CHAPITRE VII
Cependant tout était changé : deux armées ennemies lui coupaient sa retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de se faire jour ; et comme ces forêts lithuaniennes où il allait s'enfoncer lui étaient inconnues, il appela ceux des siens qui les avaient traversées pour arriver jusqu'à lui.
L'empereur commença par leur dire « que le « trop d'habitude des grands succès préparait sou- « vent de grands revers , mais qu'il n'était pas « question de récriminer. » Puis il parla de la prise de Minsk ; et, convenant de l'habileté des manœuvres persévérantes de Kutusof sur son flanc droit, il déclara « qu'il voulait abandonner « sa ligne d'opération sur Minsk, se joindre aux « ducs de Bellune et de Reggio, passer sur le ven- « tre à Wittgenstein, et regagner Vilna en tour- « nant la Bérézina par ses sources. »
Jomini combattit ce projet. Ce général suisse allégua la position de Wittgenstein dans de longs
défilés. Sa résistance y pourrait être ou opiniâtre, ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il ajouta que, dans cette saison, et dans un si grand désordre, un changement de route achèverait de perdre l'armée; qu'elle s'égarerait dans ces chemins de traverse, au milieu de forêts stériles et marécageuses; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver quelque ensemble. Borizof et son pont sur la Bérézina étaient encore libres ; il suffirait de l'atteindre.
C'est alors qu'il affirma connaître l'existence d'un chemin qui, à la droite de cette ville, s'élève sur des ponts de bois, au travers des marais lithuaniens. Selon lui, c'était le seul chemin qui pouvait conduire l'armée à Yilna par Zembin et Molodetchno, en laissant à gauche, et Minsk, et sa route plus longue d'une journée, et les cinquante ponts brisés qui la rendent impraticable , et Tchitchakof qui l'occupe. Ainsi l'on passerait entre les deux armées ennemies, en les évitant toutes deux.
L'empereur fut ébranlé ; mais comme il répugnait à sa fierté d'éviter un combat, et qu'il ne voulait sortir de la Russie que par une victoire, il appelle le général du génie Dode. Du plus loin qu'il le voit il lui crie « qu'il s'agit de fuir « par Zembin, ou d'aller vaincre Wittgenstein « vers Smoliany ; » et, sachant que Dode arrivait
de cette position, il lui demande si elle est attaquable.
Celui-ci répondit que Wittgenstein y occupait une hauteur qui commandait à toute cette contrée bourbeuse ; qu'il faudrait louvoyer à sa vue et à sa portée, en suivant les plis et les replis que faisait la route, pour s'élever jusqu'au camp des Russes : qu'ainsi notre colonne d'attaque prêterait longuement à leurs feux, d'abord son flanc gauche, puis son flanc droit; que cette position était donc inabordable de front, et que, pour la tourner, il faudrait rétrograder vers Vitepsk, et prendre un trop long circuit.
Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière espérance de gloire, se décida pour Borizof. Il ordonna au général Eblé d'aller, avec huit compagnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son passage sur la Bérézina, et à Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant « qu'il était cruel « de se retirer sans combattre, de paraître fuir. « Pourquoi n'a-t-il aucun magasin, aucun point « d'appui qui lui permette de s'arrêter et de monte trer à l'Europe qu'il sait toujours combattre et « vaincre ? »
Toutes ses illusions étaient détruites. A Smolensk, où il était arrivé et d'où il était parti le premier, il avait plutôt encore appris que vu son désastre. A Krasnoé, où nos misères s'étaient dé-
roulées successivement sous ses yeux, le péril avait été une distraction; mais à Orcha il put contempler à la fois et à loisir toute son infortune.
A Smolensk, trente mille combattans, cent cinquante canons, le trésor, l'espoir de vivre et de respirer derrière la Bérézina, restaient encore; ici c'étaient à peine dix mille soldats presque sans vêtemens, sans chaussure, embarrassés dans une foule de mourans, quelques canons et un trésor pillé.
