‹ Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812Chapitre 8 sur 111 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ainsi Napoléon répondait à tout ; son habile main savait saisir et manier à propos tous les esprits; et, en effet, dès qu'il voulait séduire , il y avait dans son entretien une espèce d'enchantement dont il était impossible de se défendre : on se sentait moins fort que lui , et comme contraint de se soumettre à son influence. C'était , si Ton peut s'exprimer ainsi , une espèce de puissance magnétique ; car son génie ardent et mobile est tout entier dans chacun de ses désirs, le moindre comme le plus important ; il veut , et toutes ses forces, toutes ses facultés se réunissent pour accomplir ; elles accourent , se précipitent, et , dociles , elles prennent à l'instant même les formes qui lui plaisent.

Aussi la plupart de ceux qu'il avait en vue d'engager se trouvaient-ils entraînéscomme hors d'euxmêmes. On se sentait flatté de voir ce maître de l'Europe sembler n'avoir plus d'autre ambition, d'autre volonté que celle de vous convaincre ; de

voir ces traits, pour tant d'autres si terribles, n'exprimer pour vous qu'une douce et touchante bienveillance ; d'entendre cet homme mystérieux , et dont chaque parole était historique, céder comme pour vous seul à l'irrésistible attrait du plus naïf et du plus confiant épanchement : et cette voix, en vous parlant, si caressante, n'était-ce pas celle dont le moindre son retentissait dans toute l'Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, fixait le sort des empires, élevait ou détruisait les réputations! Quel amour-propre pouvait résister au charme d'une si grande séduction! on en était saisi de toutes parts ; son éloquence était d'autant plus persuasive, que lui-même semblait persuadé.

Dans cette occasion , il n'y eut pas de teintes si variées dont sa vive et fertile imagination ne colorât son projet pour convaincre et entraîner. Le même texte lui fournissait mille argumens divers : c'est le caractère et la position de chacun de ses interlocuteurs qui l'inspirent ; il l'entraîne dans son entreprise , en la lui faisant envisager sous la forme, avec la couleur, et du côté qui doit lui plaire.

Voilà comme il fait entrevoir à celui qu'effraie la dépense , qu'un autre paiera celte conquête de la Russie , qu'il veut lui faire approuver.

Il dit au militaire que cette expédition hasardeuse

étonne, mais qui doit être facilement séduit par la grandeur d'une idée ambitieuse , que la paix est à Gonstantinople, c'est-a-dire à la fin de l'Europe: il lui est libre d'entrevoir qu'alors ce ne sera pas seulement à un bâton de maréchal, mais à un sceptre qu'on pourra prétendre.

Il répond au ministre (i) élevé dans l'ancien monde, et qu'épouvanterait tant de sang à verser, et d'ambition à satisfaire , « que c'est une guerre « toute politique ; que ce sont les Anglais seulece ment qu'il va attaquer en Russie ; que la cam- « pagne sera courte : qu'après on se reposera ; « que c'est le cinquième acte, le dénouement. »

Avec d'autres, c'est la puissance , l'ambition des Russes et la force des évènemens qui l'entraînent a la guerre malgré lui. Devant les hommes superficiels et sans expérience, avec lesquels il ne veut ni s'expliquer, ni se donner la peine de feindre, il s'écrie brusquement: « Yous ne compre- « nez rien à tout ceci, vous en ignorez les anté- « cédens et les conséquens ! »

Mais avec les princes de sa famille, il s'est déclaré depuis long-temps ; il s'est plaint de ce qu'ils n'appréciaient pas assez sa position. « Ne voyez- « vous pas , leur a-t-il dit , que je ne suis point « né sur le trône; que je dois m'y soutenir comme

(i) Le ceinte Mole.

