‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 84 sur 111 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Ainsi l'armée avait repassé pour la troisième et dernière fois le Dnieper , fleuve à demi russe et à demi lithuanien, mais d'origine moscovite. Il coule de l'est à l'ouest jusqu'à Orcha, où il se présente pour pénétrer en Pologne ; mais là des hauteurs lithuaniennes s' opposant à cette invasion le forcent de se détourner brusquement vers le sud, et de servir de frontière aux deux pays.

Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s'arrêtèrent devant ce faible obstacle. Jusque-là ils avaient été plutôt spectateurs qu'auteurs de notre désastre. Nous ne les revîmes plus; l'armée fut délivrée du supplice de leur joie.

Dans cette guerre , et comme il arrive toujours , le caractère de Kutusof le servit plus que ses talents. Tant qu'il fallut tromper et temporiser , son esprit astucieux , sa paresse , son grand âge , agirent d'eux-mêmes ; il se trouva l'homme de la circonstance , ce qu'il ne fut plus ensuite dès qu'il

fallut marcher rapidement, poursuivre , prévenir, attaquer.

Mais depuis Smolensk, Platof avait passé le flanc droit de la route , comme pour se joindre à Wittgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté.

Le 22 on marcha péniblement d'Orcha vers Borizof , sur un large chemin bordé d'un double rang de grands bouleaux, dans une neige fondue et au travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyèrent; elle retint et livra aux Cosaks tous ceux des blessés qui , croyant la gelée établie pour toujours , avaient , à Smolensk , changé leurs voitures contre des traîneaux.

Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d'une énergie antique. Deux marins de la garde venaient d'être coupés de leur colonne par une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux. L'un perdit courage et voulut se rendre; l'autre , tout en combattant, lui cria que s'il commettait cette lâcheté il le tuerait; et en effet, voyant son compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'ennemi , il l'abattit d'un coup de feu entre les mains des Cosaks, puis, profitant de leur étonnement, il rechargea promptement son arme , dont il menaça les plus hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du terrain, et parvint à rejoindre sa troupe.

Ce fut dans ces premiers jours démarche vers Borizof, que le bruit de la prise de Minsk se répandit dans l'armée. Alors les chefs eux-mêmes portèrent autour d'eux des regards consternés; leur imagination, blessée par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs s'écriaient que, « comme Charles XII, « dans l'Ukraine, Napoléon avait mené son armée « se perdre dans Moscou. »

Mais d'autres n'attribuaient pas à cette incursion nos malheurs actuels. Sans vouloir excuser les sacrifices auxquels on s'était résigné dans l'espoir de terminer la guerre en une seule campagne, ils assuraient « que cet espoir avait été fondé ; « qu'en poussant sa ligne d'opération jusqu'à « Moscou , Napoléon avait donné à cette colonne « si alongée une base suffisamment large et solide. « Ils montraient, depuis Riga jusqu'à Bobruisk, « laDiina, le Dnieper, l'Ula et la Bérézina qui « en marquaient la trace ; ils disaient que Macdo- « nald, Saint-Cyr, et de Wrede, que Victor et « Dombrowski les y avaient attendus ; c'étaient , « en y joignant Schwartzemberg , et même Auge- « reau qui gardait l'intervalle de l'Elbe au Niémen « avec cinquante mille hommes, près de deux « cent quatre- vingt mille soldats sur la défensive, « qui du nord au midi, avaient appuyé l'agression

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« contre l'Orient de cent cinquante mille hom- « mes : et ils concluaient de là que cette pointe « sur Moscou , quelque aventureuse qu'elle parût « être , avait été , et suffisamment préparée , et « digne du génie de Napoléon, et que son succès « avait été possible : aussi n'avait-elle manqué que « par des fautes de détail. »

Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant Srnolensk, l'inaction de Junot à Valoutina, et ils soutenaient « que néanmoins la Russie eût été « tout entière conquise sur le champ de bataille « de la Moskwa , si l'on y eût profité des premiers « succès du maréchal Ney.

« Mais qu'enfin l'entreprise manquée militairc- « ment par cette indécision , et politiquement par « l'incendie de Moscou , l'armée en aurait encore « pu revenir saine et sauve. Depuis notre entrée « dans cette capitale , le général et l'hiver mosco « vite ne nous avaient-ils pas laissé , l'une qua- « rante jours, l'autre cinquante jours pour nous « refaire et nous retirer? »

Déplorant alors la téméraire obstination des jours de Moscou, et la funeste hésitation de ceux deMalo-Iaroslavetz , ils comptent leurs malheurs. Ils ont perdu depuis Moscou tous leurs bagages, cinq cents canons , trente et une aigles , vingt-sept généraux, quarante mille prisonniers, soixante mille morts : il ne leur reste que quarante mille

traîneurs sans armes et huit mille combattants.

Mais enfin quand leur colonne d'attaque est de'truite, ils demandent « par quelle fatalité ses « restes, en se réunissant à sa base, qui s'est vice goureusement maintenue , ne savent plus où « s'arrêter , où reprendre haleine ? Pourquoi ils ne « peuvent pas même se concentrer à Minsk et à « Yilna, derrière les marais de la Bérézina, y « arrêter l'ennemi, du moins pour quelque temps, « mettre l'hiver de leur parti , et s'y refaire.

