‹ Histoire de Napoléon Ier (volume 2)Chapitre 251 sur 310 · IV. Yo · texte numérisé non relu

IV. Yo

avait prévu la crise, il la désirait, au besoin il était homme à la provoquer; mais il n'en soupçonnait en rien le danger. Il avait donc prescrit à Murai de choisir de bonnes positions militaires, de camper le plus possible par divisions et aux environs de la ville, et eo cas d'émeute d'occuper seulement les têtes de rues sans y engager les troupes.

L'efifervescence produite à Madrid par tant de surprises et d'humiliations successives avait été aggravée auplus haut point parles procédés insolents et despotiques de Murât. Elle n'attendait plus qu'une occasion pour éclater en guerre ouverte lorsqu'on y apprit qœ le lieutenant de Napoléon se disposait à envoyer i Bayonne les derniers membres de la famille royale d'Espagne, c'est-à-dire l'infant don Francisco, le plus jeune frère de Ferdinand, Don Antonio son oncle, la reine d'Ëtrurie avec ses enfants. La junte suprésoe, lorsque Murât lui communiqua ses intentions, résolai d'abord de s'opposer à leur exécution. Mais, comme elle n'avait de Ferdinand que des instructions contra* dictohres lui enjoignant tour à tour la résistance ou II soumission, selon que le ressenti ment ou la peur remportaient dans son esprit, et comme les troupes dontelle pouvait disposer à Madrid ne s'élevaient qu'à trois mille hommes, elle s^efTraya et donna son conseDt^ ment. Le 2. mai 1808, dès le matin, la foule s'assembla sur la place du Palais où le départ devait s'effectoer. La reine d'Étrurie parut la première et monta en voiture avec ses enfants; comme elle était peu aimée ea raison de ses relations avec Murât, on la laissa partir sans protestation. Deux voitures restaient sur la place, et le bruit se tévmdlt (çie l'infant don Firancisca pies-

rait eD refusant de partir. Dans ce moment survint un aide de camp de Murât qui se dirigeait vers le palais; il fut assailli par le peuple et à grand peine arraché à la mort. Des troupes sont envoyées aussitôt pour dissiper les rassemblements; elles font feu sur cette foule désarmée qui se disperse dans toutes les directions en criant vengeance. Nos soldats isolés sont massacrés mais en petit nombre ; les troupes de Murât étaient depuis longtemps prêtes pour le combat. Elles occupent les principales is.sues de la ville , elles en balayent les rues avec leur artillerie. La lutte était trop inégale pour se prolonger longtemps. Lorsque les rangs des patriotes s'éclaircissent, Murât y précipite la cavalerie de la garde, les lanciers polonais , les mameluks qui poursuivent les fugitifs et les sabrent jusque sur le seuil de leurs maisons. Les troupes espagnoles consignées dans leurs quartiers ne prirent aucune part à la lutte à l'exception d'une compagnie d*artillerie qui livra au peuple le parc dont elle avait la garde et dont les officiers Velarde et Daoiz se ârjent héroïquement tuer pour leur pays. Ce point fut le seul où TinsurreotioD put offrir quelque résistance, et une fois le parc d*artillerie enlevé, tout fut terminé. Nos pertes s'éleyaient à trois ou quatre cents morts, celles des insurgés à sept à huit cents, autant qu'il est permis de conclure sur des récits absolument contradictoires. La junte intercéda auprès de Murât qui promit une amnistie générale en échange d*une entière soumission.

Cette promesse du général français fit tout rentrer dans Tordre, et un grand nombre d'insurgés confiants en sa parole avaient regagné leurs demeure%\OT^\ii^Ti

apprit que le massacre avait recommencé, mais cette fois sans avoir i'eicuse d'une insurrection. Hurat^ jugeant sans doute que la leçon n'avait pas été assez te^ rible, avait fait saisir chez eux beaucoup d'Espagnols qui étaient retournés à leurs occupations^ et, au mépris de la parole donnée, il en avait fait fusiller une centiine sans jugement, exemple mémorable de la cruaoté froide et réfléchie que la soif de régner peut inspirer à un homme né avec des instincts bons et généreuii Cette fois Murât n'avait plus en vue la répression mab la sécurité de sa future royauté, il n'agissait plus a général mais en roi, il montrait une âme vraimeot royale^ s'élevait du premier coup à la grande politique, laissant les scrupules aux petits esprits incapables de comprendre la raison d'État. 11 se créait à la couronne d'Espagne des titres tels que Napoléon nepoor* rait les méconnaître sans se renier lui-même, car jamais les préceptes de ce mattre en machiavélisiDe n'avaient été a[)pliqués avec plus de vigueur, de fiiKlité et d'à propos.