« j'y suis monté, par la gloire; qu'il faut qu'elle « aille en croissant; qu'un particulier devenu sou- « verain , comme moi, ne peut plus s'arrêter ; « qu'il faut qu'il monte sans cesse, et qu'il est « perdu s'il reste stationnaire? »

Alors, il montrait toutes les anciennes dynasties armées contre la sienne , tramant des complots , préparant des guerres , et cherchant à détruire en lui le dangereux exemple d'un roi né de lui-même. Voilà pourquoi toute paix, à ses yeux, était une conspiration âcs faibles contre le fort, des vaincus contre le vainqueur, et surtout des grands par leur naissance contre les grands par eux-mêmes. Tant de coalitions successives l'avaient confirmé dans cette appréhension ! Aussi pensait-il souvent à ne plus souffrir de puissance ancienne en Europe , et voulait-il seul faire époque, être une ère nouvelle pour les trônes, et qu'enfin tout datât de lui.

Il se découvrait ainsi tout entier aux yeux de sa famille, par ces vives peintures de sa position politique, qui ne paraîtront peut-être plus aujourd'hui ni fausses , ni trop chargées; et pourtant la douce Joséphine , toujours occupée à le retenir et à le calmer, lui avait souvent fait entendre, «qu'avec le sen- « timentde la supériorité de son génie, il semblait « n'avoir jamais assez celui de sa puissance ; que , « comme à ces caractères jaloux, il lui en fallait sans « cesse des preuves. Comment, à travers les bruyan-

« tes acclamations de l'Europe, son oreille inquiète « pouvait-elle entendre quelques voix isolées qui « contestaient sa légitimité ? qu'ainsi son esprit in- « quiet cherchait toujours l'agitation comme son « élément ; que, fort pour désirer, faible pour jouir, « il serait donc le seul qu'il n'eût pu vaincre. »

Mais, en 181 1 , Joséphine était séparée de Napoléon ; et , quoiqu'il allât encore lui rendre des soins dans sa retraite , la voix de cette impératrice avait perdu cette influence que donnent une présence continuelle , de tendres habitudes , et le besoin des doux épanche mens.

Cependant , de nouveaux démêlés avec le pape compliquaient la position de la France. Napoléon s'adressait alors au cardinal Fesch. C'était un prêtre zélé , et tout bouillant d'une vivacité italienne : il défendait les droits ultramontains avec une ardente opiniâtreté ; et telle était la chaleur de ses discussions avec l'empereur, que , dans une occasion précédente, celui-ci, tout irrité, s'était emporté jusqu'à lui crier, « qu'il le réduirait à obéir! — Eh! « qui conteste votre puissance ? répondit le cardinal : « mais force n'est pas raison ; car si j'ai raison, toute « votre puissance ne me fera point avoir tort. D'ail- « leurs , Yotre Majesté sait que je ne crains pas le «martyre. — Le martyre! répliqua Napoléon en « passant de la violence au sourire , ah! n'y compte tcz pas, monsieur le cardinal; c'est une affaire

« où il faut être deux , et quant à moi je ne veux « martyriser personne. »

Ces discussions prirent, dit-on, un caractère plus grave vers la fin de 181 1. Un témoin assure qu'alors le cardinal , jusque là étranger à la politique, la mêla à ses controverses religieuses ; qu'il conjura Napoléon de ne pas s'attaquer ainsi aux hommes, aux élémens , aux religions, à la terre et au ciel à-la-fois; et qu'enfin il lui montra la crainte de le voir succomber sous le poids de tant d'inimitiés.

Pour toute réponse à cette vive attaque, l'empereur le prit par la main , le conduisit à la fenêtre, l'ouvrit et lui dit : « Yoyez-vous là-haut cette « étoile ? — Non , sire. — Regardez bien. — Sire, je « ne la vois pas. — Eh bien! moijelavois! » s'écria Napoléon. Le cardinal, saisi d'étonnement, se tut, s'imaginant qu'il n'y avait plus de voix humaine assez forte pour se faire entendre d'une ambition si colossale qu'elle atteignait déjà les cieux.

Quant au témoin de cette scène singulière , il comprit tout autrement ies paroles de son chef Elles ne lui parurent point l'expression d'une confiance exagérée dans sa fortune , mais plutôt celle de la grande différence que Napoléon établissait entre les aperçus de son génie et ceux de la politique du cardinal.

