CHAPITRE PREMIER
UN MOUVEMENT NATIONAL EN 1803. — LE CAMP DE BOULOGNE. — LES RECETTES EXTÉRIEURES.
J'aborde mdnteDant le récit des prospérités inouïes qui ont signalé le début et Tapogée de Tépoque impériale. Malgré les maux sans nombre et les effroyables calamités dont elles ont été accompagnées et suivies, ces grandeurs si chèrement payées ont laissé après elles un tel éblouissement que notre nation n'a su pendant longtemps ni se consoler de les avoir perdues, ni les juger avec sang-froid en reconnaissant tout ce qu'elles avaient d'éphémère. On ne saurait s'étonner de son obstination à garder des illusions si flatteuses pour son orgueil; tous les peuples qui ont rêvé l'empire du monde en ont été punis par ce long aveuglement C'est sans doute une tiche ingrate que d'avoir à les détromper, de montrer à une nation si Qère de ce court moment de son histoire qu'elle a III \
manqué à sa destirtée en 9e fafsant rinstrument généreux d'une domination perverse ; il n'y a là ni gloire, ni popularité à recueillir, et ce devoir est particulièrement pénible dans un pays de routine, amoureux dii : lieu commufi, et où l'on ne parioone Jamais à quiconque a touché à certaines superstitions. Mais Fexpérience nous a prouvé si ces erreurs sur le passé sont sans danger pour l'avenir; nous avons vu quelles déplorables résurrections peuvent amener ces méprises d'une admiration malentendue. Au reste ce point de vue est lui-même secondaire. Que la vérité nous déplaise ou non, elle nous domine, et Texpérience n'a été en tout ceci que sa très-humble servante. L'histoire a une autre mission que celle de plaire. Elle n'est pas plus faite pour être le courtisan d'un peuple que pour être le courtisan d'un roi. Il faut que les préjugés soi-disant patriotiques en prennent leur parti, il n'est plus possible aujourd'hui à l'historien d'être national dans le sens étroit du mot. Son patriotisme à lui c'est Tamour de la vérité. Il n'ett pas l'homme d'une ra'-e ou d'un pays, il est l'homme de tous los pays, il parle tu nom de la civilisation générale; il appartient aux intérêts communs de toutes les nations, aux intérêts de rhumanité. et son peuple est le peuple qui les sert le mieux. S'il est par exemple avec la France contre TEspagne de Charles-Quint, il est avec l'Espagne contre la France de Napoléon. Il est tour à tour Hollandais contre Philippe II, Anglais contre Louis XIV, citoyen des États-Unis contre George III ; mais il ne peut revêtir en quoique sorte ees individualités diverses qu'après les avoir dépouillées de ce qu'elles ont de passionné et d'excessif. Sa patrie plane au-des-
Ail
UN MOUVBMBNT MATIOIlAXi BN 1803. 3
SUS de toutes ks frontières, et sa cause est la cause uoiv^nelle, immuaUe, du droit contre la force, de la Ubeiié contre ToppressiOD. L'esdusivisiDe qu'on vou« drait lui imposer était à la rigueur possible dans les petits États de Taotiquitéqui traitaient en ennemi tout œ q«î était étranger, il ne peut se soutenir au milieu de la grande communauté européenne qui vit d'une Dïéme tie et se nourrit d'une môme pensée. Encore Borne, en conquérant le monde, a*t-elle su s'élever à la notion de rhumanité,et c'est là ce qui fait la grandeur iacomparaUe de Tacite. On retrouve en lui, malgré ses pr^ngés, l'homme de tous les temps et de tous les pays, ou plutôt on croit entendre le genre humain lui-même prononçant sur sa propre histoire d'inefSaçables arrêts. Aujourd'hui les peuples européens sout tellement solidaires qu'il ne faut pas un grand effort d'impartialité ni de compréhension pour discerner ce qui, dans leurs vues particulières, peut servir eu compromettre la cause des intérêts généraux; et là se trouve la seule règle de jugement que puisse accepter un esprit libre»
Ces réflexions supposent que les peuples ont leur responsabilité moins claire et moins distincte, mais non moins réelle que celle des individus. Ceux qui le nient auraient dû pour être conséquents s'interdire les dangereuses flatteries qu'ils ont si souvent prodiguées à notre vanité nationale, car la louange implique cette responsabilité tout autant que le blâme. Les peuples, on ne saurait trop le leur rappeler, ne sont grands que dans la mesure où ils savent s'élever à la dignité d'une personne j où ils se montrent capables de discernement, de volonté, de persévérance ; là
est tout le secret de leur gloire ou de leur ignominie. La France avait commis une grande faute envers ellemême en s'abandonnant sans réserve et sans garantie à rhomme qui avait fait le 18 brumaire; elle en commit une plus grande encore envers l'Europe en le suivant les yeux fermés dans la politique folle et téméraire qui aboutit à la rupture de la paix d^Amiens. Les conséquences de cette double faute ne se firent pas attendre : ce fut au dedans l'aggravation du despotisme, au dehors l'adoption déGnitive du système des conquêtes. La guerre une fois déclarée à l'Angleterre , le Premier Consul résolut de la rendre terrible et décisive. Dans l'état encore mal assuré de ses usurpations, au dedans comme au dehors, il était dangereux pour lui de laisser voir trop longtemps le vainqueur de l'Europe tenu en échec par ce qu'il appelait avec dédain 4 ce peuple de marchands. » Aussi avait-il marqué par une mesure significative, dès le premier jour de la rupture du traité d'Amiens, le caractère implacable qu'il voulait imprimer aux hostilités. L'arrestation des familles anglaises qui voyageaient en France sur la foi des traités et des déclarations rassurantes du Mo* niieur, était un acte sans précédents comme sans excuse. Il avait été motivé sur le plus faux des prétextes*, et son auteur lui-même en a reconnu plus tard l'iniquité' en avouant avec une sorte de machiavé-
1. L^ordre de mcUre l'embargo sur les bâtiments ennemis avait été donné par Bonaparte trois jours avant d'être donné par l'Angleterre. (Voir sur ce point le tome II*, page 510.) Quant au motif tiré de ral»ence d'une dcclaration de guerre formelle, il n^était pas plus sincère, car l'Angleterre ne déclarait jamais la guerre autrement qu'en retirant son ambassadeur.