CHAPITRE VI
En ce moment un seigneur lithuanien déguisé en paysan arriva de Vilna , avec la nouvelle de la victoire de Schwartzemberg sur Sacken. Napoléon se plut à publier à haute voix ce succès, y ajoutant « que Schwartzemberg s'était aussitôt retourné « sur la trace de Tchitchakof , et qu'il venait à « notre secours. » Conjecture que la disparition de Tchaplitz rendait vraisemblable.
Cependant ce premier pont qu'on venait d'achever n'avait été fait que pour l'infanterie. On en commença aussitôt un second , à cent toises plus haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achevé qu'à quatre heures de soir. En même temps, le reste du deuxième corps et la division Dombrowski suivaient le général Legrand et le duc de Reggio : c'étaient environ sept mille hommes.
Le premier soin du maréchal fut de s'assurer de la route de Zembin , par un détachement qui en chassa quelques Cosaks; de pousser l'ennemi
vers Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de Studzianka.
Tchaplitz persévéra dans son obéissance pour l'amiral jusqu'à Stakhowa, village voisin de Borizof. Alors il se retourna, et fit tête aux premières troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On s'arrêta des deux côtés. Les Français, se trouvant assez loin, ne voulaient que gagner du temps, et le général russe attendait des ordres.
Tchitchakof s'était trouvé dans une de ces circonstances difficiles, où la préoccupation devant flotter incertaine sur plusieurs points à-la-fois, i! suffit qu'elle se soit d'abord décidée et fixée sur un côté pour qu'aussitôt elle se déplace et verse de l'autre.
Sa marche de Minsk sur Borizof en trois colonnes , non seulement par la grande route , mais par les routes d'Antonopolie, de Logoïsk et de Zembin, montrait que toute son attention s'était d'abord dirigée sur la partie de la Bérézina supérieure à Borizof. Dès-lors, fort sur sa gauche , il ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et toutes ses inquiétudes se transportèrent de ce côté.
L'erreur qui l'entraîna dans cette fausse direction eut encore d'autres fondemens. Les instructions de Kutusof y appelèrent sa responsabilité. Hœrtel, qui commandait douze mille hommes vers Bobruisk, refusa de sortir de ses cantonne-
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mens, de suivre Dombrowski, et de venir défendre cette partie du fleuve: il allégua le danger d'une épizootie, prétexte inouï, invraisemblable, mais vrai, et que Tcbitchakof lui-même a confirmé.
Cet amiral ajoute qu'un avis donné par Wittgenstein attira encore son anxiété vers Bérézino inférieur, ainsi que la supposition, assez naturelle, que la présence de ce général sur le ilanc droit de la grande-armée , et au-dessus de Borizof, pousserait Napoléon au-dessous de celte ville.
Le souvenir des passages de Charles XII , et de Davout à Bérézino, put encore être uVi de ses motifs. En suivant cette direction, Napoléon, non seulement éviterait Wittgcnstcin, mais il reprendrait Minsk, et se joindrait à Schwarlzcmberg. Ceci dut encore être une considération pour Tcbitchakof, dont Minsk était la conquête, et Schwarlzcmberg le premier adversaire. Enfin, et sur tout , les fausses démonstrations d'Oudinot vers Ucholoda et vraisemblablement le rapport des juifs le déterminèrent.
L'amiral, complètement trompé, s'était donc résolu, le 25 au soir, à descendre la Bérézina, dans l'instant même où Napoléon s'était décide à la remonter. On eût dit que l'empereur français avait dicté au général ennemi sa résolution, l'heure où il devait la prendre , l'instant précis et tous les détails de son exécution. Tous deux étaient partis
en même temps de Borizof : Napoléon pour Sludzianka, Tchilchakof pour Szabaszaw'uzy , se tournant ainsi le dos comme de concert, et l'amiral rappelant à lui lout ce qu'il avait de troupes au-dessus de Borizof, à l' exception d'un faible corps d'éclaireurs , et sans même faire rompre les cbemins.
Toutefois à Szabaszawiczy, il n'était qu'à cinq ou six lieues du passage qui s'opérait. Dès le matin du 26 il devait en être instruit. Le pont de Borizof n'était pas à trois heures de marche du point d'attaque. Il avait laisse quinze mille hommes devant ce pont ; il pouvait donc revenir de sa personne sur ce point, rejoindre Tchaplilz à Slachowa , et ce jour-là même attaquer, ou du moins se préparer, et le lendemain 27, culbuter avec dix-huitmille hommes les sept mille soldats d'Oudinol et de Dombrowski, enlin reprendre devant l'empereur et devant Sludzianka , la position que Tchaplilz avait quittée la veille.
Mais les grandes fautes se réparent rarement avec tant de promptitude, soit qu'on se plaise d'abord à en douter, et qu'on ne se résigne à en convenir qu'après une entière certitude ; soit qu'elles troublent, et que dans la défianceoù l'on tombe de soi-même, on hésite, et que l'on ait besoin de s'appuyer des autres.
Aussi l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le
27, en consultations, en tâtonnemens , et en pré- * paratifs. La présence de Napoléon et de sa grandearmée, dont il lui était difficile de se figurer la faiblesse , l'éblouit. Il vit l'empereur par-tout : devant sa droite, à cause des simulacres de passage ; en face de son centre, à Borizof, parce qu'en effet toute notre armée , arrivant successivement dans cette ville, la remplissait de mouvement: enfin à Studzianka, devant sa gauche, où l'empereur était réellement.
Le 27, il était si peu revenu de son erreur, qu'il fit reconnaître et attaquer Borizof par des chasseurs, qui passèrent sur les poutres du pont brûlé , et qui furent repoussés par les soldats de la division Partouneaux.
Le même jour, et pendant ces tâtonnemens, Napoléon , avec environ six mille gardes et le corps de Ney , réduit à six cents hommes , passait la Bérézina , vers deux heures de l'après-midi : il se plaçait en réserve d'Oudinot, et assurait contre les efforts à venir de Tchitchakof le débouché des ponts.
Une foule de bagages et de traîneu rsl'avaieiit précédé. Beaucoup traversèrent encore le fleuve après lui tant que le jour dura. En même temps l'armée de Victor remplaçait la garde sur les hauteurs de Studzianka.