8i HISTOIRE DE NAPOLEON

Mais, en supposant même que l'ame de Napoléon n'ait point e'té exempte d'un penchant à la superstition, son esprit était à-la-fois trop ferme et trop éclairé, pour laisser dépendre d'une faiblesse d'aussi grandes destinées. Une grande inquiétude le préoccupait : c'était la pensée de cette même mort qu'il semblait braver. Il sentait ses forces s'affaiblir , et craignait qu'après lui cet empire français , ce grand trophée de tant de travaux et de victoires, ne fût démembré.

« L'empereur russe était, disait-il, le seul sou- « verain qui pesât encore sur le sommet de cet im- « mense édifice. Jeune et plein de vie , les forces « de ce rival croissaient encore, quand déjà les sience nés déclinaient. » Il lui semblait que, des bords du Niémen , Alexandre n'attendait que la nouvelle de sa mort pour se saisir du sceptre de l'Europe, . et l'arracher des mains de son faible successeur. « Quand l'Italie entière, la Suisse, l'Autriche, la « Prusse , et toute l'Allemagne , marchaient sous « ses aigles , qu'attendrait-il donc pour prévenir ce « danger, et pour consolider le grand empire, en « rejetant Alexandre et la puissance russe, affai- « blie de la perte de toute la Pologne, au-delà du « Borysthène ! »

Telles furent ses paroles prononcées dans le secret de l'intimité ; elles renferment sans doute le

véritable motif de cette terrible guerre. Quant à sa précipitation à la commencer, il semblait qu'il se hâtât, pousse par l'instinct d'une mort prochaine. Une humeur acre répandue dans son sang , et qu'il accusait de son irascibilité , « mais sans la- « quelle, disait-il , on ne gagnait pas de batailles , » le dévorait.

Qui de nous a su pénétrer assez avant dans l'organisation humaine, pour affirmer que ce vice caché ne fut pas l'une des causes de cette inquiète activité qui hâtait les évènemens , et qui fit sa grandeur et sa chute ?

Cet ennemi intérieur manifestait de plus en plus sa présence par une douleur secrète , et par de violentes convulsions d'estomac qu'il lui faisait éprouver. Dès 1806, à Varsovie , dans une de ces crises douloureuses, on (1) avait entendu Napoléon s'écrier « qu'il portait en lui le principe d'une « fin prématurée , et qu'il périrait du même mal « que son père. »

Déjà pour lui les courts exercices de la chasse , le galop des chevaux les plus doux , étaient une fatigue: comment soutiendrait-il donc les longues journées et les mouvemens rapides et violens par lesquels les combats se préparent ? Aussi pendant que , même autour de lui? la plupart le

(ï) U comté 4s Lobau,

croyaient emporté vers la Russie par sa grande ambition, par l'inquiétude de son esprit et par son amour pour la guerre, seul et presque sans témoin il en pesait l'énorme poids , et , poussé par la nécessité, il ne s'y décidait qu'après une pénible hésitation.

Enfin, le 3 août 1811 , dans une audience], au milieu des envoyés de toute l'Europe, il éclate; mais cet emportement, présage de la guerre, est une preuve de plus de sa répugnance à la commencer. Peut-être la défaite que viennent d'essuyer les Russes à Routschouk a-t-elle enflé son espoir, et pense-t-il qu'en menaçant il aiTetera les préparatifs d'Alexandre.

C'est au prince Kourakin qu'il s'est adressé. Cet ambassadeur vient de protester des intentions pacifiques de son souverain, il l'interrompt : « Non, « son maître veut la guerre ! il sait par ses géné- « raux que les armées russes accourent sur le « Niémen ! L'empereur Alexandre trompe et ga- « gne tous ses envoyés ! » Puis apercevant Caulaincourt, il traverse rapidement la salle, et l'interpellant avec violence : « Oui , vous aussi vous êtes « devenu Russe. Vous êtes séduit par l'empereur « Alexandre. » Le duc répliqua fermement : « Oui, « sire, parce que, dans cette question , je le crois « Français. » Napoléon se tut, mais depuis ce moment il traita froidement ce grand officier , sans

pourtant le rebuter ; plusieurs fois même il essaya, par de nouveaux raisonnemens , entremêlés de caresses familières, de le faire rentrer dans son opinion, mais inutilement; il le trouva toujours inflexible, prêt à le servir, mais sans l'approuver.

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