CHAPITRE V
De son côté, l'empereur, pendant toute la journée précédente, avait attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l'avait ému. Un effort rétrograde pour percer jusqu'à lui avait été inutile, et la nuit, arrivant sans ce prince, avait augmenté l'inquiétude de son père adoptif. « Eugène et l'armée « d'Italie, et ce long jour d'une attente à tous mo- « mens trompée, avaient-ils donc fini à la fois? » Un seul espoir restait à Napoléon : c'est que le vice-roi, repoussé sur Smolensk, s'y serait réuni à Davout et à Ney, et que le lendemain tous les trois ensemble tenteraient un effort décisif.
Dans son anxiété , l'empereur rassemble les maréchaux qui lui restent. C'étaient Berthier, Bessières, Mortier, Lcfebvre : eux sont sauvés; ils ont franchi l'obstacle ; la Lithuanie leur est ouverte : ils n'ont qu'à continuer leur retraite ; mais abandonneront-ils leurs compagnons au milieu de l'armée russe? non sans doute ; et ils se déci-
dent à rentier dans cette Russie pour les en sauver ou pour y succomber avec eux.
Cette détermination prise, Napoléon en prépara froidement les dispositions. De grands mouvemens qui se manifestaient autour de lui ne Tébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s'avançant pour l'envelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit précédente, celle du i5 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, avec une avant-garde d'infanterie russe, l'avait dépassé, et qu'elle s'était établie à Maliewo, dans un village en arrière de sa gauche
Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre , il avait appelé Rapp, et s'était écrié » qu'il fallait « partir sur-le-champ, et, tout au travers de l'obs- «curité, courir attaquer cette infanterie à la « baïonnette ; que c'était la première fois qu'elle « montrait tant d'audace, et qu'il voulait l'en faire « repentir de manière à ce qu'elle n'osât plus ap- « procher de si près de son quartier-général. » Puis, rappelant aussitôt son aide-de-camp, « mais « non, avait-il repris. Que Roguet et sa division « marchent seuls! Toi, reste; je ne veux pas que «tu sois tué ici; j'aurai besoin de toi dans « Dantzick. »
Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'étonna de ce que son chef, entouré de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain
2fiO HISTOIRE DE NAPOLEON
avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son salut pour songer à ce qu'il aurait à faire à Danty.ick, dans une ville dont l'hiver, deux autres armées ennemies, la famine, et cent quatre-vingts lieues le séparaient.
L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo réussit. Roguet jugea de la position des ennemis par la direction de leurs feux; ils occupaient deux villages liés par un plateau que défendait un ravin. Ce général dispose sa troupe en trois colonnes d'attaque : celles de droite et de gauche s'approcheront sans bruit, et le plus près possible de l'ennemi; puis, au signal de charge, que luimême va leur donner du centre, elles se précipiteront sur les Russes, sans tirer, et à coups de baïonnettes.
Aussitôt les deux ailes de la jeune garde engagèrent le combat. Pendant que les Russes, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur droite à leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusquement sur leur centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux. Ceux-ci, divisés et en désordre, n'eurent que le temps de jeter la plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de mettre le feu à leurs abris ; mais ces flammes, au lieu de les préserver, ne firent qu'éclairer leur destruction.
Ce choc arrêta pendant vingt-quatre heures le
ET DE LA GltANDE ARMEE. 261
mouvement de l'armée russe, il donna à l'empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et au prince Eugène celle de l'y rejoindre pendant !a nuit suivante. Napoléon reçut ce prince avec une joie vive ; mais bientôt il retomba dans une inquiétude d'autant plus grande pour Ney et Davout.
Autour de nous le camp des Russes offrait un spectacle semblable à ceux de Yinkowo, de Malolaroslawetz et de Viazma. Chaque soir, auprès de la tente du général, les reliques des saints moscovites, environnées d'un nombre infini de cierges, étaient exposées à l'adoration des soldats. Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux témoignait sa dévotion par une suite de signes de croix et de génuflexions mille fois répétées, des prêtres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui paraîtraient ridicules et barbares à nos peuples civilisés.
