait pas appuyée dans ses excès « par des soldats français, trop fiers et trop attachés « à leur belle pairie. Que si la guerre était péril-

« leuse , la paix avait aussi ses dangers ; qu'en ra- « menant ses années dans l'intérieur , elle y ren- « fermerait et y concentrerait trop d'intérêts et de « passions audacieuses, que le repos et leur réu- « nion feraient fermenter, et qu'il ne pourrait « plus contenir ; qu'il fallait donner un cours à « toutes ces ambitions; qu'après tout, 11 en crai- « gnait moins l'effet au dehors qu'au dedans. »

Enfin il ajouta : « Vous craignez la guerre pour « mes jours? C'est ainsi qu'au temps des conspi- « rations on voulait m'effrayer de Georges : il se « trouvait partout sur mes pas ; ce misérable de- « vait tirer sur moi. Eh bien ! il aurait tué mon « aide-de-camp tout au plus : mais me tuer, moi , « c'était impossible ! avais -je donc accompli les vote lontés du destin ? Je me sens poussé vers un « but que je ne connais pas : quand je l'aurai « atteint, dès que je n'y serai plus utile, alors un « atome suffira pour m'abattre ; mais jusque-là tous « les efforts humains ne pourront rien contre moi. « Paris ou l'armée, c'est donc une même chose; « quand mon heure sera venue, une fièvre, une « chute de cheval à la chasse , me tueront aussi « bien qu'un boulet : les jours sont écrits ! »

Cette opinion, utile au moment du danger, aveugle trop souvent les conquérans sur le prix auquel les grands résultats qu'i]s obtiennent sont achetés, Ils aiment à croire à la prédestination, soit

que plus que d'autres ils aient éprouvé tout ee qu'il y a d'inattendu dans les affaires des hommes, soit qu'elle les décharge d'une trop pesante responsabilité'. C'était en revenir au temps des croisades , où ces mots , Dieu le veut, répondaient à toutes les objections d'une politique pacifique et prudente.

En effet, l'expédition de Napoléon en Piussie a une triste ressemblance avec celle de saint Louis en Egypte et en Afrique. Ces invasions entreprises , les unes pour les intérêts du ciel , l'autre pour ceux de la terre, eurent une fin pareille , et ces deuxgrands désastres apprennent au monde que les grands et profonds calculs politiques du siècle des lumières peuvent avoir le même résultat que les élans désordonnés des passions religieuses des siècles de l'ignorance et de la superstition.

Toutefois dans ces deux entreprises , ne comparons ni leur opportunité , ni leurs chances de succès. Celle-ci était indispensable à l'achèvement d'un grand dessein presque accompli ; son but n'était point hors de portée ; les moyens pour l'atteindre étaient suffisans : il se peut que l'instant ait été mal choisi, que la marche ait été tantôt trop hâtée, tantôt incertaine; et, à cet égard, les faits parleront , c'est à eux à en décider.

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