Mais le sang que Murat venait de répandre ne devait profiter ni au maftre ni à Télève. En ce qui coocerne Napoléon, on peut dire que la journée du 2 nui fut un coup mortel porté à sa domination, tant l'exécration qu'elle fit naître dans tous les cœurs es|iignols fut unanime et profonde. Quant à Murat, une cruelle déception Tattendait. Il est permis de croirequ'i^ éprouvait au fond du cœur quelque honte et quelque remords d'avoir commis de pareilles atrocités, mais combien ces sentiments ne durent-ils pas devenir idos amers lorsqu'il s'en vit dérober le prix? Le jour même où il fa\sa\l tu^xW^t \^^ ^^triotes de Madrid, Napo-

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léon lui signifiait de BiyoDne qu'il devait renoncer pour toujours à ce trône tant convoitera ce trône pour lequel il venait de verser tant de sang et de se parjurer lui-même. On lui offrait à la vérité de riches compensations, mais des compensations qu'il considérait presque comme injurieuses pour lui dans la fièvre d'orgueil et d'ambition qui s'était emparée de son esprit. «Je destine le roi de Naples à régnera Madrid^lui écrivait Napoléon. Je veux vous donner le royaume de Naples ou celui du Portugal. Répondez-moi sur le champ ce que vous en pensez, car il faut que cela soit fait dans un jour. > (2 mai.)

En attendant que le contrecoup de l'émeute et des tueries de Madrid se fit sentir dans tout le royaume où il devait retentir comme un appel aux armes. Napoléon put croire qu'il en recueillerait les fruits les plus heureux. L'événement lui servit d*abord à vaincre la résistance de Ferdinand, dont il n'avait pu venir à bout jusque-là. Le roi Charles, poussé par l'empereur manda de nouveau son fils devant lui, l'accusa d'être l'auteur de l'insurrection de Madrid, le menaça de l'en rendre responsable, et enfin lui déclara que maintenant plus que jamais il n'avait qu'un seul moyen de sejnstiSer, c'étiit de renoncer au trône. £t comme le prince immobile, les yeux baissés, gardait un silence obstiné, Napoléon l'interpella lui-même avec les me*^ naces les plus violentas : « si d'ici à minuit, lui dit-il, vous n'avez pas reconnu votre père pour roi légitime et ne le mandez à Madrid, vous serez traité comme rebelle. > Ces paroles, sont celles que l'empereur rapporte dans sa correspondance, mais des témoins dignes de foi assurent qu'il menaça Ferdm^n^ à&\^

faire mettre à mort, et leur assertion n'a rien que de très-yraisemblabie. Le prince terrifié céda enfin. D signa deux renonciations successives. Tune en date do 6 mai en faveur de son père et en sa qualité de roi de fait, l'autre datée du 10, en faveur de Napoléoo et en sa qualité d'héritier de la couronne. Le roi Charles n*avait pas même attendu ces deux actes pour céder à Napoléon tous ses droits au trône des Espagnes et des Indes en échange des chftteaox dt Compiègne et de Chambord et d'une rente de trak miUions de réaux (5 mai). Ferdinand reçut en échange de ses. droits le château de Navarre avec un re* venu de 400,000 francs et 600,000 fr. de rente viagère. Les trois infants reçurent des pensions. L^Espi* gne et ses colonies étaient ainsi acquises à Napoléoi moyennant une somme totale de dix miUions pir an, mais cette somme c'était l'Espagne elle-même cpû devait la payer 1 1 Cela fera en tout dix millions, écriiait Napoléon à MoUien le 9 mai. Toutes ces sommes senum remboursées par l Espagne. » L'histoire de cette mémorable transaction serait incomplète, si nous n'ejootions que, moins de trois mois après le jour où eDi avait été signée, Ferdinand élait en instance auprè» du trésor français pour obtenir le payement des deux premiers mois de sa pension. ^ Celle du roi Gharin n'était pas mieux payée, et c'est en septembre seulement qu'il recevait son arriéré du mois de juillet

Napoléon était triomphant, rayonnant de joie. Qui pourrait désormais contester ^e^ droits? Quelle stipu*

1 . Voir dans les Mémoires du roi Joseph la lettre d'Azanza à Crquijo en date du \% ^o^v \^%.