Toutefois, malgré la puissance de ces moyens, le nombre des Russes et notre faiblesse, pendant qu'Eugène s'était brisé contre Miloradowitch, Kutusof, à deux lieues de ce combat, était resté immobile. Dans la nuit suivante, Beningsen, qu'échauffait l'ardent Wilson , excita vainement le vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des défauts de son âge, sa lenteur, son étrange circonspection, il les appelait sagesse, humanité.
prudence; voulant finir comme il avait commencé. Car, si l'on peut comparer les petits objets aux grands, sa renommée avait un principe tout opposé à celle de Napoléon, la fortune ayant fait l'un, et l'autre ayant fait sa fortune.
Il se vantait « de n'avancer qu'à petites jour- « nées ; de faire reposer ses soldats tous les trois « jours : il rougirait, il s'arrêterait aussitôt, si le « pain ou l'eau-de-vie leur manquait un seul ins- « tant. » Puis, s'applaudissant, il prétendait « que, « depuis Viazma, il escortait l'armée française, sa « prisonnière, la châtiant dès qu'elle voulait s'ar- « rêter ou s'éloigner de la grande route ; qu'il « était inutile de se compromettre avec des capa tifs ; que des Cosaks, une avant-garde, et une « armée de canons suffisaient pour les achever et « les faire passer successivement sous le joug ; « qu'en cela, Napoléon le secondait admirable- « ment. Pourquoi vouloir acheter à la fortune ce u qu'elle donnait si généreusement ! Le terme de « la destinée de Napoléon n'était-il pas irrévoca- « blement marqué? C'était dans les marais de la « Bérézina que s'éteindrait ce météore, que s'af- « faisserait le colosse, au milieu de Wittgenstein, « de Tchitchakof, et de lui, en présence de toutes «les armées russes. Lui le leur aurait livré afc< faibli, désarmé, mourant; c'était assez pour sa « gloire. »
ET DE LA GRANDE ARMEE. 2tf3
A. ces discours, l'officier anglais, toujours plus actif et plus acharné, ne répondait qu'en suppliant le feld-maréchal « de sortir quelques ins- « tans de son quartier-général, de s'avancer sur « les hauteurs : là il verrait que le dernier mo- « ment de Napoléon était venu. Lui laissera-t-il « dépasser cette frontière de la vieille Russie, qui « réclame cette grande victime? Il n'y a plus qu'à « frapper ; qu'il ordonne, une charge suffira, et « dans deux heures la face de l'Europe sera « changée. »
Puis s'échauffant de la froideur avec laquelle Kutusof l'écoute, Wilson le menace pour la troisième fois de l'indignation universelle. « Déjà « dans son armée, à la vue de cette colonne traî- « nante, mutilée, mourante, qui lui échappe, on « entend les Cosaks s'écrier, que c'est une honte « de laisser ces squelettes sortir ainsi de leur « tombeau! » Mais Kutusof, que la vieillesse, ce malheur sans espoir, avait rendu indifférent, s'irrita des efforts qu'on faisait pour l'émouvoir, et, par une réponse courte et violente, il ferma la bouche à l'Anglais indigné.
On assure que le rapport d'un espion lui avait dépeint Krasnoé rempli d'une masse énorme de garde impériale, et que le vieux maréchal craignit de compromettre contre elle sa réputation. Mais le spectacle de notre détresse enhardit Bening-
sen : ce chef d'état-major décida Strogonof, Gallitzin, et Miloradowilch, plus de cinquante mille Russes avec cent pièces de canon , à oser à la pointe du jour attaquer, malgré Kutusof, quatorze mille Français et Italiens affamés, affaiblis, et à demi gelés.
