CHAPITRE IX
Enfin, vers minuit, le passage a commencé; mais les premiers qui s'éloignent du bord avertissent que la glace plie sous eux , qu'elle s'enfonce, qu'ils marchent dans l'eau jusqu'aux genoux ; et bientôt on entend ce frêle appui se fendre avec des craquements effroyables qui se prolongent au loin comme dans une débâcle. Tous s'arrêtent consternés.
Ney ordonne de ne passer qu'un à un , et l'on s'avance avec précaution, ne sachant quelquefois, dans l'obscurité , si l'on va poser le pied sur les glaçons ou dans quelque intervalle ; car il y eut des endroits où il fallut franchir de larges crevasses , et sauter d'une glace à l'autre, au risque de tomber entre deux , et de disparaître pour jamais. Les premiers hésitèrent, mais on leur cria par-derrière de se hâter.
Lorsqu'enfin, après plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit l'autre bord et qu'on se crut sauvé, un escarpement à pic, tout couvert
de verglas, s'opposa à ce qu'on prît terre. Beaucoup furent rejetés sur la glace qu'ils brisèrent en tombant, ou dont ils furent brisés. A les entendre, ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s'être prêtés qu'à regret, par surprise, et comme forcément à leur salut.
Mais ce qu'ils redisaient avec horreur, c'était le trouble et l'égarement des femmes et des malades, quand il fallut abandonner dans les bagages les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin toutes leurs ressources contre le présent et l'avenir : ils les ont vus se pillant eux-mêmes, choisir, rejeter, reprendre, et tomber d'épuisement et de douleur sur la rive glacée du fleuve; ils frémissaient encore au souvenir du cruel spectacle de tant d'hommes épars sur cet abîme, du retentissement continuel des chutes, des cris de ceux qui s'enfonçaient, et surtout des pleurs et du désespoir des blessés qui, de leurs chariots, qu'on n'osait risquer sur ce frêle appui, tendaient les mains à leurs compagnons, en les suppliant de ne pas les abandonner.
Leur chef voulut alors tenter le passage de quelques voitures chargées de ces malheureux; mais, au milieu du fleuve, la glace s'affaissa et s'entr'ouvrit. On entendit de l'autre bord sortir du gouffre, d'abord des cris d'angoisse déchirans et prolongés, puis des gémissemens entrecoupés
ET DE LA GRANDE ARMEE. 30.f>
et affaiblis, puis un affreux silence. Tout avait disparu.
Ney fixait l'abîme d'un regard consterné , quand, au travers des ombres, il crut voir un objet remuer encore ; c'était un de ces infortunés, un officier nommé Briqueville, qu'une profonde blessure à l'aine empêchait de se redresser. Un plateau de glace l'avait soulevé. Bientôt on l'aperçut distinctement, qui, de glaçons en glaçons, se traînait sur les genoux et sur les mains et se rapprochait. Ney lui-même le recueillit et le sauva.
Depuis la veille, quatre mille traîneurs et trois mille soldats étaient ou morts ou égarés : les canons et tous les bagages perdus ; à peine restaitil à Ney trois mille combattans et autant d'hommes débandés. Enfin, quand tous ces sacrifices ont été consommés, et tout ce qui avait pu passer réuni, ils ont marché, et le fleuve dompté est devenu leur allié et leur guide.
On s'avançait au hasard et avec incertitude, lorsque l'un d'eux, en tombant, reconnut une route frayée. Elle ne l'était que trop, car ceux qui étaient en tête, se baissant, et ajoutant à leurs regards leurs mains, s'arrêtèrent effrayés, s'écriant « qu'ils voyaient des traces toutes fraîches d'une « grande quantité de canons et de chevaux. » Ils n'avaient donc évité une armée ennemie que
pour tomber au milieu d'une autre; lorsqu'à peine ils peuvent marcher ; il faudra donc encore combattre ! la guerre est donc partout ! Mais Ney les poussa en avant, et, sans s'émouvoir, il se livra à ces traces menaçantes.
Elles le conduisirent à un village, celui de Gusinoé, où ils entrèrent brusquement; tout y fut saisi : on y trouva tout ce qui manquait depuis Moscou, habitans, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de Cosaks, qui se réveillèrent prisonniers. Leurs rapports et la nécessité de se refaire pour continuer, y arrêtèrent Ney quelques instans.
Yers dix heures, on avait atteint deux autres villages et l'on s'y reposait, quand soudain l'on vit les forêts environnantes se remplir de mouvemens. Pendant qu'on s'appelle, qu'on regarde, et qu'on se concentre dans celui de ces deux hameaux qui était le plus près du Borysthène, des milliers de Cosaks sortent d'entre tous les arbres, et entourent la malheureuse troupe de leurs lances et de leurs canons.
C'était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du Dnieper. Ils pouvaient brûler ce village, mettre la faiblesse de Ney à découvert et l'achever : mais ils sont restés trois heures immobiles, sans même tirer ; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point eu d'ordre; qu'en ce
moment leur chef était hors d'état d'en donner, et qu'en Russie Ton n'ose rien prendre sur soi.
