CHAPITRE VI
Quand Mortier eut mis Krasnoc entre lui et Beningsen il fut sauvé. L'ennemi ne coupait l'intervalle de cette ville à Lyadi que par le feu de ses batteries, qui bordaient le côte' gauche de la grande route. Colbert et Latour-Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu de cette marche, un accident bizarre fut remarqué. Un obus entra dans le corps d'un cheval, il y éclata, et le mit en pièces sans blesser son cavalier, qui tomba debout, et continua.
Cependant l'empereur s'était arrêté à Lyadi, à quatre lieues du champ de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu'il croit derrière lui, Ta dépassé. Il s'attriste, s'inquiète, le fait venir, et, d'une voix émue, il lui dit « que sans doute , il « s'est battu glorieusement ; qu'il a bien souffert : « mais pourquoi met-il son empereur entre lui et « l'ennemi ? pourquoi l'expose-t-il à être enlevé? »
Ce maréchal avait dépassé Napoléon sans le savoir. Il s'expliqua ; il répondit « qu'il avait d'abord
« laissé Davout dans Krasnoé, cherchant encore à « rallier ses troupes; et que lui s'était arrêté non « loin de là; mais que le premier corps, renversé « sur le sien, l'avait forcé de rétrograder. Qu'au «reste Kutusof suivait mollement son succès, et « qu'il semblait ne s'être présenté sur notre flanc, « avec toute son armée, que pour contempler no- « tre misère et ramasser nos débris. »
Le lendemain on marcha avec hésitation. Les traîneurs impatiens prirent les devans; tous dépassèrent Napoléon ; ils le virent à pied, un bâton à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, et s'arrêtant à chaque quart -d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille Russie, dont alors il dépassait la frontière, et où il laissait son malheureux compagnon d'armes.
Le soir, on atteignit Dombrowna, ville de bois, et peuplée comme Lyadi ; spectacle nouveau pour celte armée, qui depuis trois mois ne voyait que des ruines. On était enfin hors de la vieille Russie, hors de ces déserts de neige et de cendres ; on entrait dans un pays habité, ami. et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s'adoucit, le dégel commença, on reçut quelques vivres.
Ainsi Thiver, l'ennemi, la solitude, et même, pour quelques-uns , les bivouacs et la famine , tout cessait à la fois; mais il était trop tard.
L'empereur voyait son armée détruite ; à tout moment le nom de Ney s'échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Cette nuit surtout on l'entendit gémir et s'écrier « que la mi- « sère de ses pauvres soldats lui déchirait le cœur, « et pourtant qu'il ne pouvait les secourir sans se « fixer en quelque lieu ; mais où pouvoir se re- « poser, sans munitions de guerre ni de bouche, « et sans canons ? Il n'était plus assez fort pour «s'arrêter; il fallait donc gagner Minsk le plus « vite possible. »
Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y était entré le 16. Napoléon resta d'abord muet et comme frappé par ce dernier coup ; puis s' élevant en proportion de son danger, il reprit froidement: «Eh « bien! il ne nous reste plus qu'à nous faire jour « avec nos baïonnettes. »
Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait échappé à Schwartzemberg, ou que Schwartzemberg avait peut-être laissé passer, car on ignorait tout, et pour échapper à Kutusof et à Wittgenstein, il fallait traverser la Bérézina à Borizof : c'est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le 19 novembre, de Dombrowna) à Dombrowski, l'ordre de ne plus songer à combattre Tlœrtel, et
d'occuper promptement ce passage. Il écrit au duc de Reggio de marcher rapidement sur ce même point, et de courir reprendre Minsk ; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres donnés, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigué de souffrir, s'affaisse.
Le jour était encore loin de paraître, lorsqu'un bruit singulier le tira de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord quelques coups de feu, mais qu'ils étaient tirés par les nôtres pour faire sortir des maisons ceux qui s'y étaient abrités, et pour prendre leur place : d'autres prétendent que, par un désordre trop fréquent dans nos bivouacs, où l'on s'appelait à grands cris, le nom de Hausanrie, d'un grenadier, ayant été tout-à-coup fortement prononcé au milieu d'un profond silence, on crut entendre le cri d'alerte aux armes, qui annonce une surprise et l'ennemi.
Quoi qu'il en soit, tous aussitôt virent ou crurent voir les Cosaks, et un grand bruit de guerre et d'épouvante environna Napoléon. Lui, sans s'émouvoir, dit à Rapp : « Allez voir, ce sont sans u doute quelques misérables Cosaks qui en veu- « lent à notre sommeil ! » Mais bientôt ce fut un tumulte complet d'hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et qui, se rencontrant dans les ténèbres, se prenaient pour ennemis
ET DE h\ GRANDE ARMEE. 275
Napoléon crut un instant à une attaque sérieuse* Un cours d'eau encaissé traversait la ville; il demande si l'artillerie qui lui reste a été placée derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été négligé : alors il court au pont, et lui-même fait passer promptement ses canons au-delà de ce défilé.