En cinq jours tout s'était aggravé; la destruction et la désorganisation avaient fait des progrès effrayans ; Minsk était pris. Ce n'était plus le repos, l'abondance qu'il retrouverait au-delà de la Bérézina, mais de nouveaux combats contre une armée nouvelle. Enfin la défection de l'Autriche semblait s'être déclarée, et peut être était-elle un signal donné à toute l'Europe.
Napoléon ignorait même s'il pourrait atteindre à Borizof le nouveau danger que les hésitations de Schwartzemberg paraissaient lui avoir préparé. On a vu qu'une troisième armée russe, celle de Wittgenstein, menaçait à sa droite l'intervalle qui le séparait de cette ville; qu'il lui avait opposé le duc de Bellune, et avait ordonné à ce maréchal de retrouver l'occasion manquée le ier novembre, et de reprendre l'offensive.
Victor avait obéi, et le 14, le même jour où
Napoléon était sorti de Smolensk, ce maréchal et le duc de Reggio avaient fait replier les premiers postes de Wittgenstein vers Smoliany, préparant par ce combat une bataille qu'ils étaient Convenus de livrer le lendemain.
Les Français étaient trente mille contre quarante mille. Là, comme à Yiazma, c'était assez de soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs.
Leurs maréchaux s'entendirent mal. Victor voulait manœuvrer sur l'aile gauche ^ennemie , déborder Wittgenstein avec les deux corps français, en marchant par Botscheïkowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichma, sur Bérésino. Oudinot désapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce serait se séparer de la grande armée , qui nous appelait à son secours.
Ainsi l'un des chefs voulant manœuvrer, et l'autre attaquer de front, on ne lit ni l'un ni l'autre. Oudinot se retira pendant la nuit à Czéréïa ; et Victor, s'apercevant au point du jour de cette retraite, fut obligé de la suivre.
Il ne s'arrêta qu'à une journée de la Lukolm, vers Senno, où Wittgenstein l'inquiéta peu : mais enfin le duc de Reggio allait recevoir Tordre daté de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul devant le général russe. Il se pouvait qu'alors celui-ci reconnût sa supériorité; et l'empereur* dans Orcha, où il voit, le 20
novembre, son arrière- garde perdue, son flanc gauche menacé par Kutusof, et sa tête de colonne arrêtée à la Bérézina par l'armée de Volhinie, apprend que Wittgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d'être battus et repoussés, sont prêts à fondre sur sa droite, et qu'il faut qu'il se hâte.
Mais Napoléon se décide lentement à quitter le Borysthène. Il lui semble que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer pour toujours à cet intrépide compagnon d'armes. Là, comme à Lyadi et à Dombrowna, à chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il envoie demander si l'on n'a rien appris de ce maréchal ; mais rien de son existence ne transpire au travers de l'armée russe ; voilà quatre jours que dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur espère toujours.
Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugène, Mortier et Davout, et s'arrête à deux lieues de là, demandant Ney, l'attendant encore. C'était une même douleur dans toute l'armée, dont alors Orcha contenait les restes. Dès que les soins les plus pressans laissèrent un instant de repos, toutes les pensées, tous les regards se tournèrent vers la rive russe. On écoutait si quelque bruit de guerre n'annoncerait pas l'arrivée de Ney, ou plutôt ses derniers soupirs ;
mais l'on ne voyait que des ennemis, qui déjà menaçaient les ponts du Borysthène ! L'un des trois chefs voulut alors les détruire ; les autres s'y opposèrent : c'eût été se séparer encore plus de leur compagnon d'armes, convenir qu'ils désespéraient de le sauver, et, consternés d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y résigner.
Mais enfin avec cette quatrième journée finit l'espoir. La nuit n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Ney, comme s'il eût été possible d'attendre plus long-temps le troisième corps dans les plaines de Krasnoé, où il eût fallu combattre vingt-huit heures de plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure.