C'était là le danger dont Napoléon comprenait toute Timminence. Il pouvait s'y soustraire; le jour n'était point encore venu. Il était libre d'éviter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eugène et sa garde, Orcha et Borizof : là il se rallierait aux trente mille Français de Victor et d'Oudinot, à Dombrowski, à Régnier, à Schwartzemberg, à tous ses dépôts, et il pourrait encore, l'année suivante, reparaître redoutable.
Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s'arme, il sort, et lui-même à pied, à la tête de sa vieille garde , il la met en mouvement. Mais ce n'est point vers la Pologne, son alliée, qu'il marche, ni vers cette France où il se retrouverait encore le chef d'une dynastie naissante et l'empereur de l'Occident. Il a dit, en saisissant son épée : « J'ai assez fait l'empereur , il est temps que je « fasse le général. » Et c'est au milieu de quatrevingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de Davout et de Ncy, et arracher ces
deux chefs du sein de cette Russie qui s'était refermée sur eux.
Le jour parut alors, montrant d'un côte les bataillons et les batteries russes qui, de trois côtés, devant, à droite et derrière nous, bordaient l'horizon; et de l'autre, Napoléon et ses six mille gardes s'avançant d'un pas ferme, et s'allant placer au milieu de cetle terrible enceinte. En même temps Mortier, à quelques pas devant son empereur, développe en face de toute la grande armée russe les cinq mille hommes qui lui restent.
Leur but était de défendre le flanc droit de la grande route, depuis Krasnoé jusqu'au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un bataillon des chasseurs de la vieille garde, placé en carré comme un fort, auprès du grand chemin, servit d'appui à la gauche de nos jeunes soldats. A leur droite, dans les plaines de neige qui environnent Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les douze cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons et des batteries qui manquaient à l'armée française.
L'artillerie du duc de Trévise fut renforcée par une batterie commandée par Drouot, l'un de ces hommes doués de toute la force de la vertu, qui pensent que le devoir embrasse tout, et capables
260 HISTOIRE DE N \POLEON
de faire simplement et sans efforts les plus nobles sacrifices.
Claparède resta dans Krasnoé ; il y défendit, avec quelques soldats, les blessés, les bagages et la retraite. Le prince Eugène continua à se retirer vers Lyadi. Son combat de la veille et sa marche nocturne avaient achevé son corps d'armée : ses divisions avaient encore quelque ensemble, mais pour se traîner, pour mourir et non pour combattre.
Cependant Roguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille. L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s'étendait de plus en plus au-delà de notre droite pour nous environner. La bataille s'engage alors ! Mais quelle bataille? Il n'y avait plus là pour l'empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'éclairs , ni rien de ces grands coups si imprévus par leur hardiesse, qui ravissent la forlune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de fois décontenancé, étourdi, écrasé ses ennemis : tous leurs pas étaient libres, tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit à se défendre.
Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renommée n'est point une ombre vaine, que c'est une force réelle et doublement puissante par l'inflexible fierté qu'elle porte à ses favoris, et par les li-
mides précautions qu'elle suggère à ceux qui osent l'attaquer. Les Russes n'avaient qu'à marcher en avant, sans manœuvres, sans feux même ; leur masse suffisait ; ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe ; mais ils n'osèrent l'aborder ! l'aspect du conquérant de l'Egypte et de l'Europe leur imposa. Les Pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une armée de victoires, semblèrent s'élever entre lui et tous ces Russes : on eût pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une renommée si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel ; qu'ils la jugeaient hors de leur portée, et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer et ne pouvoir l'atteindre que de loin; qu'enfin, contre cette vieille garde, contre cette forteresse vivante, contre cette colonne de granit, comme son chef l'avait appelée, les hommes étaient impuissans, et que des canons pouvaient seuls la démolir.
