CHAPITRE XII
RUPTURE AVEC L*AUTRICHE. — BATAILLE DES CISQ JOURS.— SECONDE PRISE DE VIENNS- — ESSLIKG (fC- VRIER-MAI 1809).
Parti de Yalladolid le 17 janvier 1809, rEmpereor était aux Tuileries le 23 janvier. On a souvent répété que les intrigues de Paris n'avaient pas moins contribué que les armements de l'Autriche à ce retour ioopiM qui surprit tout le monde. Tels furent en effet les prétextes qu*il lui plut d'alléguer pour expliquer soo brusque départ de la Péninsule, mais c'est mal connaitre ce caractère que de prendre au sérieux les ioterprétations qu'il lui convenait de donner de sa conduite. Ses vrais motifs. Napoléon ne pouvait les dire. Il ne pouA-ait avouer que lui qui avait détruit en boit jours la puissance militaire de la Prusse, il se sentait humilié, exaspéré d avoir passé en Espagne près àt trois mois sans venir à bout d'une résistance dont-O ne parlait qu'avec le dernier mépris. Au fond ce nétait ici qu'une répétition de la volte-face de Boulogne avec moins d'impatience de faire la guerre, mais avec un égal désvt àL^^.Novt\^vE ^^ ^^e provoqué. Mais les
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fausses apparences dont il sut habilement s'emparer pour paraître contraint de quitter un pays qu'il lui tardait d'abandonner ne soutiennent pas un examen attentif. Les préparatifs de l'Autriche se poursuivaient lentement; son agression , dont Napoléon devait hâter l'heure par ses propres défis, était loin d'être imminente. Quant aux prétendues intrigues de Paris, elles se réduisaient à des bavardages inofifensifs.
Il y avait eu, comme toutes les lois que l'Empereur était loin de la France, un peu plus de liberté dans les propos, un peu moins de timidité dans les mécontentements. En dépit de cette muraille chinoise que sa police élevait autour de la France, quelques rayons de lumière avaient fini par y éclairer ces événements d'Espagne qu'il aurait voulu envelopper d'une obscurité impénétrable, et le public, trop démoralisé pour les juger avec l'indignation qu'ils méritaient, osait toutefois blâmer une entreprise que le succès semblait hésiter à sanctionner. Quant à la grande masse, elle commençait à se plaindre des conscriptions qui la décimaient, mais ses griefs n'allaient pas au delà. Quelques-uns des plus hauts fonctionnaires de l'Empire, inquiets de voir leur position compromise, s'associaient discrètement à ces critiques. D'autres remettaient sur le tapis l'inévitable question de savoir ce qu'il y aurait à faire si l'Empereur venait à succomber en Espagne , prévoyance d'autant plus naturelle que la famille impériale était divisée par des haines implacables.
Mais ces murmures avaient peu d'échos en dehors des coteries de salons. II n'existait alors ni presse ni tribune pour leur donner le retentissement qu'ils
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auraient dû avoir. Le Corps législatif était, il estyrai, rassemblé, mais quoique peu satisfait de la marche des affaires, il n'élevait jamais la voix que pour &ire entendre de basses adulations. En y regardant de UèsprèSy on pouvait toutefois relever un signe presqœ imperceptible de sa secrète désapprobation dans k nombre assez notable de votes opposants par lequel il accueillait le projet de code d'instruction crimioeile. Son courage civil alla un jour jusqu'au rejet d'un irticle de loi, et il rentra aussitôt sous terre, efGrajè de sa propre témérité.