Déjà, comme dans toutes les pertes cruelles, on s'attachait aux souvenirs. Davout avait quitté le dernier l'infortuné maréchal, et Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient été ses dernières paroles ! Dès les premiers coups de canon tirés le i5 sur Napoléon, Ney avait voulu que sur-le-champ on évacuât Smolensk à la suite du vice-roi : Davout s'y était refusé, objectant les ordres de l'empereur et l'obligation de détruire les remparts de la ville. Ces deux chefs s'étaient irrités, et Davout persévérant à demeurer jusqu'au lendemain, Ney, chargé de fermer la marche, avait été forcé de l'attendre.
Il est vrai que, le 16, Davout l'avait fait prévenir de son danger ; mais alors Ney, soit qu'il eût changé d'avis, soit irritation contre Davout, lui avait fait répondre « que tous les Cosaks de l'uni- « vers ne l'empêcheraient pas d'exécuter ses ins- « tru étions. »
Ces souvenirs et toutes les conjectures épuisées, on retombait dans un plus triste silence, quand soudain l'on entendit les pas de quelques chevaux, puis ce cri de joie : « Le maréchal Ney « est sauvé, il reparaît , voici des cavaliers polo- « nais qui l'annoncent! » En effet un de ses officiers accourait : il apprit que le maréchal s'avançait par la rive droite du Borysthène, et qu'il demandait du secours.
La nuit commençait; Davout, Eugène et le duc de Trévise n'avaient que sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats, jusque-là toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moscou, ces malheureux avaient reçu des vivres suffisans : ils allaient les préparer et se reposer chaudement et à couvert ; comment leur faire reprendre leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos, dont ils commencent à goûter la douceur inexprimable ? Qui leur persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer dans les ténèbres et les glaces russes ?
Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le premier ne l'emporta qu'en se réclamant de son rang suprême. Les abris et les distributions avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire ; les traîneurs s'étaient ralliés. Eugène retrouva quatre mille hommes; au nom du danger de Ney tous marchèrent, mais ce fut leur dernier effort.
Ils s'avancèrent dans l'obscurité, par des chemins inconnus, et firent au hasard deux lieues, s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà l'anxiété augmentait. S'était-on égaré ! était-il trop tard! leurs malheureux compagnons avaient-ils succombé! était-ce l'armée russe triomphante qu'on allait rencontrer ! Dans cette incertitude, le prince Eugène fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur cette mer de neige des signaux de détresse; c'étaient ceux du troisième corps qui, n'ayant plus d'artillerie, répondait au canon du quatrième par des feux de pelotons.
Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur l'autre. Les premiers qui s'aperçurent furent Ney et Eugène; ils accoururent, Eugène plus précipitamment, et se jetèrent dans les bras î'un de l'autre. Eugène pleurait, Ney laissait échapper des accens de colère. L'un, heureux, attendri, exalté de l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleres-
que venait recueillir; l'autre encore tout échauffé du combat, irrité des dangers que l'honneur de l'armée avait courus dans sa personne, et s'en prenant à Davout, qu'il accusait à tort de l'avoir abandonné.
Quelques heures après, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put tirer qu'un regard rude et ces mots : « Moi, monsieur le maréchal, je ne « vous reproche rien : Dieu nous voit et vous « juge ! »
Cependant,, dès que les deux corps s'étaient reconnus, ils n'avaient plus gardé de rangs. Soldats, officiers, généraux, tous avaient couru les uns vers les autres. Ceux d'Eugène serraient les mains à ceux de Ney, ils les touchaient avec une joie mêlée d'étonnement et de curiosité, et les pressaient contre leur sein avec une tendre pitié. Les vivres, l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent, ils les accablent de questions. Puis tous ensemble, ils marchent vers Orcha, tous impatiens, ceux d'Eugène d'entendre, ceux de Ney de raconter.