Ils firent des brèches larges et profondes dans les rangs de Roguet et de la jeune garde ; mais ils tuèrent sans vaincre. Ces soldats nouveaux, dont la moitié n'avait point encore combattu, reçurent la mort pendant trois heures sans reculer d'un pas, sans faire un mouvement pour l'éviter, et sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant été brisés, et les Russes se tenant hors de portée de leurs fusils
Mais chaque instant renforçait l'ennemi et affaiblissait Napoléon. Le bruit du canon et Claparède l'avertissaient qu'en arrière de lui et de Krasnoé, Beningsen se rendait maître de la route de Lyadi et de sa retraite. L'est, le sud, l'ouest étincelaient de feux ennemis; on ne respirait que d'un seul côté, qui restait encore libre, celui du nord et du Dnieper, vers une éminence, au pied de laquelle étaient le grand chemin et l'empereur. On crut alors s'apercevoir qu'elle se couvrait de canons. Ils étaient là sur la tête de Napoléon ; ils l'auraient écrasé à bout portant ; on l'en avertit ; il y jeta un moment les yeux et dit ces seuls mots : «Eh bien, qu'un bataillon de mes « chasseurs s'en empare! » Puis aussitôt, sans s'en occuper davantage, ses regards et son attention se retournèrent vers le péril de Mortier.
Alors enfin parut Davout au travers d'un nuage de Cosaks, qu'il dissipait en marchant précipitamment. A la vue de Krasnoé, les troupes de ce maréchal se débandèrent et coururent à travers champs, pour dépasser la droite de la ligne ennemie, par derrière laquelle elles arrivaient. Davout et ses généraux ne purent les rallier qu'à Krasnoé.
Le premier corps était sauvé, mais on apprenait en même temps que notre arrière-garde ne pouvait plus se défendre dans Krasnoé ; que Ney était peut-être encore dans Smolensk, et qu'il Fal-
lait renoncer à l'attendre. Pourtant Napoléon hésitait : il ne pouvait se résoudre à ce grand sacrifice.
Mais enfin, comme tout allait périr, il se décide; il appelle Mortier, et lui serrant la main avec douleur, il lui dit « qu'il n'a plus un instant « à perdre ; que l'ennemi le déborde de toutes « parts; que déjà Kutusof peut atteindre Lyadi, « Orcha même, et le dernier repli du Borysthènc « avant lui : il va donc s'y porter rapidement avec «< sa vieille garde pour occuper ce passage. Date vout relèvera Mortier; mais tous deux doivent « s'efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu'à la « nuit, après quoi ils viendront le rejoindre. » Alors, le cœur plein du malheur de Ney, et du désespoir de l'abandonner, il s'éloigne lentement du champ de bataille, traverse Krasnoé, où il s'arrête encore, et se fait ensuite jour jusqu'à Lyadi.
Mortier voulut obéir, mais les Hollandais de la garde perdaient en ce moment, avec un tiers des leurs, un poste important qu'ils défendaient, et l'ennemi avait couvert aussitôt d'artillerie cette position qu'il venait de nous enlever. Roguet, se sentant écrasé de ses feux, crut pouvoir les éteindre. Un régiment qu'il poussa contre la batterie russe fut repoussé. Un second, le icr de voltigeurs, parvint jusqu'au milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l'ébranlèrent point. Il s'a-
vançait encore, lorsque, tout déchiré par la mitraille, une troisième charge l'acheva. Roguel n'en put sauver que cinquante soldats et onze officiers.
Ce général avait perdu la moitié des siens. Il était deux heures, et pourtant il étonnait encore les Russes par une contenance inébranlable, lorsqu'enfin, s'enhardissant du départ de l'empereur, ceux-ci devinrent si pressans, que la jeune garde, serrée de trop près, ne put bientôt plus ni tenir ni reculer.
Heureusement quelques pelotons que rallia Davout, et l'apparition d'une autre troupe de ses traîneurs, attirèrent l'attention des Russes. Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent de se retirer pas à pas devant ces cinquante mille ennemis. « L'cntendez-vous, sol- «dats, s'écrie le général Laborde, le maréchal « ordonne le pas ordinaire! au pas ordinaire, sol- «datsî » et cette brave et malheureuse troupe, entraînant quelques-uns de ses blessés sous une grêle de balles et de mitraille, se retire lentement sur un champ de carnage, comme sur un champ de manœuvre.