On citait à côté de ce 'grand événement un autre incident non moins gros de menaces, au dire d'alarmistes intéressés à faire valoir leur zèle. Un rapprochement avait eu lieu entre Fouché et Talleyrand, longtemps ennemis déclarés. Ces deux personnages, qui n'étaient pas hommes à se laisser prendre au dépourvu par les événements, avaient eu ensemble de longs entretiens. Ils avaient compris la nécessité de s'entendre et de se concerter pour une action coidmune en prévision d'une mort de l'Empereur. Onafhrma^^ qu'avant de partir pour Naples, Murât, le propre bedu-frère de Napoléon, avait donné son adbésiofi & tous leurs plans avec l'espoir fondé d*en profiter oo jour au moyen de sa popularité dans l'armée*. Oœd^ semblables confidences eussent été échangées en effet entre des hommes préoccupés de sauvegarder leor gramle position politique, et qui tous avaient eu f^^ ou moins à se plaindre des procédés de rEmpereor,
1 Voir i cê sujet, d:iiis le Jimmal d« Stanislas GirardiD, aoe coi- \« -siUrt x\t< V JBt^^riirice J<>s«phine à U date du 24 férrier !**•
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c'était infiniment probable. Elles étaient naturellement suggérées par les dangers du présent et les incertitudes de Tavenir; elles n'étaient qu'une répétition aJDTaiblie de tout ce qu'on avait entendu dans des circonstances analogues, à l'époque de Marepgo, d'Eylau et même d'Âusterlitz. Hais ces confidences n'étaient pas sorties du domaine de la conversation privée, et, à moins de se faire déclarer immortel, on ne voit pas comment Napoléon aurait pu prétendre les interdire. Enfin, leurs auteurs étaient si loin de songer même à un commencement d'exécution du vivant de l'Empereur, que celui auquel devait échoir le principal rôle, le roi Murât, se trouvait à Naples, poste singulièrement choisi pour conspirer à Paris.
L'importance même qu'on attribuait à ces commérages d'antichambre prouve combien on avait peu de faits sérieux à alléguer ; et si Napoléon en fit tant de bruit, c'est qu'en ce moment il lui fallait à tout prix des coupables afin de pallier le fâcheux effet de son retour précipité. Parmi les nombreux emprunts qu'il avait faits à l'époque des Césars, il n'avait eu garde d'oublier les délateurs. La dénonciation était un des grands ressorts du régime impérial ; elle était imposée comme un devoir à tous les fonctionnaires de l'Empire, depuis le sénateur jusqu'aux membres obscurs de l'Université*. L'Empereur avait en outre plusieurs polices occupées principalement à se dénoncer les unes les autres. Fouché, dont la charge consistait i surveiller les autres, était lui-même espionné de plus près que personne. L'Empereur connut bientôt,
1. Cette obligation était inscrite dans les statuts de TUniTersité (art. 46). En ce qui concerne les sénateurs, voir le 3* voL
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di£5 le p^hs nKxm détail, le secret de la réconciliation <!C«ër^ €iitr? soa ministre de la police et le grand cîki=ibeZLin. C UTirait à Paris dans cet état de mani;Lis< îi^njesr en plutôt de rage froide qui ne l'anit jas q:i:;ii depuis le jour où il s'était vu forcé de reft:c-:^r i faire prisonmère Tannée anglaise. Cette colcr>r s:';irie s*êUit manifestée dès Valladolid par des lorreits d*lcTectires contre les Espagnols, sesgéoéncx, sc« soCdits, cactre son propre frère. Ses calcnls se ;rQcra:it i*accord arec ses sentiments pour toi eocseCer oe xarquer son retour par un éclat, il ■*cwS locun effort à s'Imposer pour faire i Paris Tippari;;:- i ua maître irrité parmi des serviteurs treflh
InrarrAss*^ tvjtefois de fdrmuler contre ces deux hcdines des accusations sans preuves, il se borna à Ocnsurtr l'enîemi'le de leur conduite politique ou i «liTtr des filtj qui étaient de notoriété publique, tels que les propos tenus par Talleyrand au sujet de la guerre d'Espagne. Dans un conseil composé denû- BLSir« et de ^anJs dignitaires, il reprocha à Touche ses ménagements calculés envers les vieux partis, le peu de vuueur de son administration, la direction presque fiaclieuse qu'il imprimait i Tesprit public, car, i fjr.^î de réussir dans Tart de tromper les peupies. Napoléon en était venu à considérer TopinioD comme ^jne force dont les gouvernements réglaient! leur gré Its mouvements. L'opinion était i ses yeox une sorte de r^eur de circulation qui devait se fabriquer à la Préfecture de police. Cette administration disposant en tâet sur toute la surface de TEmpire des ouveVtes lnleTwiT^^ et étrangères, des renseigne-
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ments de toute espèce, des journaux qui servaient à les propager, ayant le pouvoir souverain non-seulement d* altérer les faits , mais de les inventer au besoin, l'opinion, qui n'est autre chose que la résultante de tous ces moyens d'information réunis, ne pouvait être qu'une élaboration de la police. Ce raisonnement était des plus corrects, mais il supposait en outre une chose essentielle, c'était la foi du public aux éléments d'appréciation qu'on lui transmettait; or, cette foi était déjà fort ébranlée.