Puis il revint à sa vieille garde, et s'arrêtant devant chaque bataillon : « Grenadiers, leur dit— «il, nous nous retirons sans avoir été vaincus « par l'ennemi, ne le soyons pas par nous-mê- « mes ! donnons l'exemple à l'armée ! Parmi vou? « plusieurs ont déjà abandonné leurs aigles, et « même leurs armes. Ce n'est point aux lois mi- « litaires que je m'adresserai pour arrêter ce dé- « sordre, mais à vous seuls ! Faites-vous justice « entre vous ! C'est à votre honneur que je confie « votre discipline. »
Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent à ces vieux grenadiers, qui peut-être n'en avaient pas besoin. Le reste les reçut avec acclamation; mais une heure après, quand on se remit en marche, ils étaient oubliés. Quant à son arrière-garde , s'en prenant surtout à elle d'une si chaude alarme, il envoya porter à Davout des paroles de colère.
A Orcha on trouva des établissemens de vivres assez abondans, un équipage de pont de soixante
bateaux, avec tous ses agrès qui furent tous brûles, et trente-six canons attelés qui furent distribués entre Davout, Eugène et Maubourg.
On revit là, pour la première fois, des officiers et des gendarmes chargés d'arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des traîneurs , pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures.
Déjà le désordre avait son organisation : il s'y trouvait des hommes qui s'y étaient rendus habiles. Une foule immense s'amassa, et bientôt des misérables crièrent, « Voilà les Cosaks; » leur but était de précipiter la marche de ceux qui les précédaient, et d'augmenter le tumulte. Ils <>n profitaient pour enlever les vivres et les manteaux des hommes qui n'étaient pas sur leurs gardes.
Les gendarmes , qui revoyaient cette armée pour la première fois depuis son désastre, étonnés à l'aspect de tant de misère, effrayés d'une si grande confusion, se découragèrent. On pénétra en tumulte sur cette rive alliée. Elle eût été livrée du pillage, sans la garde et quelques centaines d'hommes qui restaient au prince Eugène.
Napoléon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq mille ! Eugène avec dixhuit cents soldats, restes de quarante-deux mille!
Davout avec quatre mille combattans, restes de soixante-dix mille !
Ce maréchal lui-même avait tout perdu; il était sans linge et exténué de faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui offrit, et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pût essuyer sa figure couverte de frimas. Il s'écriait « que des hommes de fer pou- « vaient seuls supporter de pareilles épreuves ; « qu'il y avait impossibilité matérielle d'y résis- « ter ; que les forces humaines avaient des bor- « nés, qu'elles étaienMoutes dépassées. »
C'était lui qui le premier avait soutenu la retraite jusqu'à Viazma. On le voyait encore, suivant son habitude, s'arrêter à tous lés défilés, et y rester le dernier de son corps d'armée, renvoyant chacun à son rang, et luttant toujours contre le désordre. Il poussait ses soldats à insulter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui jetaient leurs armes; seul moyen de retenir les uns et de punir les autres. Néanmoins on a accusé son génie méthodique et sévère, si déplacé au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir été trop étonné.
L'empereur tenta vainement d'arrêter ce découragement. Seul, on l'entendait gémir sur les souffrances de ses soldats : mais, au-dehors, sur cela même, il voulait paraître inflexible. Il fît donc
proclamer « que chacun eût à rentrer dans ses «rangs; que sinon il ferait arracher aux chefs « leurs grades, et aux soldats leur vie. »
Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus insensibles ou désespére's, fuyant» non le danger, mais la souffrance, et craignant moins la mort dont on les menaçait que la vie telle qu'on la leur offrait.
Mais l'assurance de Napoléon croissait avec le péril; à ses yeux, et au milieu de ces déserts de boue et de glace , cette poignée d'hommes était toujours la grande armée, et lui, le conquérant de l'Europe! et il n'y avait pas d'aveuglement dans cette fermeté : on en fut certain, quand, dans cette ville même, on le vit brûler de ses propres mains tous ceux de ses effets qui pouvaient servir de trophées à l'ennemi, s'il succombait.
Là furent malheureusement consumés tous les papiers qu'il avait rassemblés pour écrire l'histoire de sa vie ; car tel avait été son projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il était alors déterminé à s'arrêter vainqueur et menaçant sur cette Diïna et ce Borysthène , qu'aujourd'hui il revoyait fuyant et désarmé. Alors l'ennui de six mois d'hiver, qui l'aurait retenu sur ces fleuves, lui paraissait son plus grand ennemi, et, pour le combattre, cet autre César y eût dicté ses Commentaires,