« Mais non , tout est perdu par un autre côté et « par une faute , celle d'avoir confié la garde des « magasins et de la retraite de toutes ces braves « armées à un Autrichien , et de n'avoir point place ce à Yilna ou à Minsk un chef militaire , et une « force qui pût ou suppléer l'insuffisance de « l'armée autrichienne devant les deux armées de « Moldavie et de Volhinie réunies , ou prévenir « sa trahison. »

Ceux qui se plaignaient ainsi n'ignoraient pas la présence du duc de Bassano à Yilna; mais malgré les talents de ce ministre , et la haute confiance que l'empereur avait en lui, ils jugeaient qu'étranger à l'art de la guerre, et surchargé des soins d'une grande administration et de toute la politique , on n'avait pu lui laisser la direction des affaires militaires. Au reste, telles étaient les plaintes de ceux à qui leurs souffrances laissaient

le loisir d'observer. Qu'une faute eût été faite , il était impossible d'en douter ; mais de dire comment on eût pu l'éviter , de peser la valeur des motifs qui y entraînèrent, dans une si grande circonstance et devant un si grand homme, c'est ce qu'on n'ose décider : on sait d'ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et gigantesques, tout devient faute quand le but en est manqué.

Toutefois la trahison de Schwartzemberg n'était point aussi évidente, et pourtant, si l'on en excepte les trois généraux français qui se trouvaient avec cet Autrichien, la grande armée tout entière l'accusait. « Elle disait que Walpole n'était à Vienne « qu'un agent secret de l'Angleterre ; que lui et « Metternich composaient entre eux de perfides « instructions que recevait Schwartzemberg. Voilà « pourquoi , depuis le 20 septembre , jour où l'arec rivée de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur « le Styr, terminèrent la marche victorieuse de « Schwartzemberg, ce maréchal a repassé le Bug « et couvert Varsovie en découvrant Minsk; « pourquoi il a persévéré dans cette fausse ma- « nœuvre, et pourquoi, après un faible effort vers « Brezck-Litowsky, le 10 octobre, loin de profiter « de la stagnation de Tchitchakof pour s'interpo- « ser entre lui et Minsk, il a perdu ce temps en « promenades militaires, en marches insignifiantes « vers Briansk , Byalistock et Volkowilz.

« Il avait donc laissé l'amiral reposer, rallier ses « soixante mille hommes, les partager en deux, « lui opposer Sacken avec une moitié, et partir «le 27 octobre avec l'autre pour s'emparer de « Minsk , de Borizof , du magasin , du passage de « Napoléon et de ses quartiers d'hiver. Alors « seulement Schwartzemberg s'était mis à la suite « de ce mouvement hostile , qu'il avait eu l'ordre « de prévenir , laissant Régnier devant Sacken et « marchant si lourdement que, dès les premiers « jours , il s'était laissé devancer de cinq marches « par l'amiral.

« Le 14 novembre, à Volkowitz, Sacken a joint « Régnier, il l'a séparé de l'Autrichien, et l'a « pressé si vivement qu'il l'a forcé d'appeler « Schwartzemberg à son secours. Aussitôt celui - « ci , comme s'il s'y fût attendu , a rétrogradé en « abandonnant Minsk. Il est vrai qu'il dégage « Régnier, qu'il bat Sacken et qu'il le poursuit « jusque sur le Bug, que même il lui détruit la « moitié de son armée ; mais le jour même de son « succès, le 16 novembre, Minsk a été pris par « Tchitchakof : c'est une double victoire pour « l'Autriche. Ainsi toutes les apparences sont con- « servées ; le nouveau feld-maréchal a satisfait aux « vœux de son gouvernement , également ennemi « des Russes qu'il vient d'affaiblir d'un côté, et « de Napoléon que de l'autre il leur a livré. »

Tel fut le cri de la grande-armée presque entière ; son chef garda le silence , soit qu'il ne s'attendît pas à plus de zèle de la part d'un allié, soit politique , ou qu'il crût que Schwartzemberg avait assez satisfait à l'honneur par cette espèce d'avertissement que six semaines plus tôt il lui avait fait parvenir à Moscou.

Toutefois il adressa des reproches au feld-maréchal. Mais celui-ci lui répondit par une plainte amère , d'abord sur cette double instruction contradictoire qu'il avait reçue de couvrir à-la-fois Varsovie et Minsk, puis sur les fausses nouvelles que lui avait transmises le duc de Bassano.

« Ce ministre lui avait, disait-il, constamment « représenté la grande-armée se retirant saine et « sauve, en bon ordre, et toujours formidable. « Pourquoi l'avait-on joué par des bulletins faits « pour tromper les oisifs de la capitale ? S'il n'a- « vait pas fait plus d'efforts pour se joindre à la « grande-armée , c'est qu'il avait cru qu'elle se « suffisait à elle-même.

« Il alléguait ensuite sa propre faiblesse. Comtf ment exiger qu'avec vingt-huit mille hommes , « il en contînt aussi long-temps soixante mille? « Dans cette position, si Tchitchakof lui a dérobé « quelques marches, doit-on s'en étonner? A-t-il « alors hésité à le suivre , à se séparer de la Galet licie, de son point de départ , de ses magasins,

« de son dépôt? S'il n'a point continué, c'est que « Régnier et Durutte , deux généraux français, « l'ont rappelé à grands cris à leur secours. Eux « et lui ont dû espérer que Maret , Oudinot, ou « Victor pourvoiraient au salut de Minsk. »

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