Le plus gros de l'orage tomba sur Talleyrand. Depuis qu'on l'avait si étrangement chai^gé < de l'honorable mission d'entourer de plaisirs et de surveillance > les princes espagnols détrônés, le grand chambellan jugeait de plus en plus sévèrement cette affaire d'Espagne à laquelle il se trouvait désormais associé malgré lui par le rôle le plus fâcheux. A toutes ses raisons, pour désapprouver une entreprise dont la folie révoltait son bon sens sinon sa moralité, étaient venues se joindre des disgrâces personnelles qui étaient bien faites pour ulcérer un esprit sensible au ridicule. Selon un bruit alors très-répandu à Paris, si Talleyrand n'avait accepté qu'à son corps défendant la mission de distraire les hôtes de Yalençay, Mme de Talleyrand l'avait prise fort à cœur et avait secondé les intentions de l'Empereur bien au delà des désirs de son mari. Ce bruit, vrai ou faux, n'avait pas contribué à réconcilier Talleyrand avec des plans qu'il n'avait approuvés que du bout des lèvres, et, selon l'usage, il s'était vengé de sa mésaventure par quelques-uns de ces mots charmants dans lesquels l'e prit n'était qu'une grâce ajoutée à la raison. Na-
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pcdéoa llnterpella Tiolemment sur ces propos et sor Canines censures qu*ou lui attribuùt; il lui nppda, en Texagèran^ la part qu*il aTait prise aux DégodatoQs avec Izqoierdo , il lui reprocha d'aToir oié bUmer Texécution du duc d'Enghien après l'iidr «Dnseiliée. AUa-Vil jusqpi'à Paccuser de l'avoir omial- Uê par toril f On n'a sur cette scène fameuse d'antre témoignage que des souvenirs recueillis dans dei couversalions du duc de Gaëte*, ce qui est fort insoffinnt 1 pour faire autorité. Cest donc avec très-peu de niaon qu on a allégué ce mot comme une preufe aos réplique de la complicité de Tallejrand dans k meurtre du duc d'Enghien, car il n'est pas même éU« hU que ce mot a été prononcé. A supposer que Talleyrand eût joué dans cette circonstance un rtle qu était contraire à la fois et à son caractère et i ses intérêts, il n était pas assez novice pour en laissera con^tjtatioQ par écrit; et si un tel écrit avait entt^ I Kapoléon n eût pas été homme k s'en dessaisir. 1 Hais lors même que les paroles attribuées à Napo- | Mon auraient été réellement prononcées, elfes u | constitueraient qu un témoignage de fort peu de ti- I leur, si Ton considère que la moindre protestatioade 1 1 Talle}Tani Taurait perdu irrémissiblement A 9/^ té profiter en rien à sa justification. Quelle déf«iiel>' I n était en cflct possible contre Thomme qui raccusiit.* j ^ Devant quel tribunal aurait-il pu le citer en cabo- 1 1\ nie? II savait au contraire tous les périls que posni 1 b:
1. Ncuxnmcut par Menefal et par Tliien. Gandin n^ubtt^ J leurs rjL< p!u5 i !i scène que Xolben qui en parle égàkmBÊi^f 1 ir «d-âre dm se» mimoins drmm minùarv dm Trttor (L III]. JbO^ 1 c< ù.; V'^.s UTL TL.o\ 4« V4gùoasi)û»»LTâaii!ii\«. in duc d'fti^ieB. 1 pT'