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latioDy quel contrat ayaît jamais été conclu plus régulièrement, quelle convention mieux faite selon toutes les formes? Une seule chose lui donnait de l'humeur. Le roi Charles semblait très-bien prendre son parti de sa mésaventure, c'était « un bon et brave homme, • mais Ferdinand était sombre et taciturne : < Quant au prince des Asturies, écrivait-il à Talleyrand le 6 mai, c'est un homme qui inspire peu d'intérêt. Il est béte au point que je n*ai pu en tirer un mot. Quelque chose qu'on lui dise, il n'y répond pas. Qu'on le tance ou qu'on lui fasse des compliments il ne change jamcûs de visage. Pour qui le voit son caractère se dépeint par un seul mot : un sournois. »

Napoléon ne pouvait concevoir que Ferdinand ne montrât pas plus de satisfaction. Il n*était même pas loin de prétendre à sa reconnaissance. Que lui manquait il donc à ce farouche personnage 7 que lui fallait-il de plus? tout ne s'était-il pas passé dans les règles? ne devait-il pas comprendre que sa tristesse insultait à la joie du héros? Napoléon se hâta d*écarter cette triste figure ; il dirigea le Prince ainsi que ses frères sur Yalençay, en leur donnant une escorte d'honneur de quatre-vingts gendarmes. Par un trait de cette ironie cynique et méchante qui ne Tabandonnait jamais , il diargeait le frondeur Talleyrand de veiller i leurs plaisirs : < Je désire , lui écrivait-il à ce sujet , que ces princes soient reçus sans éclat extérieur, mais honnttrnnmUj et que vous fassiez tout ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un théâtre et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas de mal. Vous pourriez y amener Mme de Talleyrand avec quatre ou cinq dames. Si le prviuie dt%

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AaurUs s'attachait à quelque jolie femme^ cela ii*aQrait aacon ioconTénient, surumt si on en était sûr. Tai le plus grand intérêt à œ que le prince des Aslories ne ooBiinette aucune fausse. démarche. Je désire donc qall soit amusé et ocnipé. La politique Toudrait qa*on le mit à Bitche, ou dans quelque château fifrt; mais comme il s*est jeté dans mes bras, qu'il m*a promis de ne rien faire sans mon ordre, et que tout n en Espagne comme je le désire , j*ai pris le parti de l'enToyer dans une campagne en Venvinmnant defkt sirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de mai et une partie de juin, les affaires d'Espagne auront pris une tournure et j^ verrai alors le parti que je prendrai Quant à vous, rofr^ mission est assez honorable. Rcce- Toir chez vous trois illustres personnages pour les amuser est tout a fait dans le caractère de la nation et dans celui de votre rang * ■.

On ne dit pas quels sentiments agitèrent Tâcne de Talleyrand à la lecture de la lettre qui lui confiait cette mission honorable^ mais on peut juger par ces ignominieuses instructions qu'il ne pouvait dédioer sans se perdre, que si cet homme d'Ëtat est devem dès cette époque un des plus mortels ennemis de Ktpoléon, ce ne sont pas les griefs qui lui ont manqua L'empereur savait que Talleyrand se permettiit dans l'intimité des propos très-libres au sujet de cette glorieuse entreprise d'Espagne. Le diplomate se van* tait de l'avoir déconseillée il la déclarait impolitique et dangereuse. Eh bien! bon gré ou malgré, il s'y

1 Les éditeurs de la Correspondance de Napoléon n'ont eu girài de publier celte pièce caractéristique. C'est à M. Tfciers qu'on 1» doit.

