CHAPITRE IV
Pendant que Napoléon, entraîne par son caractère, par sa position, et par les circonstances , paraissait ainsi désirer et hâter l'instant des combats, il gardait le secret de sa perplexité ; l'année 1 8 1 1 s'écoulait en pourparlers de paix et en préparatifs de guerre, 1812 venait de commencer, et déjà l'horizon s'obscurcissait. Nos armées d'Espagne avaient fléchi : Ciudad-Rodrigo venait d'être reprise par les Anglais (19 janvier [812); les discussions de Napoléon avec le pape s'aigrissaient ; Kutusof avait détruit l'armée turque sur le Danube (8 décembre 181 1); la France même devenait inquiète pour ses subsistances : tout enfin semblait détourner les regards de Napoléon de la Russie, les ramener sur la France, et les y fixer ; et lui , bien loin de s'aveugler , il reconnaissait dans ces contrariétés les averlissemcns d'une fortune toujours fidèle,
Ce fut surtout au milieu de ces longues nuits ÉThiver, où l'on reste long-temps seul avec spj*
même , que son étoile parut l'éclairer de sa plus vive lumière : elle lui montre les différens génies de tant de peuples vaincus, attendant en silence le moment de venger leur injure ; les dangers qu'il court affronter, ceux qu'il laisse derrière lui, même chez lui ; que , comme les états de son armée, les tables de la population de son empire étaient trompeuses, non parleur force numérique , mais par leur force réelle : on n'y compte que des hommes vieillis par le temps ou par la guerre, et des enfans ; presque plus d'hommes faits ! Où étaient-ils? Les pleurs des femmes, les cris des mères le disaient assez ! penchées laborieusement sur cette terre qui sans elles resterait inculte, elles maudissent la guerre en lui !
Et cependant, il irait attaquer la Russie sans avoir soumis l'Espagne ; oubliant ce principe, dont lui-même donna si souvent le précepte et l'exemple , « de ne jamais entreprendre sur deux points « à-la-fois, mais surunseul, et toujours en masse! » Pourquoi enfin sortirait-il d'une situation brillante , quoique non assurée , pour se jeter dans une position si critique, où le moindre échec pouvait tout perdre v où tout revers serait décisif?
En ce moment , aucune nécessité de position , aucun sentiment d'amour-propre ne pouvait forcer Napoléon à combattre s>e?, propres raisonnemens , ç\ l'empêcher de s'écpute? Jui-TOcnne, Aussi ife-
vient-il soucieux et agite'. Il rassemble les différens états de situation de chaque puissance de l'Europe; il s'en fait composer un résumé exact et complet, et s'absorbe dans cette lecture : son anxiété s'accroît ; pour lui surtout , l'irrésolution est un supplice.
Souvent on le voit à demi renversé sur un sofa, où il reste plusieurs heures, plongé dans une méditation profonde; puis il en sort tout-à-coup, comme en sursaut, convulsivement, et par des exclamations : il croit s'entendre nommer, et s'écrie : « Qui m'appelle?» Alors se levant, et marchant avec agitation : « Non, sans doute, s'est-il « enfin écrié, rien n'est assez établi autour de moi, « même chez moi, pour une guerre aussi lointaine! « il faut la retarder de trois ans. » Et il donne ordre qu'on laisse toujours sur sa table le résumé qui l'éclairé sur les dangers de sa position, Souvent il le relit, et chaque fois il approuve et répète ses premières conclusions.
On ignore ce que lui dicta une si salutaire inspiration ; ce qui est certain, c'est que vers cette époque (le 25 mars 1812) Czernicheff porta de nouvelles propositions à son souverain. Napoléon offrait de déclarer qu'il ne contribuerait ni directement ni indirectement au rétablissement d'un royaume de Pologne , et de s'entendre sur les autres griefs.
Plus tard, le 1 7 avril, le duc de Bassano proposa
à Castlereagh un arrangement relatif à la péninsule et au royaume des Deux-Siciles ; et pour le reste, de traiter sur cette base, que chacune des deux puissances garderait ce que l'autre ne pouvait pas lui ôter par la guerre. Mais Castlereagh re'pondit , que des engagemens de bonne foi ne permettraient pas à l'Angleterre de traiter, sans préalablement reconnaître Ferdinand VII pour roi d'Espagne.
Le 25 avril, Maret, en faisant part au comte Romanzof de cette communication, répétait une partie des griefs de Napoléon contre la Russie. C'était, premièrement, l'ukase du 3i décembre 1810, qui prohibait l'entrée en Russie de la plupart des productions françaises, et détruisait le système continental ; secondement, la protestation d'Alexandre contre la réunion du duché d'Oldenbourg ; troisièmement, les arméniens de la Russie.
Ce ministre rappelait que Napoléon avait offert d'accorder une indemnité au duc d'Oldenbourg, et de s'engager formellement à ne jamais concourir au rétablissement de la Pologne; qu'en 181 1, il avait proposé à Alexandre de donner au prince Kourakin les pouvoirs nécessaires pour qu'il traitât avec le duc de Bassano sur tous leurs griefs ; mais que l'empereur russe avait éludé celte invitation , en promettant d'envoyer Nesselrode à Paris, promesse qui n'avait point eu de suite.
L'ambassadeur moscovite remit presque en même temps l'ultimatum d'Alexandre. Il voulait l'entière évacuation de la Prusse, celle de la Poméranie suédoise, une diminution de la garnison de Dantzick ; du reste il offrait d'accepter une indemnité pour le duché d'Oldenbourg; il se prêtait à des arrangemens de commerce avec la, France , et enfin à de vaines modifications à l'ukase du 3i décembre 1810.
Mais il était trop tard: d'ailleurs, au point où l'on en était venu, cet ultimatum entraînait la guerre. Napoléon était trop fier et de lui-même et de la France ; il était trop commandé par sa position , pour céder devant un négociateur menaçant, pour laisser la Prusse libre de se jeter dans les bras que lui tendaient les Russes, et pour abandonner ainsi la Pologne. Il s'était engagé trop avant , il fallait rétrograder pour trouver un point d'arrêt ; et , dans sa position, Napoléon considérait tout pas rétrograde comme le commencement d'une chute complète.