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lui créer un simple démenti. Il fallait, pour les braver, un courage dont les plus intrépides généraux de Napoléon se montrèrent eux-mêmes bien rarement capables. Talleyrand se tut. Il reçut, sans répliquer un mot et avec cette impassibilité froide qui était sa façon à lui d'avoir de la dignité, cette explosion de reproches mêlée de menaces et d'expressions insultantes. Imperturbable, attentif à ne donner aucune prise à la colère de son puissant adversaire, il s'étudiait à éviter le danger sans chercher à raisonner avec lui, conune l'homme en lutte avec un élément, et il le dominait de toute la hauteur de son calme. Quand ce fut fini, il s'inclina profondément et sortit. Napoléon, qui eût trouvé plaisir à le frapper en ce moment, éprouva une sorte d'impossibilité morale à le faire avec avantage à la suite d'une scène qui avait consterné tous ceux qui en avaient été témoins. Il se contenta de retirer à Talleyrand sa clef de grand chambellan pour la donner à M. de Montesquiou, mais réminent diplomate n'en garda pas moins sa charge de vice-grand électeur. Il dissimula son dépit sous les dehors d'une parfaite aisance, parut n'avoir conservé aucun souvenir des outrages dont il avait été l'objet, et se montra de nouveau aux Tuileries avec une attitude soumise, mais également éloignée de la contrainte et de l'empressement, comme s'il avait le sentiment que la cour ne pouvait exister sans lui, qu'il était un grand dignitaire-né, indispensable au pays sinon à l'Empereur.
Fouché garda ses fonctions de ministre de la police où Ton n'eût pas facilement remplacé cet homme précieux. Il avait sur ses concurrents plus |eunea
l'avantage d'avoir trahi tous les partis depuis rannée 1793, et il commençait à méditer d'ajouter une trahison de plus à ses états de service. En revanche, la foudre impériale tomba sur une femme qui tenait i la fois au nouveau régime par des fonctions de coar, et à l'ancien par sa famille. Mme de Ghevreuse avait échappé une première fois à l'exil, grâce à Tintenrention alors toute-puissante de Talleyrand; elle fut enveloppée dans la disgrâce de son protecteur et reçut Tordre de s'exiler à quarante lieues de Paris. On Im reprochait quelques épigranmies féminines et un refus de remplir les fonctions de dame d'honneur auprès de la ci-devant reine d'Espagne : « Que les Lujnés y prennent garde! s'écria à ce propos TEmperear. S'ils m'échaufTent la bile, je ferai reviser la confiscation des biens du maréchal d'Ancre, et il ne manquera pas d'héritiers pour leur réclamer ses dépouilles! > Ouant à Murât, protégé par Téloignement, il n'éprouva qu'un contre-coup affaibli de la colère du maître. Champagny reçut l'ordre de le réprimander au sujet des décorations de l'ordre des Deux-Sîciles qu'il s'était permis de distribuer à des Français sans l'autorisation de l'Empereur, « ce qui était souveraine' ment ridimle^ > Le ministre dut enjoindre en même temps à ce souverain de renvoyer sur-le-champ en France les hommes qu'il y avait enrôlés.
Après cette satisfaction donnée à la mauvaise humeur, aux ressentiments, à l'orgueil blessé, il était urgent de se préparer à cette guerre qu'on avait rendue à peu près inévitable. Lors même, en effet, que