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tro verait à jamais compromis, compromis pour y avoir joué le rôle le plus fâcheux et le plus déshonorant, compromis pour y avoir servi à la fois de geôlier et d'entremetteur au prince dépossédé. Et c'est la ce que Napoléon à Sainte-Hélène, ouvrant sa grande âme au pieux Las Cases, appelait < une sorte de malice ! » charmante malice en vérité ! et qui clôt dignement la longue suite d'infamies qui venaient d*aboutir aux deux traités de Bayonne \

Il ne restait plus qu*à prendre possession de ce magnifique royaume, qu'on vçnait d'acquérir à si bon marché, car bien que l'Espagne fût déjà inondée de nos troupes, nous étions encore loin d'avoir occupé toutes les provinces. Mais cette prise de possession ne pouvait faire aucune difficulté, Napoléon en était convaincu, et il fallait que tout le monde le crût comme lui : « Je regarde le plus gros de la besogne comme fait, écrivait-il le 6 mai, quelques agitations pourront avoir lieu, mais la bonne leçon qui vient dttre donnée à la ville de Madrid^ celle qu'a reçue dernièrement BurgoSy doivent nécessairement décider promptement les choses, » Et le 1 4 mai il mandait à Cambacérès : '^L'opinion de V Espagne se ploie selon mon désir. La tranquillité est rétablie partout^ et il paraît qu'elle ne sera troublée nulle part. » Le 16 à Talley-

1. V. et comp. sur cette époque les Mémoires de Cevallos, d'Escoiquiz, d'Azanza et 0-FarriII^ les pièces publiées par Llorente, les Mémoires historiques de Tabbé de Pradt, les Souvenirs diplomatiques de Ix>rd Hollaod, VHistoire du comte de Toreno, les Mémoires de M. de Bausset. Quant aux Mémoires du Prince de la Paix, quoique rédiges sous les yeux de Godoy , ils contienoent peu de renseignements utiles.

iSS HISTOIRE DE iCAPOLÉOIf l**.

rand : & Les afiaires d'Espagne vont bien et vont être aitirrrmeni Urv\mies, »

Taioe et pitoyable illosion ! Nod« les afiaires d'Espagne n'étaient pas terminées, elles allaient commencer ! Mais les apparences et les probabilités n'étaient-elles pas toutes en sa fayeur? Ne deTait-U pas croire, lui, le maître de tant d'empires^ qu'il aonit bcilement raison d'une nation sans chefs, sans argent, sans armée, et séparée par la mer de tontes ks puissances continentales, excepté de celle qui Topprimait? Était-il vraisemblable qu'un ramassis de bourgeois et de paysans pût tenir tète aux légions qv avaient vaincu ITurope? Ainsi tout concourait i k tromper, tout, jusqu'à la facilité inouïe, inconcefible avec laquelle il avait mené à bonne fin les préliminaires de son usurpation. Ses succès même n'ont fait que mieux lui cacher ce piège de la fortune. Ha résolu d'introduire ses armées en Espagne, elles j ont été reçues à bras ouverts ; il a voulu se rendre maître des places fortes, on les lui a livrées ; il a de* mandé l'éloignement des troupes espagnoles, on lésa fait partir: il a exigé Toccupation de la capitale, iir» obtenue ; il a cherché à attirer les deux rois en France, ils y sont venus ; il les a sommés de renoncer au trône, ils ont abdiqué. Dès le premier moment, tout le monde s'est soumis, a plié devant ses volontés, a cédé à ses ruses ou à ses violences, il n'a pas rencontré un seul obstacle, ni dans les hommes ni daus les choses, tant cette vieille monarchie est caduque, décrépite, épuisée. Et maintenant qu'il v commande à cent vingt mille hommes, qui oserait parler de rès\s\aLi\cft^. Mais c'est là que le châtiment

attend cet invincible, car c'est par ce faible adversaire que Napoléon va se voir saisi , enlacé d'une étreinte si forte et si tenace que rien ne pourra plus l'en délivrer. Semblable au lutteur de la légende antique j du premier effort de son bras puissant il a fendu le tronc du chêne séculaire. Mais voici que les parties disjointes se sont soudain rapprochées, et sa main est restée prise dans cet étau vivant. Il veut la dégager^ l'étreinte se resserre. La chair et le bois ne font plus qu'un. Le géant se trouble, il ébranle la terre de ses secousses désespérées. Fureurs inutiles! L'arbre vainqueur le tient ; il embrasse de plus en plus étroitement son captif; et déjà la nuit tombe et les bétes fauves viennent rôder autour de leur proie.

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