La contenance de Ney les contint. Lui et quelques soldats suffirent ; il ordonna même au reste des siens de continuer leur repas jusqu'à la nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de décamper sans bruit, de s'avertir mutuellement et à voix basse, et de marcher serrés. Puis, tous ensemble se sont mis en mouvement : mais leur premier pas a été comme un signal pour l'ennemi : toutes ses pièces ont fait feu, tous ses escadrons se sont ébranlés à la fois.
A ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au nombre de trois ou quatre mille, prirent l'épouvante. Ce troupeau d'hommes errait çà et là ; leur foule flottait égarée, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats, qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes, dont ces hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les plus découragés servirent à préserver les plus braves.
En même temps que sur son flanc droit le maréchal se fait un rempart de ces malheureux, il a regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc gauche, et il marche entre deux, s'avançant ainsi de bois en bois, de plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosités, des moindres accidens du sol. Mais souvent il est
obligé de s'éloigner du fleuve; alors Platof l'environne de toutes parts.
C'est ainsi que pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaks ont voltigé sans cesse sur les flancs de leur colonne, réduite à quinze cents hommes armés, la tenant comme assiégée, disparaissant devant ses sorties pour reparaître aussitôt, comme les Scythes leurs ancêtres ; mais avec cette funeste différence, qu'ils maniaient leurs canons montés sur des traîneaux, et lançaient en fuyant leurs boulets, avec la même agilité que jadis leurs pères maniaient leurs arcs et lançaient leurs flèches.
La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfonça dans les ténèbres avec quelque joie; mais alors, si l'on s'arrêtait un instant aux derniers adieux de ceux qui tombaient faibles ou blessés, on perdait la trace les uns des autres. Il y eut là beaucoup de cruels momens, bien des instans de désespoir; cependant l'ennemi lâcha prise.
La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avançait comme à tâtons dans un bois épais, quand tout-à-coup, à quelques pas devant elle, une vive lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans la figure des hommes du premier rang. Saisis de frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils sont coupés, que voilà leur terme, et ils tombent ter-
riiiés ; Je reste, derrière eux, se mêle et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se précipite ; il fait battre Ja charge, et comme s'il eût prévu cette attaque, il s'écrie : « Compagnons, voilà l'instant, en « avant ! Ils sont à nous ! » A ces paroles, ses soldats consternés, et qui se croyaient surpris, croient surprendre; de vaincus qu'ils étaient, ils se relèvent vainqueurs ; ils courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent déjà plus, et dont ils entendent, au travers des forets, la fuite précipitée.
On s'écoula vite ; mais vers dix heures du soir, o nrencontra une petite rivière encaissée dans un profond ravin ; il fallut la passer un à un comme le Dnieper. Les Cosaks, acharnés sur ces infortunés, les épiaient encore. Ils profitèrent de ce moment; mais Ney et quelques coups de feules repoussèrent. On franchit péniblement cet obstacle, et une heure après, la faim et l'épuisement arrêtèrent pendant deux heures dans un grand village.
Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu'à dix heures du matin, on marcha sans rencontrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux ; mais alors les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant de la lisière d'une foret. Tant qu'a duré le jour, il a fallu que ses soldats se résignassent à voir les boulets ennemis renverser les arbres qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs; car on n'avait plus que de
petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Gosaks à une distance suffisante.
La nuit revenue, le maréchal a donné le signal, et l'on s'est remis en marche vers Orcha. Déjà, pendant le jour précédent, Pchébendowski et cinquante chevaux y avaient été envoyés pour demander du secours : ils devaient y être arrivés, si toutefois l'ennemi n'occupait pas déjà cette ville.
Les officiers de Ney finirent en disant que quant au reste de leur route, et quoiqu'ils eussent encore rencontré des obstacles cruels, ils n'étaient pas dignes d'être racontés. Toutefois ils s'exaltaient toujours au nom de leur maréchal, et faisaient partager leur admiration , car ses égaux eux-mêmes ne songèrent point à en être jaloux. On l'avait trop regretté, on avait trop besoin de douces émotions pour se livrer à l'envie : Ney s'était d'ailleurs mis hors de sa portée. Pour lui, dans tout cet héroïsme, il était si peu sorti de son naturel, que, sans l'éclat de sa gloire dans les yeux, dans les gestes et dans les acclamations de tous, il ne se serait point aperçu qu'il avait fait une action sublime
Et ce n'était pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers jours avait eu ses hommes remarquables; entre autres celui du 16, Eugène, celui du 17 , Mortier; mais dès-lors tous proclamèrent Ney le héros de la retraite.
Cinq marches séparent à peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet que de gloire recueillie ! qu'il faut peu d'espace et de temps pour une renommée immortelle ! et de quelle nature sont donc ces grandes inspirations, ce germe invisible, impalpable des grands dévouements , produits de quelques instants, issus d'un seul cœur, et qui doivent remplir les temps et l'immensité ?
Quand, à deux lieues de là, Napoléon apprit que Ney venait de reparaître, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s'écria : « J'ai donc sauvé « mes aigles ! j'aurais donné trois cents millions « de mon trésor pour racheter la perte d'un tel « homme. »
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